Accueil > Critiques > (...) > Télévisions publiques : Sous le règne d’Emmanuel Macron

Rétrécir l’audiovisuel public pour le sauver ?

par Fernando Malverde,

Nous publions, sous forme de tribune [1] et avec son accord, une version légèrement retravaillée du texte de Fernando Malverde paru le 9 décembre sur son blog. (Acrimed)

Annoncée depuis longtemps, la future loi sur l’audiovisuel promet une réorganisation qui va surtout se traduire par un rétrécissement du secteur public. La loi va permettre de nouveaux cadeaux aux chaînes privées sur la publicité et la diffusion du cinéma. Un nouvel organisme de contrôle et de régulation va fusionner le CSA et Hadopi et tentera d’imposer des obligations de production française supplémentaires aux plateformes géantes type Netflix. Dans l’audiovisuel public, la mise en place d’une holding chapeautant France Télévisions, Radio France, l’INA et France Médias Monde permettra de gérer la pénurie et risque de renforcer la tutelle politique. Côté financement il faudra encore attendre. Seule certitude : les économies vont continuer alors que l’audiovisuel public affronte une concurrence qui met son avenir en danger.

Il y a quelques jours des salariés de Radio France, mobilisés contre un sévère plan d’austérité [2], publiaient une tribune frappée au coin du bon sens : « Faire plus avec moins ne marche ni à l’hôpital, ni à l’école, ni dans les transports, ni à l’université, ni dans les lieux d’art, etc. Pourquoi cela marcherait-il à la radio ? » (Le Monde, 28 novembre). Réponse du Premier ministre, Édouard Philippe, sur l’antenne de France Inter : « Nous demandons à tous ceux qui gèrent de l’argent public de faire des économies. Radio France a d’excellents résultats, mais ça ne l’exonère pas de cet effort de maîtrise » (« 7/9 » de France Inter, 21 novembre).

Un dialogue de sourds caricatural. Que peuvent les arguments rationnels de ceux qui défendent le bien commun face au fanatisme libéral, qui, de Bruxelles, à Bercy, en passant par l’Élysée et Matignon impose les mêmes orientations depuis au moins trois décennies ? Des contraintes budgétaires inflexibles qui écrasent et appauvrissent les secteurs publics de la santé, de l’éducation… ou de l’audiovisuel [3].

En prenant ses fonctions, l’actuel Premier ministre n’a-t-il pas détaillé son Plan d’Action Publique 2022 qui prévoit de réduire la dépense publique d’environ 60 milliards d’euros et de supprimer 120 000 emplois publics d’ici la fin du quinquennat ? Un effort d’économies que chaque ministère doit décliner dans son secteur, y compris par « des transferts au secteur privé, voire des abandons de missions » !


Réduire l’emploi tout en s’adaptant aux défis ?


De fait, comme c’est le cas ailleurs, l’État a renoncé à jouer tout rôle de stratège voire de régulateur du secteur de l’audiovisuel. Seule domine une étroite vision comptable. À France Télévisions ce sont 900 emplois qui seront supprimés et 400 millions d’euros d’économies qui sont attendus [4]. Une saignée qui s’ajoute à une succession de plans et de décisions qui ont déjà profondément fragilisé l’audiovisuel public [5]. Au total, en dix ans, ce sont plus de 2 000 emplois, soit 20 % des effectifs de France Télévisions, qui seront supprimés ! Pour faire face il ne reste qu’à aller vers des modèles low cost et rétrécir le périmètre et les missions.

France Télévisions a taillé dans ses programmes, supprimé « Thalassa », « Soir 3 » et fusionné ses rédactions nationales. C’est sans moyens supplémentaires que France TV et Radio France ont lancé ensemble la chaîne d’information en continu (web, télé, radio) France Info : la mutualisation des programmes régionaux avec les locales de France bleu et de la radio filmée permet à France 3 d’afficher son objectif de « triplement des volumes de diffusion ».

