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Sortie d’un rapport d’Amnesty : France 2 choisit sa cible

OpacitĂ© sur les ventes d’armes, non-respect du droit d’asile, brutalitĂ©s policières... deux rapports d’Amnesty International font le point sur la situation des droits humains en France et dans le monde. Pour illustrer la sortie de ces rapports, France 2 choisit un sujet qui alimente inĂ©vitablement la machine Ă  fabriquer de la xĂ©nophobie. DĂ©noncer les mariages forcĂ©s ? Bien sĂ»r ! Mais pourquoi s’attarder en particulier sur cette violation des droits humains et la prĂ©senter ainsi ?

« Les journalistes ont des lunettes particulières Ă  partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres  » Ă©crivait Pierre Bourdieu dans son petit livre rouge « Sur la tĂ©lĂ©vision » [1]. Depuis que ces lignes ont Ă©tĂ© Ă©crites, force est de dĂ©plorer que la tĂ©lĂ© n’a pas changĂ© d’opticien. En voulant parler du dernier rapport d’Amnesty International, France 2 nous a montrĂ©, une fois de plus, que les journalistes qui dominent sa rĂ©daction possèdent une belle paire de ces drĂ´les de lunettes...

Alors voilĂ  l’histoire. Le 26 mai 2004, Amnesty International fait paraĂ®tre son rapport annuel. Fidèle Ă  son habitude, l’ONG y dĂ©nonce les pratiques des Etats qui, du Nord au Sud, violent les « droits humains ». Pour la première fois cette annĂ©e, ce rapport paraĂ®t accompagnĂ© d’un supplĂ©ment rĂ©alisĂ© par la section française d’Amnesty. Il s’agit d’un document qui couvre la pĂ©riode allant de 1998 Ă  2004 et qui s’intĂ©resse Ă  la politique de la France en matière de respect des libertĂ©s. A la seule lecture du sommaire [2], on peut y voir que la France n’est pas - on s’en serait doutĂ© - cette patrie des droits de l’Homme dont on a tant chantĂ© les louanges. L’association y dĂ©nonce notamment la restriction inquiĂ©tante du droit d’asile, les mauvais traitements aux frontières, l’absence de contrĂ´le parlementaire sur les ventes d’armes de la France. L’Ong s’interroge Ă©galement sur les dangers des « nouvelles lois » (loi sur la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure de Sarkozy, lois Perben, loi contre le port du foulard) qui menacent d’entraver les libertĂ©s d’une partie de la population. Et dans la continuitĂ© de l’action internationale menĂ©e par l’association depuis dĂ©but mars, le rapport tente aussi de faire le point sur la condition des femmes en France dans un chapitre intitulĂ© « Discrimination et violences contre les femmes : un combat au quotidien ».

C’est ce dernier sujet que choisit d’illustrer le journal de 20h de France 2 du 26 mai dernier.

« Une pratique qui a la vie dure »
Modèle de concision, David Pujadas annonce la sortie du rapport d’Amnesty et le rĂ©sume en un rien de temps. D’abord, il admet que « la France n’est pas Ă©pargnĂ©e  ». Puis, il prĂ©cise ce qui, selon lui, est reprochĂ© Ă  notre grand pays : « Il est question de l’Ă©volution du droit d’asile qui a fait l’objet d’une rĂ©forme et, beaucoup plus inattendu [sic], des violences contre les femmes ». On ne peut rĂŞver plus elliptique...Pas un mot sur les ventes d’armes, sur les brutalitĂ©s policières et autres lois liberticides dont parle Amnesty. Pujadas ne s’embarrasse pas de dĂ©tails et poursuit « L’association [Amnesty] Ă©voque l’indiffĂ©rence des pouvoirs publics devant les cas de harcèlements, d’agressions et de contraintes en tous genres, notamment chez les femmes issues de l’immigration. En voici, un exemple : les mariages forcĂ©s, une pratique qui a la vie dure  ». Pendant plus de 3 minutes, un reportage dans un lycĂ©e de Seine St Denis nous entretiendra de cette « pratique qui a la vie dure ». Selon France 2, le mariage forcĂ© concernerait « 70 000 adolescentes  », issues de l’immigration, obligĂ©es par leur famille de se marier dans leur pays d’origine avec un homme qu’elles n’ont pas choisi. Il va de soi que cette terrible coutume mĂ©rite d’ĂŞtre combattue. Mais choisir de filtrer ainsi le rapport d’Amnesty n’a rien d’innocent [3].

