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À L’Équipe, un « plan social » peut cacher un projet de vente

par David Garcia,

En conduisant la grève la plus longue de son histoire, le personnel de L’Équipe a arraché quelques concessions à sa direction, dont la garantie qu’il n’y aura pas de départ contraint. Mais le spectre d’une vente du quotidien et de ses satellites n’est pas écarté. Dans tous les cas, la famille Amaury, propriétaire du groupe L’Équipe et assise sur des centaines de millions d’euros de trésorerie, touchera le gros lot.

Après 14 jours de grève, les représentants des salariés de la SAS (société par actions simplifiées) L’Équipe [1] ont décidé de suspendre le mouvement, le 22 janvier. « Ils ont pris acte des mesures proposées […] par la direction lors du CSE [comité social et économique] extraordinaire, qui offrent la garantie d’éviter tout départ contraint dans trois des catégories les plus exposées : maquettistes, iconographes et photographes », soulignait l’intersyndicale de L’Équipe (SNJ, SNJ-CGT, BP-Ufict-CGT, SGLCE-CGT), dans une déclaration commune.

Le personnel du groupe de presse sportif n’avait jamais débrayé aussi longtemps. Pas même en mai 68. L’Équipe n’avait jamais non plus suscité un tel élan de sympathie. « En accompagnant mes premiers pas, mes victoires, mes médailles, tu as été le lien avec mes supporters, des millions de passionnés de sport. Tu n’as pas occulté mes défaites, mes doutes non plus. Je me suis confié à toi, c’était parfois tendu mais on s’est toujours réconciliés », confiaient 180 personnalités du sport de haut niveau dans un message de soutien diffusé sur les réseaux sociaux. Sélectionneur de l’équipe de France championne du monde de football en 1998, Aimé Jacquet entretenait des relations tendues voire exécrables avec L’Équipe. Il manquait à l’appel du 15 janvier [2]

Malgré le soutien de Michel Platini, d’Alain Prost, de Jean-Michel Aulas et même de la ministre des Sports Roxana Maracineanu, une cinquantaine de postes devraient être supprimés, sur un effectif total de 355 emplois. L’arrêt de Sport & style, un magazine distribué gratuitement, est confirmé. Quant à France Football, il va réduire son rythme de parution et devenir un supplément du quotidien L’Équipe, un samedi par mois. Au printemps prochain, sa rédaction passera de 18 à 4 postes et demi. Créateur du ballon d’or, qui récompense chaque année le meilleur footballeur de la planète, « FF » peut-il survivre à cette thérapie de choc ?

« La direction a prévu une perte de 20 000 abonnés sur les 35 000 existants. À laquelle devrait s’ajouter une baisse des ventes du paquet mensuel L’Équipe + L’Équipe magazine + France football, de 14% par rapport au niveau d’aujourd’hui. Les abonnés actuels risquent de ne pas s’y retrouver et de lâcher rapidement », s’inquiète Francis Magois, journaliste à France football et délégué du SNJ du groupe L’Équipe, dans un entretien à Acrimed.

Au risque de précipiter la disparition d’un titre créé en 1946 ? Pour justifier la purge annoncée, la direction met en avant la dégringolade des ventes et les pertes chroniques. « En 2020, nous avons fait beaucoup d’économies, ce qui nous a permis de limiter les pertes d’exploitation à 5 millions d’euros. Mais nous ne pourrons pas répliquer ces économies cette année, ce qui mécaniquement nous amènera à davantage de pertes, comprises entre 6 à 10 millions jusqu’en 2024 si nous ne faisons rien. La réduction de la masse salariale, qui représente 60 % de nos coûts, est un des leviers nécessaires au rétablissement de l’équilibre financier », tranche Jean-Louis Pelé, directeur général du groupe L’Équipe, dans Le Figaro [3].