C’est dans ce contexte de très fortes contraintes que France TV doit pourtant répondre à des défis majeurs : un public vieillissant, de nouveaux modes de consommation et la concurrence des géants de l’Internet. Aujourd’hui, on ne regarde plus la télévision à heures fixes mais à la demande, quand on veut, où on veut, et sur n’importe quel support (tv, tablettes, smartphones). Il est donc plus important d’avoir des catalogues de programmes que des canaux de diffusion. Comment faire face aux plateformes comme Netflix, Amazon ou Disney qui disposent de milliers d’heures de programmes si la télévision publique n’est pas propriétaire des siens [6] ?


L’enjeu stratégique des programmes


On se rappelle le rachat de Newen, le producteur de « Plus belle la vie », par TF1. Avec cette opération, la chaîne privée devenait propriétaire de centaines d’heures d’un feuilleton que France TV avait entièrement financé ! L’électrochoc a contraint les producteurs à accepter un léger assouplissement des décrets Tasca. France Télévisions qui ne pouvait fabriquer que 5 % de ses programmes en interne peut désormais aller, en théorie, jusqu’à 17,5 %. C’est ce qui a permis depuis 2018, que l’autre feuilleton grand public, « Un si grand soleil », soit entièrement fabriqué dans ses propres studios par France Télévisions qui en possède tous les droits. Mais on est très loin du compte.

Comme c’est un enjeu stratégique, tous les acteurs privés du secteur construisent de grands groupes intégrés pour être à la fois diffuseurs et producteurs/propriétaires de contenus. C’est le cas du groupe TF1 avec Newen ou de Vivendi/Bolloré (Canal +, CNews) qui possède les studios d’Euromédias (l’ex entreprise publique S.F.P. bradée par l’État pour une bouchée de pain) et est un actionnaire important du leader mondial de la production Banijay/Endemol. Ce producteur, qui fait beaucoup de télé poubelle, est présent dans 23 pays avec 200 filiales et peut commercialiser un catalogue de 100 000 heures !

À côté, le secteur public fait triste figure. Pour faire face à la force de frappe de Netflix [7], France TV a essayé de construire des alliances en Europe avec d’autres télévisions publiques mais, pour l’instant, c’est un échec. Les ressources insuffisantes et les contraintes légales qui étranglent France TV ont refroidi les partenaires européens. Résultat, France Télévisions produit beaucoup moins que ses voisins de taille comparable, prend peu de risques et manque d’audace dans ses fictions. La vente de ses programmes ne rapporte à France TV que moins de 100 millions d’euros alors que les recettes de la BBC, par exemple, sont plus de dix fois supérieures (1,2 milliard d’euros) et qu’elle fabrique les trois quarts de ses contenus !

La beeb (surnom de la BBC) est présentée comme le modèle de la future holding publique. La comparaison est douteuse. Même si l’audiovisuel public britannique a dû, lui aussi, se serrer la ceinture, il a tout de même un budget deux fois plus important que l’audiovisuel public français et a eu, pendant des années, des financements spécifiques pour réussir le virage numérique. En France ces investissements ne se sont faits que par des redéploiements et des économies.

C’est en partageant leurs moyens que les médias audiovisuels publics ont lancé des plateformes et des sites comme Culture box, Lumni (éducation) ou Okoo (enfants). Parfois même en association avec TF1 et M6 comme dans le projet de replay et de VOD Salto. Mais le volontarisme et les mutualisations ont des limites et l’heure est tout de même à l’atrophie.


L’avenir de l’audiovisuel public est-il garanti ?


France Ô et France 4 [8] seront supprimées avant fin 2020. Début 2023 la holding France Médias regroupera France Télévisions, Radio France, l’INA et France Médias Monde [9]. Elle a un double but : accélérer les économies de structures et garantir un plus grand contrôle du pouvoir. Sous-financé et n’ayant aucune autonomie économique, l’audiovisuel public avec sa gouvernance centralisée sera encore plus à la merci de l’exécutif. Un vaste plan de rétrécissement qui fait partie des grands projets du quinquennat de Macron et avait d’ailleurs été exposé dans le programme du candidat en 2017.

