Tandis que quelques uns soulignent que la mobilisation continue, la plupart tout Ă la fois s’inquiètent de son durcissement et croient constater ce qu’ils espèrent : son essoufflement. Bien que Raffarin n’ait rien concĂ©dĂ©, la plupart des quotidiens ont dĂ©couvert un « geste » de Raffarin (Le Figaro) qui ouvre « sa porte » (France-Soir) ou « le dialogue » (Les Echos).
Porte ouverte ou porte fermée ?
LibĂ©ration Ă la « Une » tranche brutalement : « Raffarin ne lâche rien ». Mais comme toujours dans LibĂ©ration les articles qui suivent sont d’une tonalitĂ© fort diverse : de l’enquĂŞte comprĂ©hensive Ă l’insinuation un tantinet malveillante pour les syndicats.
France soir est sur le point de dĂ©faillir. Titre Ă la « Une » : « Raffarin ouvre la porte », avec ce commentaire qui Ă©lude l’essentiel « Le Premier ministre a dĂ©clarĂ© qu’il comprenait « les inquiĂ©tudes » des enseignants » et leur a proposĂ© la tenue de nĂ©gociations sur la dĂ©centralisation et les mĂ©tiers de l’Ă©ducation, ainsi qu’un grand dĂ©bat suivi d’une loi d’orientation ». Un petit encadrĂ© annonce « Grèves : systèmes D et bons plans pour contrer leurs nuisances. » « Nuisances » : un mot politiquement choisi. Donc, les pages 2 et 3 sont consacrĂ©es aux « nuisances ». Avec ce surtitre : « Elles ont lĂ pour gĂŞner les usagers et notamment ceux des transports, mais les Français ont dĂ©jĂ prouvĂ© qu’ils n’Ă©taient pas Ă court d’imagination pour contrer leurs nuisances ». Ainsi, les grèves n’ont pas pour objectif de s’opposer aux contre-rĂ©formes gouvernementales, « elles sont lĂ pour gĂŞner les usagers » !
Après ces deux pages dĂ©diĂ©es aux « usagers », deux pages consacrĂ©es aux contre-rĂ©formes et aux mobilisations sociales. La porte, qui Ă©tait « ouverte » Ă la « Une », l’est beaucoup moins page 4 : « Raffarin entrouvre la porte aux enseignants ». Quant Ă l’article consacrĂ© Ă la contre-rĂ©forme des retraites, il s’intitule : « Chose promise... » Aux lecteurs de complĂ©ter.
Le Parisien, lui, s’interroge Ă la « Une » : « Raffarin : Trop peu, trop tard ? ». Curieux titre en vĂ©ritĂ©, dont on ne sait de quoi il parle et Ă qui il s’adresse. Tout juste bon Ă introduire le thème, non de l’intransigeance du gouvernement, mais du « durcissement » des grĂ©vistes. Le commentaire qui suit explique que « le Premier ministre a tentĂ©, hier, avec application, de dĂ©miner le conflit (...) ». Raffarrin ? Un Ă©lève « appliquĂ© » face Ă des enseignants peu comprĂ©hensifs... dont « la colère n’est pas retombĂ©e », et cela « malgrĂ© le dĂ©but d’ouverture Ă l’issue du comitĂ© interministĂ©riel » (p. 2).
Le Figaro titre Ă la « Une » : « Ecole : Raffarin fait un geste, les syndicats disent non ». « Un geste », vraiment ? L’Ă©ditorialiste du jour - Jean de Belot -, sous le titre « ExemplaritĂ© » - explique cyniquement que Raffarin a ouvert la porte pour la fermer : « Jean-Pierre Raffarin a jouĂ© gros hier soir. En ouvrant la porte aux enseignants, il espère dĂ©samorcer la crise dans l’Education nationale. Afin que la rĂ©forme des retraites puisse aller Ă son terme. »
Et de dĂ©cliner plus loin les raisons qui plaident en faveur de « l’exemplaritĂ© » de la l’action gouvernementale : « La France s’est installĂ©e dans l’idĂ©e que le pouvoir politique ne peut mener de vĂ©ritable rĂ©forme. Ou il esquive ou il cède. En tenant, Raffarin peut atteindre la psychologie collective des Français. DĂ©montrer qu’un gouvernement peut, au-delĂ d’oppositions catĂ©gorielles, imposer l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. De ce point de vue, la mobilisation des enseignants est une chance. L’Éducation nationale, symbole de l’archaĂŻsme syndical , est l’archĂ©type du mal français. S’ils dĂ©filent contre les retraites, les enseignants se mobilisent aussi parce qu’ils savent que leur univers est l’un des plus enkystĂ©s . Qu’il a un urgent besoin de rĂ©formes. En intervenant dès hier, Raffarin a peut-ĂŞtre pris le risque de parler trop tĂ´t. Mais il aime Ă rĂ©pĂ©ter que le pays a besoin d’une crise sociale gagnĂ©e par le pouvoir . »
Il suffit de souligner, car on ne saurait ĂŞtre plus clair : le passage en force est pour la droite la condition de nouvelles offensives. C’est Raffarin qui le dit Ă sa façon, selon un propos rapportĂ© par Le Canard EnchaĂ®nĂ© : « il est temps qu’un gouvernement de droite remporte une victoire sociale importante ».
C’est pourquoi La Tribune (Ă©ditorial de Phillippe Mudry, p.3) jubile « Jean-Pierre Raffarin a adressĂ© une fin de non-recevoir aux ultimatums syndicaux, et il faut lui en savoir grĂ© [...] on ne dĂ©teste pas en France les Ă©lus qui tiennent leur promesses ».
Fermez le ban.
Durcissement ou essoufflement ?
Pour prĂ©senter l’avenir prĂ©vu ou escomptĂ©, deux règles suffisent :
- Inverser l’ordre des causes et des effets : alors que le gouvernement provoque le « durcissement » du mouvement, l’attribuer, explicitement ou implicitement, Ă un libre choix des grĂ©vistes et des syndicats.
- Prendre ses dĂ©sirs pour des rĂ©alitĂ©s ; et alternativement ou conjointement Ă©voquer un durcissement et un essoufflement du mouvement. Alors que LibĂ©ration soutient (page 2) que « la mobilisation ne faiblit pas... », Le Parisien, titre : « La mobilisation continue, mais ... ». Le sous-titre prĂ©cise : « Mais les grèves de mardi Ă la SNCF s’annoncent moins dures que prĂ©vues ». Ouf ! Moins de « nuisances », comme dirait France Soir qui se garde du moindre pronostic !
Un Ă©ditorialiste comprĂ©hensif - un certain Favilla, des Echos - se penche alors sur les manifestants pour leur porter le coup de grâce au nom de l’avenir radieux dont il dĂ©tient les clĂ©s : « Les manifestants d’aujourd’hui, eux, sont inquiets et refusent de penser Ă l’avenir. Ils cherchent Ă conserver, Ă protĂ©ger. En un mot Ă arrĂŞter le temps ». Car le temps est libĂ©ral et qui s’oppose Ă ce temps-lĂ est Ă©videment rĂ©actionnaire...
Et Le Monde ? Le Monde constate, Le Monde décrit, Le Monde se tait. Le Monde ne sait plus quoi prescrire ni à qui... Pour le moment.