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Les médias et le Forum social européen

TF1 et Canal + : la concurrence des fonds de commerce privés

par Gil Benoit,

Les chaînes de télévision privées ne cultivent que les différences nécessaires à la concurrence. Pour le reste…

Le fonds de commerce de TF1 ? La " sécurité ", bien sûr…. et l’anecdote

Vendredi 8 au soir, ça commençait fort avec Claire Chazal et deux reportages consacrés au sujet.

Plutôt en fin de journal puisqu’on aura même eu le temps de voir l’interview-plateau du ministre des affaires étrangères.

- Un 1er reportage de 24 secondes seulement amorcé par un commentaire elliptique de Chazal : " les débats se poursuivent à Florence " sans rien dire de plus sur le contenu des débats.

Mais surtout un reportage monté en 2 phases :

1ère partie des images de foule désorganisée, avec un gros plan sur le sigle anarchiste d’une adolescente et Chazal en voix off qui annonce la thématique de " l’encadrement policier "

2ème partie amorcée par cet autre commentaire " il y a déjà eu quelques arrestations d’ailleurs ". De qui ? de quoi ? On ne sait pas. Puis d’autres plans de foule, mais cette fois une foule comme assagie, assise, à l’écoute (d’un orateur ?) qui justifie de ce reportage à la gloire sécuritaire.

- Un 2ème reportage plus long (2 minutes). La transition entre les deux assurée par Claire Chazal avec un positionnement qui ne laisse plus de doute : " d’ores et déjà pour assurer la bonne marche des discussions, la police est sur les dents ". Cette fois-ci donc on est exclusivement sur le rôle et la coordination de la police aux frontières - donc française et italienne.

Tout cela avec un lien implicite avec le risque d’attentat international. L’angle de traitement du FSE intervient en effet après une série de reportages sur la lutte contre le terrorisme (d’Al Quaida), l’acceptation ou non de la résolution de l’ONU par l’Irak et bien sûr l’interview de M. de Villepin. Le lien entre les sujets est tentant pour le téléspectateur. On comprend dès lors le problème sous l’angle de l’étanchéité des frontières nationales face à la circulation du risque international. Or la menace internationale qui plane se trouve accentuée du fait des " manifestants les plus dangereux " qui circulent librement et légalement (chaque manifestant étant potentiellement dangereux, bien évidemment). On note qu’on nous montre la fouille d’un car espagnol plutôt que celle d’un car français - un réflexe de fierté nationale ?

Samedi 9 matin, 6h30 : on ne s’embarrasse pas, on reprend les images de la veille. Avec toutefois un second volet sur " les touristes qui désertent la ville pour laisser place aux anti-mondialisations " - car on utilise cet amalgame commode, compris de tous, bien que des groupes comme Attac ou des partis politiques de gauche revendiquent une action internationale. Et on évoque à nouveau la crainte de " débordements du G8 à Gênes en 2001, qui avaient je vous le rappelle causés 1 mort et 2 blessés ". Voilà qui est dit.

Samedi 9 midi, un reportage également sur l’organisation policière arrive en retard en fin de journal - suite à un problème annoncé, non motivé à l’antenne. On peut donc tout imaginer. On aurait quand même pu nous prévenir de ce problème plus en amont. Juste avant la fin du journal, cela confère un caractère très anecdotique au sujet (du genre, ah oui ! on avait oublié de vous dire…).

Samedi 9 au soir, surprise : le FSE fait l’ouverture du 20 heures.
L’utilité de cette ouverture est ambiguë : s’agit-il d’appuyer un mouvement de coloration anti-guerre dont Jacques Chirac aurait pris la tête sur le plan européen ? En tout cas, on est frappé de voir quatre reportages qui eux se succèdent avec une cohérence apparente sur l’action belliqueuse de Bush et sur la situation en Irak.

On annonce d’ailleurs sans pudeur les chiffres " au moins 500 000 personnes " comme le signe d’une préoccupation majeure, et du coup justifiable par notre action de politique française. L’anonymat et l’imprécision sont d’ailleurs deux moyens de récupérer l’info à son compte. Les témoins ne sont plus présentés en sous-titre, les partis en présence sont englobés dans un tout : " tous les partis de défense ", qu’on se garde bien de détailler. Et TF1 se livre alors à son exercice favori avec l’interview d’une femme puis d’une autre femme avec son enfant - dont on sait rien, comme si elles étaient venues seules - qui expriment leur peur de la guerre : jolie mise en scène de l’individu isolé, en situation de faiblesse (supposée avec la femme et l’enfant, voire la femme tout court), sans défense face à la menace sourde internationale.

Dimanche 10 matin, 6h30. Les images sont des archives (c’est une habitude matinale) mais on nous dit enfin qu’il s’est débattu d’autres enjeux, notamment sur le droit au travail avec des manifestants italiens contre la société Fiat.

Ensuite plus rien.

Le fonds de commerce de Canal+ ? L’impertinence, bien sûr, même pour ne rien dire

Vendredi soir, les Guignols avaient eux positionnés le débat sur le plan national en invitant les 4 piliers du PS à s’exprimer sur " les anti-mondialisations qui luttent contre le capitalisme " et la récupération stratégique du mouvement par la gauche : " c’est comme ça que vous regagnerez un jour ". Impertinence sans doute pertinente, mais qui ne rien sur les enjeux et le contenu du Forum, renvoyés - mais en vains - aux informations proprement dites.

Samedi 9 midi, un reportage qui voulait nous faire participer aux manifestations, comme si Canal+ devenait le médiateur privilégié et éclairé des évènements des rues de Florence :

- Sophia Synodinos annonce avec une joie non dissimulée que " la mobilisation s’annonce plus importante que prévue " et introduit le thème de la festivité en proposant d’évaluer " l’ambiance sur place à quelques minutes du départ du cortège ".

- le reportage en soi amorce surtout le thème favori de Canal+ : l’opposition du faible au fort, en montrant

1) " les quartiers riches habituellement touristiques " investis par les manifestants (qui n’iront visiblement rien acheter puisque tout est barricadé). On les voit errer dans des quartiers vides

2) la couverture de la presse italienne sous le joug de Berlusconi (thème de l’indépendance éditoriale que Canal+ connaît bien), analysée par des leaders " marginalisés " comme Casarini comparé à José Bové. L’occasion pour Canal+ de justifier son parti pris et sa façon de traiter l’événement autrement que par la thématique sécuritaire, reliée au pouvoir en place, par l’angle festif.

Mais sur les objectifs de la manifestion : rien ou presque.

Dimanche 10 midi, on a droit à un bilan - ce qui, il faut le dire, n’est pas courant. On insiste cette fois sur l’autodiscipline et le sens des responsabilités des manifestants. L’occasion de mentionner l’insistance du maire de Florence pour maintenir le Forum social européen (sous-entendu qu’il fait confiance aux gens), et surtout de dénoncer la récupération de Berlusconi pour qui l’absence d’incident n’est due qu’à la bonne coordination du service d’ordre. Et à Canal+ de conclure de façon quasi messianique que " c’est la paix qui a gagné en fait ".

 

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