Dès à présent les entreprises sont confrontées aux baisses d’effectifs, aux réorganisations permanentes, aux changements de métiers. Tout en même temps et au pas de charge. Cela génère du stress, de la perte de sens et des souffrances au travail généralisées. Une situation qui pourrait devenir inquiétante pour le personnel et que les syndicats, aux limites du burn out, ont du mal à gérer.

Il faut saluer la remarquable mobilisation du personnel de Radio France, pendant plusieurs semaines. Elle a peut-être éclairé une partie du public sur le fait que l’audiovisuel public concerne tout le monde. Mais c’est encore très insuffisant. Dans le meilleur des cas, télés et radios publiques ne sont vues, avec fatalisme, que comme un des nombreux services publics attaqués par ce gouvernement. Au pire ils font l’objet d’une défiance et d’une colère souvent légitimes. Des émissions comme « Cash investigation » (et beaucoup d’autres programmes) sauvent l’honneur et montrent la place indispensable du service public mais l’absence de pluralisme chez les éditorialistes, des classes populaires rendues invisibles [10], le réflexe de coller trop souvent à la communication gouvernementale dans les journaux télévisés ne sont malheureusement plus à démontrer. Tout cela a créé un désamour aujourd’hui dangereux.

Bien évidemment, ce n’est pas du sommet des entreprises publiques qu’une contestation des politiques gouvernementales est possible. Sibyle Veil, la PDG de Radio France, est issue de la même promotion de l’ENA qu’Emmanuel Macron. Elle est proche de lui et partage sa vision ultra libérale. Pour sa part, la patronne de France Télévisions, Delphine Ernotte, n’est plus la tweeteuse indocile qui réclamait « fromage et dessert » (à la fois une augmentation de la redevance et celle de la publicité). Après la colère d’Emmanuel Macron sur « la honte de la République » [11], elle a compris la leçon. Aujourd’hui, la patronne de la télé publique trouve même certaines vertus à la cure d’austérité qui lui est imposée [12]. Elle ne se bat plus que pour mériter un demi-mandat supplémentaire [13] en préparant le rétrécissement de France TV.

L’expérience l’a montré, la recherche d’économies et la baisse de la dépense publique ne s’arrêtent jamais dans l’esprit des libéraux. L’existence d’un audiovisuel public vu comme un bien commun et un marqueur de la démocratie est loin d’être garantie. La future holding sera-t-elle autre chose qu’une machine à réduire le secteur ? Que se passera-t-il après la disparition de la taxe d’habitation à laquelle est adossée la redevance ? Taxe universelle ? Ligne budgétaire variant chaque année ? Pour l’instant c’est l’inconnue mais il y a fort à craindre que l’audiovisuel public devienne une variable d’ajustement et que le processus destructeur ne s’accélère. Certains en rêvent d’ailleurs tout haut comme Jean-Philippe Delsol, président de l’IREF (Institut de recherches économiques et fiscales) qui, dans une tribune récente, dit les choses avec clarté : « Il est audible qu’un gouvernement se réserve un canal spécifique, une chaîne, une radio pour pouvoir s’exprimer librement en cas de besoin. Mais pourquoi en avoir dix, vingt ? Est-ce le rôle de l’État d’exploiter de tels médias ? Il n’a pas de journaux et s’en passe très bien. » (Les Échos, 22/11/2019).

Des outrances ultra-libérales volontairement caricaturales ? Ou une feuille de route en train d’être appliquée avec méthode ?


Fernando Malverde

 

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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

[2Radio France, qui a aujourd’hui un effectif de 4 800 salariés et un budget d’environ 600 millions d’euros est confrontée à une baisse de dotation budgétaire de 20 millions d’euros d’ici 2022. La PDG, Sibyle Veil, envisage au moins 300 suppressions d’emplois et 60 millions d’euros d’économies. La radio publique avait déjà supprimé environ 150 emplois alors qu’elle développait la chaîne France Info avec France TV. Elle a d’ores et déjà annoncé des fermetures de bureaux régionaux, elle va réduire drastiquement la production de fictions et sabrer dans les effectifs des documentalistes, du chœur, des retransmissions, etc.

