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Salon de la télé (2) : CSA et langue de bois

par Anna Ploos,

Le jeudi 14 juin, à 18h30, au Salon de la télé, Michel Boyon (président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) et l’un de ses « conseillers », Rachid Arhab, participent à un débat sur le thème : « A quoi sert le CSA ? ». Langue de bois et médiocrité sont au rendez-vous. [1].

La mise en scène

Le prix d’entrée au salon (12 euros la journée pour le tarif adulte) a visiblement dissuadé les curieux de se déplacer. Un animateur est chargé de rameuter le public. Il s’époumone pendant près d’un quart d’heure : « Nous vous attendons. Venez vous installer. Les chaises sont blanches, les chaises sont belles, les chaises sont extrêmement confortables. » Après avoir constaté « J’ai quand même l’impression de parler dans le vide... », il se met à renchérir : « Nous démarrerons par un feu d’artifice, ici, vous voyez. Nous allons le tirer juste au-dessus de vous. Donc vous verrez. Vous serez un peu attirés par le bruit et la lumière. C’est ici que ça se passe. Ensuite il y a un lâcher de ballons... »

En guise de feu d’artifice, le public a droit à une intervention de l’organisateur du salon, Emmanuel Chain qui, s’adressant aux membres du CSA, déclare avec flagornerie : « Je tenais vraiment à vous remercier d’être présents aujourd’hui et d’avoir accepté ce jeu de questions-réponses avec le public parce que c’est l’esprit de cet événement : c’est le contact direct entre le public et les acteurs de la télévision, et de ceux qui sont des acteurs directs ou indirects de la télévision. Je vous remercie beaucoup d’être venus. » Pour ce qui est du lâcher de ballons, c’est Michel Boyon qui s’en est chargé. Peut-être par crainte de finir sa conférence dans une salle totalement déserte, il croit bon de commencer par un éloge du public : « C’est un salon très ouvert et où il y a un véritable échange entre ceux qui font la télévision au quotidien et le public. On n’est jamais assez respectueux du public. Je crois que c’est toujours le public qu’il faut applaudir, comme disait je ne sais plus quel grand comédien ; et c’est pas le comédien lui-même. Eh ben, au fond, pour la télévision, c’est pareil. Il faut respecter le public, il faut applaudir le public et qu’il puisse y avoir des échanges aussi forts que ceux auxquels on peut assister aujourd’hui dans ce salon. C’est magnifique. C’est vraiment magnifique. »

Double d’Yves Calvi à l’émission C dans l’air sur France 5, Thierry Guerrier a la charge d’animer le débat. Il tente d’abord de rassembler l’auditoire dispersé : « Chers amis, mesdames et messieurs, je vous propose déjà, à ceux qui sont un peu plus loin, de vous rapprocher. Ne partez pas ! Il y a des places devant. »

Une fois le public regroupé, la conférence peut commencer. [2]

Avant de donner la parole au public, l’animateur-journaliste n’oublie pas de rappeler : « Faites court, hein, s’il vous plaît, parce que vous êtes nombreux [sic]. »

Le CSA, une institution pluraliste et indépendante

Dans son introduction, Thierry Guerrier signale (sans s’y attarder) que Michel Boyon « a été directeur de cabinet de Jean-Pierre Raffarin ». Il rappelle également que tous les membres actuels du CSA ont été nommés par des personnalités de droite : « L’opposition, au moment de sa nomination, en janvier, a dit : "Ouh la la ! Ce CSA va être très à droite. Y a pas de diversité dans cette équipe qui est censée gérer, surveiller, réguler l’audiovisuel." » Rachid Arhab le rassure. Pour lui, l’institution est marquée par une grande diversité : « C’est très important aussi de dire que, dans la constitution actuelle du CSA, il y a des personnalités très très variées. Tu as donné le curriculum vitæ de Michel, tu as donné le mien (je t’en remercie), mais on aurait pu citer également Alain Méar avec qui je travaille quotidiennement et qui était au Conseil d’Etat, qui était auparavant au Sénat. On peut citer également Agnès Vincent qui a été longtemps productrice à France Télévisions... [...] Nous avons par ailleurs Christian Dutoit qui a créé un certain nombre de chaînes de télévision. Il a créé i>télévision, etc. Nous avons parmi nous Marie-Laure Denis qui est la grande spécialiste des questions du pluralisme, qui a une formation très administrative et très pointue. » Bref, on l’a compris, le fait que tous les membres du CSA aient été nommés par la droite n’empêche pas l’institution d’être caractérisée par une grande hétérogénéité...