« Construction d’une image stĂ©rĂ©otypĂ©e »
En s’attardant dans un lycĂ©e de Bondy oĂą les Ă©lèves sont « en majoritĂ© d’origine Ă©trangère », comment ne pas penser que la camĂ©ra de France 2 participe Ă  la « construction d’une image stĂ©rĂ©otypĂ©e des immigrĂ©s (...) parallèle Ă  la diffusion d’un imaginaire sur l’Afrique essentiellement nĂ©gatif et misĂ©rabiliste » [4] ? Le rapport d’Amnesty International recèle des dizaines de sujets Ă  traiter : pourquoi choisir particulièrement de stigmatiser les « coutumes barbares » des immigrĂ©s ? Est-ce par rĂ©elle volontĂ© d’informer ou par choix machinal des stĂ©rĂ©otypes ? A toutes ces questions un peu naĂŻves, essayons de rĂ©pondre par une argumentation aussi bĂ©tonnĂ©e qu’une citĂ©e du 93... D’abord, le fait de nous emmener Ă  Bondy n’est pas anodin et reprĂ©sente - consciemment ou non - un choix idĂ©ologique de la part de France 2. Associer la violation des droits humains Ă  la « banlieue » n’est pas une coĂŻncidence, c’est un vrai parti pris. On retrouve Ă  Bondy les mĂŞmes personnages (Ă  peu de chose près) que ceux qui nous sont prĂ©sentĂ©s quand on nous parle de foulard islamique, d’illettrisme, de violences urbaines, de terrorisme, de tournantes... Ainsi, en prĂ©tendant Ă©voquer les dĂ©nonciations d’Amnesty, France 2 les rĂ©duit Ă  une nouvelle variation sur le « problème des banlieues ». Et cette fois, les Ă©lĂ©ments du sujet se rejoignent pour former une sinistre Ă©quation : violation des droits de l’homme en France = immigrĂ©s des banlieues.

Jugement excessif ? Mais comment ne pas constater Ă  quel point il est devenu banal de choisir n’importe quel prĂ©texte pour incriminer les immigrĂ©s et toutes leurs « vilaines petites coutumes » ? Quand il ne s’agit pas d’un problème de foulard [5] , on nous rebat les oreilles avec une histoire d’imam intĂ©griste [6]. Et quand des paysans - bien français - violent des filles, on s’Ă©tonne que ce genre de pratiques puissent avoir lieu ailleurs que dans les caves des citĂ©s [7]...

Pendant ce temps-lĂ , l’Ă©tat français poursuit tranquillement ses ventes d’armes et entretient le silence autour de sa politique d’immigration. De mĂŞme, on Ă©vite soigneusement d’incriminer qui que ce soit Ă  propos « des morts durant les gardes Ă  vue, des mauvais traitements dans les zones d’attente, de la violence Ă  l’encontre des femmes [pas immigrĂ©es...], de l’usage des armes par les forces de l’ordre, des conditions gĂ©nĂ©rales de dĂ©tention dans les prisons françaises, des cas des prisonniers malades ou mal traitĂ©s et des attaques Ă  caractère raciste » [8]. Sur tout cela, comme vient de le montrer une nouvelle fois France 2, le service public de tĂ©lĂ©vision est lĂ  pour faire diversion.

Yann Voldoire

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