Prédécesseur de Pelé de 2008 à 2014, François Morinière épingle l’appât du gain de la famille Amaury, actionnaire unique de L’Équipe. « Être propriétaire d’un titre de presse c’est vouloir vivre cette passion d’informer, avant d’espérer un retour financier régulier. Il faut avoir les reins solides et un portefeuille d’actifs complémentaires à forte rentabilité pour se "payer" ce bonheur. […] Si ajustements sur les effectifs, ils doivent être très limités et accompagnés des conditions de sortie adéquates et bien connues dans le monde de la presse. Et tout cela doit se faire progressivement dans le temps en fonction notamment – mais pas que – de la pyramide des âges », tweetait-il le 16 janvier, en connaissance de cause. Morinière avait fait face à un jour de grève en 2012, pour cause de licenciements collectifs, déjà. Les premiers d’une longue série, puisque ledit « plan social » en cours est le cinquième en huit ans. Si Morinière contestait les départs contraints dans son tweet, il ne remettait pas en cause les suppressions de postes de son successeur, équivalents en nombre à ceux qu’il décida en son temps.

Depuis 2006 et le fameux « coup de boule » de Zidane en finale de coupe du monde de football, les ventes de L’Équipe plongent. Entre 2008 et 2014, la diffusion recule de 24%, à 230 000 exemplaires [4]. En novembre 2020, elle baissait encore de 12,61% par rapport à la même période de l’année précédente, à 192 499 exemplaires (papiers et numériques) [5]. De quoi justifier une cure d’austérité ? « Monsieur Pelé est un comptable qui ne connaît pas sa rédaction. Sans le dire, il prépare la fin du quotidien papier et le passage au tout numérique, pour ensuite vendre L’Équipe au plus offrant », assure Francis Magois, « indices » à l’appui.

En juillet dernier, le groupe Amaury officialisait la cession de ses dernières imprimeries à Riccobono, plus gros imprimeur de la presse nationale française. En échange de l’opération, les actionnaires de L’Équipe obtinrent le maintien de prix avantageux et la maîtrise de la fabrication... jusqu’à fin 2024.

Et après ? « La direction pourrait arrêter l’édition papier de L’Équipe en 2025 », redoute Francis Magois. Et vendre le titre dans la foulée. Mi-janvier, la direction a annoncé aux élus le transfert prochain du site internet vers la SAS L’Équipe. Aujourd’hui, lequipe.fr fait partie de l’entité L’Équipe 24/24, qui englobe aussi la chaîne de télévision du groupe. « Longtemps rentable, l’activité web perd désormais de l’argent. La SAS L’Équipe va donc récupérer une activité déficitaire dans un contexte économique déjà difficile. Tout se passe comme si les actionnaires voulaient tuer la bête et s’en débarrasser », dénonce Francis Magois.

Lourdement déficitaire (entre 5 et 20 millions d’euros de pertes par an selon le SNJ), la chaîne L’Équipe échappe pour l’instant au couperet budgétaire. Contrairement aux médias papiers, la télévision voit son audience progresser. « La chaîne L’Équipe a battu son record d’audience en 2020, avec 123 000 téléspectateurs de moyenne. C’est la septième année d’affilée que la chaîne enregistre une hausse de ses audiences (+10 % par rapport à 2019) », claironnait lequipe.fr le 4 janvier.

Après avoir cédé Aujourd’hui en France et Le Parisien au milliardaire Bernard Arnault en 2015, la famille Amaury se recentre un peu plus sur l’organisation d’événements sportifs, bien plus lucrative que la presse. Pépite du groupe, le Tour de France en assure l’essentiel des bénéfices. En 2020, la famille Amaury s’est octroyée 11 millions d’euros de dividendes. Assis sur une trésorerie de 500 millions d’euros, le groupe familial peut voir venir avec sérénité. 452ème fortune française, la matriarche Marie-Odile Amaury gère un pactole de 180 millions d’euros, selon le classement de Challenges du 3 juillet 2020. Pour la présidente du groupe comme pour ses enfants, Aurore et Jean-Étienne, propulsés à sa direction générale à l’été dernier, la crise n’est donc pas pour demain.


David Garcia

 

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Notes

[1Détenant le quotidien sportif éponyme, l’hebdomadaire France football et le mensuel Vélo magazine.

[3« La direction de "L’Équipe" justifie les suppressions de postes », Le Figaro, 13/01/2021.

[4« François Morinière quitte L’Équipe », Le Figaro, 1/10/2014.

[5« L’Équipe : Après 5 jours sans journal, pourquoi la grève dure-t-elle ? », 20 minutes, 13/01/2021.

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