Elle ne l’empêche pas non plus, bien sûr, d’être totalement indépendante des pouvoirs économiques et politiques comme le rappelle sans complexe son président : « Et c’est une autorité indépendante parce qu’elle n’est soumise à aucune tutelle, à aucun contrôle, à aucune hiérarchie. Et donc, ce que nous décidons, nous le décidons en pleine indépendance. » Il était important que ce soit dit afin de dissiper les derniers soupçons de certains esprits mal tournés qui pouvaient encore croire le CSA politiquement orienté.

La reconduction des autorisations d’émettre de TF1 et M6

Alors qu’une question est posée par la salle sur la reconduction des autorisations d’émettre à TF1 et M6 [3], Michel Boyon entame son argumentation (sans langue de bois, s’il vous plaît !) : « Effectivement, quand les autorisations qui avaient été données à TF1, M6 sont venues à expiration, le CSA (c’était avant mon arrivée mais peu importe) a commencé à regarder les dossiers pour voir si on renouvelait ou pas ces autorisations. Les autorisations ont été renouvelées parce que, contrairement à ce que beaucoup de gens croient, les grandes chaînes publiques et privées respectent à pratiquement 100% les règles auxquelles elles sont soumises. C’est pas là où il y a de la triche : c’est pas sur les grandes chaînes. Et donc, les autorisations ont été renouvelées. »

Les règles sont respectées à 100% ? Vraiment ? Pour le vérifier, passons en revue quelques-uns des articles de la « Convention de TF1 ». Par exemple, concernant l’indépendance de l’information : « La société [TF1] veille à ce que les émissions d’information politique et générale qu’elle diffuse soient réalisées dans des conditions qui garantissent l’indépendance de l’information, notamment à l’égard des intérêts économiques de ses actionnaires. » (« Convention de TF1 », 20 mars 2007, art. 6) En effet, ni l’entreprise Bouygues ni ses dirigeants n’ont jamais fait l’objet de traitements de faveur sur TF1 comme le rappelle Serge Halimi : « Le 24 juillet 1993, TF1 ouvre son journal sur le décès de Francis Bouygues et y consacre vingt-cinq minutes dithyrambiques (« magnifique patron », « bâtisseur infatigable », « carrière sans précédent »). [...] Patrick Poivre d’Arvor et Anne Sinclair, employés de la chaîne de Bouygues, confient leur émotion. » [4] Plus loin dans la Convention de TF1, l’article 10 stipule : « La société s’engage à ce qu’aucune émission qu’elle diffuse ne porte atteinte à la dignité de la personne humaine [...] La société veille en particulier [...] à éviter la complaisance dans l’évocation de la souffrance humaine, ainsi que tout traitement avilissant ou rabaissant l’individu au rang d’objet ». Une règle appliquée à la lettre, on s’en souvient, dans feu l’émission Y a que la vérité qui compte animée par le duo Pascal Bataille et Laurent Fontaine entre 2002 et 2006. Quant à l’article 11 selon lequel « la société s’engage à ne pas mettre en avant de manière excessive l’esprit d’exclusion », il a notamment été mis en œuvre depuis 2001 dans Le maillon faible. Pour en revenir à l’information, on peut lire ceci dans les articles 32 et 34 : « Une place importante est accordée à l’information [...] » ; « [La société] diffuse régulièrement des magazines d’information politique à des heures de grande écoute ainsi que des magazines d’actualité. » Cela explique sans doute que le temps de parole politique sur TF1 a été divisé par six entre 1991 et 2005 [5]. On pourrait multiplier les exemples. Mais ce petit échantillon permet déjà de vérifier que, effectivement, la liste est longue des règles que TF1 « respecte à 100% ».

Le CSA et la publicité à la télévision

A plusieurs reprises au cours de leurs interventions, les deux « sages » ont insisté sur le rôle de représentation des téléspectateurs que doit exercer, selon eux, le CSA. Ainsi, Rachid Arhab, sombre dans la démagogie : « Moi, je me sens avant tout au CSA [...] comme un représentant des téléspectateurs . [...] La première chose qui me guide [...] c’est tout simplement le respect du téléspectateur.  » Et Michel Boyon d’ajouter : « nous nous considérons comme les ambassadeurs des téléspectateurs  » [6]. Rien de moins...

Puis, après qu’une personne du public se soit plainte de l’excès de publicité à la télévision, celui qui se sent avant tout « comme un représentant des téléspectateurs » (Arhab) estime que, effectivement, en tant que téléspectateur, il trouve qu’il y en a trop : « Vous voulez que je vous fasse une réponse de téléspectateur ? Ben oui ! Et, simplement, quand j’agis comme téléspectateur et comme parent, quand il y a de la publicité, je baisse le son. » Cela dit, cette même personne qui, quelques minutes plus tôt, a également déclaré « je crois à l’utopie » (au sujet de la diversité culturelle à la télévision) enchaîne sur un discours beaucoup plus « réaliste » : « Pour le reste, il faut pas non plus qu’on soit trop naïfs. » Car, malheureusement, explique-t-il, il n’y a pas d’alternative : « les télévisions privées ont besoin de l’argent de la publicité pour vivre. Il ne faut pas qu’on se cache les yeux. » Quant aux télévisions publiques, leur budget « nécessite un apport de publicité ». Point.

