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« Avez-vous lu Pierre Bourdieu ? »

Entretien avec Henri Maler paru dans L’HumanitĂ© du 1er fĂ©vrier 2001.

« S’il y a une chose encore plus difficile Ă  supporter que la disparition d’une des figures majeures de la pensĂ©e contemporaine et, pour certains d’entre nous, d’un ami très proche, c’est bien le rituel de cĂ©lĂ©bration auquel les mĂ©dias ont commencĂ© Ă  se livrer quelques heures seulement après la mort de Pierre Bourdieu. Comme prĂ©vu, il n’y manquait ni la part d’admiration obligatoire et conventionnelle, ni la façon qu’a la presse de faire (un peu plus discrètement cette fois-ci, Ă©tant donnĂ© les circonstances) la leçon aux intellectuels qu’elle n’aime pas, ni la dose de perfidie et de bassesse qui est jugĂ©e nĂ©cessaire pour donner une impression d’impartialitĂ© et d’objectivitĂ©.

Si Bourdieu pouvait se voir en première page d’un certain nombre de nos journaux, et en particulier du Monde, il ne manquerait pas de se rappeler la façon dont il a Ă©tĂ© traitĂ© par eux dans les dernières annĂ©es et de trouver dans ce qui se passe depuis quelques jours une confirmation exemplaire de tout ce qu’il a Ă©crit Ă  propos de l’"amnĂ©sie journalistique". » [1]

- L’hommage presque unanime rendu par les mĂ©dias Ă  Pierre Bourdieu ne contredit-elle pas son analyse du journalisme ?

Henri Maler. Dans les premières lignes du très beau texte qu’il a consacrĂ© Ă  Pierre Bourdieu, paru dans Le Monde datĂ© du Jeudi 31 janvier, Jacques Bouveresse dit l’essentiel en quelques mots. Le rituel mĂ©diatique consĂ©cutif Ă  la mort de Pierre Bourdieu offre une vĂ©rification quasi-expĂ©rimentale de son analyse de l’emprise du journalisme, en particulier sur la vie intellectuelle. Une mĂŞme rhĂ©torique sur le sociologue engagĂ© et - narcissisme mĂ©diatique oblige - particulièrement engagĂ© dans la « critique de la corruption mĂ©diatique » (pour reprendre une sottise entendue sur LCI…), a permis Ă  nombre de journalistes, mais pas tous, incapables de prendre la mesure de son Ĺ“uvre et de son action, de se tailler un Bourdieu Ă  leur mesure, parfois pour l’encenser, plus souvent pour l’esquinter. Quant Ă  nos majestĂ©s Ă©ditoriales - ce club des omniprĂ©sents que l’on peut lire, entendre et voir partout et sur tout - elles remplissent leur office : Alain-GĂ©rard Slama (du Figaro) ou Alexandre Adler (du Monde), Jacques Julliard ou Françoise Giroud (du Nouvel Observateur) ont dĂ©jĂ  prononcĂ© leur condamnation dĂ©finitive. D’autres suivront.

- On a pourtant reproché à Pierre Bourdieu - et pas seulement ce que vous venez de citer - sa virulence et son schématisme dans sa critique des médias…

Henri Maler. Il s’est mĂŞme trouvĂ© un sociologue comme Cyril Lemieux pour faire de Bourdieu un hĂ©ritier de la critique de la « presse pourrie », comme on disait dans l’entre-deux guerres ; un Ă©ditorialiste comme Laurent Joffrin pour dĂ©couvrir dans le travail de Pierre Bourdieu une variante du marxisme le plus vulgaire (c’est-Ă -dire du marxisme tel que Laurent Joffrin le comprend…) ; et une tripotĂ©e de journalistes en vue pour dĂ©clarer qu’on ne trouve dans l’analyse de Bourdieu que des poncifs. Pourtant, s’ils avaient lu ses interventions avec plus d’attention qu’ils ne lisent une dĂ©pĂŞche d’agence sur le cours du Nasdaq, ils se seraient peut-ĂŞtre privĂ©s de l’audace de les rabattre sur ce qu’ils savent dĂ©jĂ  ou croient savoir. Des banalitĂ©s ? Supposons … L’analyse du journalisme doit commencer d’abord, pour reprendre hors de son contexte une formule de Michel Foucault, par « rendre visible ce qui est visible ». Et il n’en faut pas plus pour que les notables de la presse dĂ©tournent-ils les yeux quand, Ă  l’instar de Serge Halimi, on met en Ă©vidence l’existence d’un journalisme de connivence (vĂ©ritable sociĂ©tĂ© de renvois d’ascenseurs), d’un journalisme de rĂ©vĂ©rence (Ă  l’Ă©gard de tous les pouvoirs), d’un journalisme Ă  voix multiples mais qui parle (presque) toujours dans le mĂŞme sens : un journalisme hĂ©gĂ©monisĂ© par quelques dizaines de prĂ©sentateurs et d’Ă©ditorialistes attitrĂ©s, flanquĂ©s de commentateurs et d’Ă©ditorialistes associĂ©s. On comprend que ces tenanciers de l’espace mĂ©diatique prĂ©fèrent se rĂ©fugier dans « l’ignorance volontaire » de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font, quitte Ă  dĂ©noncer dans l’analyse de Pierre Bourdieu une agression intolĂ©rable contre la totalitĂ© des journalistes … et dans la critique de l’entrĂ©e du Monde en Bourse une atteinte insupportable Ă  l’indĂ©pendance de la presse.