[3Le traité de Maastricht signé en 1992 impose que le déficit public ne dépasse pas les 3% du PIB. Depuis 2013, le TSCG (Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance) négocié par Nicolas Sarkozy et signé sans la moindre modification par un François Hollande tout juste élu est un carcan qui exige de tous les pays européens des économies budgétaires grâce à des « dispositions contraignantes et permanentes ».

[4Le budget actuel de France TV est d’environ 3,8 milliards d’euros et son effectif total de 9 800 ETP (Équivalents Temps Plein). 2 000 départs sont en cours grâce aux incitations d’un PDV (Plan de Départs Volontaires)… mais il n’y aura ensuite qu’un maximum de 1 100 embauches. L’objectif est de faire baisser la masse salariale tout en favorisant le virage technologique grâce aux nouvelles recrues, « enfants du numérique ».

[5En 2008, suppression de la publicité avant 20h sous Sarkozy. En 2012, le gouvernement Hollande impose à Pflimlin 200 millions d’euros d’économies ce qui conduit à un PDV avec 650 suppressions d’emplois. Aurélie Filipetti, alors ministre de la Culture, explique qu’il faut bien que France Télévisions participe « à l’effort commun pour redresser les finances publiques » (Le Monde, 03/07/2013). À son arrivée en 2015, Delphine Ernotte annonce encore 500 suppressions d’emplois supplémentaires.

[6Le coût des programmes de France Télévisions est d’environ 1 milliard d’euros chaque année. Par obligation, elle doit en commander 420 millions d’euros aux producteurs privés et sans droits de commercialisation. France Télévisions finance environ la moitié de la production audiovisuelle française.

[7Le modèle économique de Netflix n’est pas stabilisé. Le géant californien perd de l’argent mais, avec ses 120 millions d’abonnés dans le monde et ses 8 milliards de dollars d’investissements annuels, Netflix est aujourd’hui capable d’annoncer 700 productions originales par an !

[8La suppression de France 4, regardée quotidiennement par plus d’un million d’enfants, va déstabiliser tout le secteur de l’animation. Les programmes jeunesse seront diffusés en ligne sur la nouvelle plateforme Okoo. Mais on passera de 6 400 h à 3 750 h selon le Centre national du cinéma et de l’image animée.

[9France Médias Monde, qui regroupe France 24, RFI et la radio en arabe Monte Carlo Doualiya, vient d’annoncer la suppression de 30 postes de journaliste et 8 millions d’euros d’économies.

[10Selon une étude du CSA les cadres s’expriment quinze fois plus à la télévision que les ouvriers et cela « construit une image déformée de la réalité, largement plus favorisée que la réalité ». Delphine Ernotte l’a reconnu elle-même devant les parlementaires : « Comme tout le monde, on a été surpris par l’irruption du mouvement des gilets jaunes ». France TV a pourtant une précieuse présence sur tout le territoire.

[11Tout le monde l’a oublié mais la phrase complète est un reproche direct fait à Delphine Ernotte : « Je n’accepterai jamais qu’une entreprise publique, quand on lui demande un effort (…) considère que la seule réponse serait d’augmenter la redevance, ou d’aller faire du lobbying en commission. » Emmanuel Macron le 5 décembre 2017.

[12« L’avantage, c’est qu’après, on ne pensera plus que France télévisions est un mammouth. On aura alors la certitude que l’argent est bien dépensé. » 7 novembre 2019 à Dijon lors des rencontres de la société des Auteurs Réalisateurs et Producteurs.

[13Le mandat de Delphine Ernotte s’achève en août 2020. Des consultations pour un court mandat qui irait jusqu’à la mise en place de la future holding (fin 2022) sont prévues par le CSA dès février 2020.

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