Pas entièrement satisfait par cette réponse, Thierry Guerrier insiste : « Imaginons que, demain, Nicolas Sarkozy ou son Premier ministre François Fillon demandent à madame Albanel, ministre de la Culture, de modifier la loi sur l’audiovisuel. Est-ce que vous profitez de l’occasion (car vous serez sollicités pour apporter un conseil) pour leur dire : "Réduisez la publicité à certaines heures ou le nombre d’écrans dans les fictions, par exemple..." ? » C’est l’« ambassadeur des téléspectateurs », Michel Boyon, qui répond. Il se montre naturellement d’accord avec le « représentant des téléspectateurs » Rachid Arhab : « Mais je crois que la problématique vient d’être excellemment posée [par Rachid Arhab]. Pour les chaînes privées, ben si on veut diminuer leurs pubs, on diminuera les budgets de programmes. Faut pas se faire d’illusion. Donc on aura une télévision qui sera de moindre qualité et y aura même probablement moins de chaînes. » Cette connexion (plus de publicité implique plus de qualité) dans le cerveau de nos « représentants » peut paraître étrange. L’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay, n’avait-il pas justement expliqué le contraire, à savoir que la présence de publicité l’obligeait à proposer des programmes ayant pour fonction principale de rendre le cerveau des téléspectateurs « disponible » ? [7] Bref, la publicité n’est pas forcément propice au développement de programmes marqués par une grande qualité intellectuelle. Donc, quand Boyon parle de programmes de « qualité », il ne pense pas culture ou intelligence, mais plutôt sophistication des programmes destinés à rendre disponibles les cerveaux des téléspectateurs. Quand qualité rime avec médiocrité...

Après l’évocation du secteur privé, Boyon enchaîne : « Pour les chaînes publiques, il n’y a pas de mystère non plus : si on veut supprimer la publicité, il faut augmenter la redevance ! » Le choix serait donc binaire : soit c’est le consommateur qui paye (via la publicité) soit c’est le contribuable (via la redevance) ! De nombreux partis politiques - très inspirés par les travaux d’Acrimed - ont proposé comme autre solution de financer les chaînes publiques par une taxe sur la publicité [8]. Mais le président du CSA ne semble pas en avoir entendu parler...

Hypothétiquement indépendants des pouvoirs et théoriquement proches des préoccupations des téléspectateurs, les neuf sages du CSA ne sont en fait que les cautions morales (et moralisatrices) de la télévision. Voulant sans doute nous rassurer, Rachid Arhab croit bon de préciser : « Pour avoir vécu un certain nombre d’auditions des chaînes privées depuis que je suis arrivé au CSA, je peux vous dire qu’elles ne viennent pas au CSA en terrain conquis. » A n’en pas douter, elles doivent voir dans le CSA un bien redoutable adversaire...

Puis, en bon professionnel, le journaliste-animateur Thierry Guerrier termine : « Je voudrais quelques applaudissements pour nos invités. » Quelques-unes des personnes éveillées et encore présentes s’exécutent...

Anna Ploos

 

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Notes

[2Un certain nombre de sujets sont alors évoqués. Nous en traitons ici quelques-uns : l’indépendance du CSA, la diversité de ses conseillers, la reconduction des autorisations d’émettre de TF1 et M6, et la question de la quantité de publicité à la télévision. La question du pluralisme politique à la télé a également été débattue. Nous l’avons traité séparément ; voir « Salon de la télé : CSA cherche pluralisme, les yeux bandés ».

[4Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1997, p. 33. D’autres exemples de « l’indépendance de l’information » sur la première chaîne sont donnés en pages 33-35.

[5Voir ici même.

[6Souligné par nous.

[7« il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. » (Patrick Le Lay, in Les dirigeants face au changement, éditions du Huitième jour, 2004)

[8Par exemple, Ségolène Royal proposait dans son « Pacte présidentiel » de « Taxer les recettes publicitaires des chaînes privées en faveur de l’audiovisuel public. » Marie-Gorge Buffet, pour sa part, expliquait : « Une taxation de 5% des dépenses de publicité représenterait 1,5 milliards d’euros. Pour comparaison, les ressources pub de France Télévisions représentent actuellement 750 Millions d’euros » (cf. ici même : « Réponses de Marie-George Buffet aux questions des Etats généraux pour le pluralisme »).

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