- Cet examen « par le haut » des sommets de la profession ne peut pas se prĂ©senter comme un sociologie du journalisme.

Henri Maler. Et c’est bien pourquoi la sociologie de Pierre Bourdieu invite surtout Ă  « rendre visible ce qui est cachĂ© », en proposant une analyse complexe du champ journalistique - un champ de forces et de conflits - au sein duquel se distribuent et agissent des professionnels très divers : du soutier de l’information de la presse quotidienne rĂ©gionale aux grands reporters. Un champ dominĂ© par l’emprise de la tĂ©lĂ©vision et qui exerce Ă  son tour une emprise sur d’autres champs, en particulier ceux de la production culturelle. Il faut tout l’anti-intellectualisme latent de certains journalistes pour croire qu’il ne s’agit-lĂ  que de compliquer Ă  loisir le vocabulaire, alors qu’il s’agit de rendre compte d’un microcosme très diffĂ©renciĂ©, dont le fonctionnement rend parfois peu visibles les effets quotidiens des logiques commerciales et financières auquelles le journalisme est assujetti. Ainsi, il y a infiniment plus de sociologie du journalisme dans les quelques dizaines de pages de Sur la tĂ©lĂ©vision que dans d’Ă©pais volumes qui se contentent d’entĂ©riner la connaissance spontanĂ©e que la profession a d’elle-mĂŞme. D’autant que l’apport que la sociologie de Bourdieu peut apporter Ă  la comprĂ©hension du journalisme ne se limite pas aux quelques textes qu’il a Ă©crits sur le sujet ; eux-mĂŞmes ne s’Ă©clairent que par la totalitĂ© de son Ĺ“uvre. Ce n’est pas tout : pressĂ©s d’en dĂ©coudre sans comprendre, nos maĂ®tres-tanceurs prĂ©fèrent ignorer que la totalitĂ© de cette Ĺ“uvre a plus ou moins directement inspirĂ© de nombreux travaux sociologiques. Pour n’en citer que quelques-uns : les enquĂŞtes d’Alain Accardo, Gilles Balbastre et quelques autres sur Le journalisme au quotidien et Le journalisme prĂ©caire  ; les articles des Actes de la Recherche en sciences sociales, ou la synthèse orientĂ©e, mais ouverte aux apports les plus divers, d’Erik Neveu parue sous le titre Sociologie du journalisme.

- Voulez-vous dire qu’il y aurait en quelque sorte une volontĂ© de « ne pas savoir » ?

Henri Maler. Sans aucun doute. Alors que le journalisme d’investigation prĂ©tend nous faire connaĂ®tre le dessous des cartes dans tous les milieux sociaux, les journalistes sont rarement invitĂ©s par leurs patrons Ă  enquĂŞter sur eux-mĂŞmes. Raison de plus pour ne pas abandonner l’analyse critique du journalisme et des mĂ©dias aux seuls journalistes. Pierre Bourdieu avait soutenu, dès 1996, la constitution de notre association et approuvait, sans y participer, son activitĂ©. De son cĂ´tĂ©, Acrimed a trouvĂ© dans l’Ĺ“uvre de Pierre Bourdieu une de ses sources d’inspiration. Une Ĺ“uvre qui mĂ©rite un dĂ©bat Ă  sa mesure : un dĂ©bat sans dĂ©fĂ©rence - ainsi qu’il le souhaitait lui-mĂŞme. Sans dĂ©fĂ©rence, mais non sans admiration, n’en dĂ©plaise Ă  nos majestĂ©s Ă©ditoriales. Foucault se rĂ©jouissait - je cite de mĂ©moire - d’avoir « fait trembler sur leurs tiges quelques nĂ©nuphars qui flottent Ă  la surface de la pensĂ©e ». Pierre Bourdieu, Ă  n’en pas douter, en a fait trembler quelques autres. Des nĂ©nuphars qui entretiennent souvent des rapports très intimes avec la vase…

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