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Tribune

« RFI, radio coopérante » (Gri-Gri International)

Nous publions ci-dessous avec l’accord de sa rédaction, deux articles parus dans « Gri-Gri International » (no 32 daté du 7 avril 2005). Ils mettent en évidence les difficultés d’informer sur l’Afrique en France : entre les pressions diverses (« RFI, radio coopérante ») et l’indifférence de la plupart des médias (« La presse française est nombriliste »). (Acrimed)

I. RFI, radio coopérante

Alors que la plupart des médias se désintéressent de l’Afrique (voir ci-dessous), RFI continue de couvrir le continent avec assiduité. Et si la radio subit parfois le harcèlement de certains potentats tatillons, le rapport de forces évolue.

« Qu’est ce qu’on dit de moi au Quai d’Orsay ? », demandait sans rire l’ancien président du Niger Ibrahim Baré Maïnassara au journaliste de RFI Alain Focca. Devant son incrédulité, il ajoutait : « Oh, vous êtes tous des agents du Quai ! »

L’étiquette de « radio coloniale » répandue chez nombre de potentats africains paraît plus que sévère pour RFI, qui voit régulièrement ses émetteurs brouillés par les régimes « amis » de la France, comme ce fut le cas récemment à Djibouti, après un reportage consacré à l’assassinat du juge Borrel. Subtiles, les pressions du Quai d’Orsay (qui finance la radio aux deux tiers) demeurent rares et difficilement palpables, et un ancien rédacteur en chef peut jurer la main sur le cœur qu’il « n’a jamais reçu le moindre coup de fil ni subi de censure ». Un autre tient à préciser que « les pressions sont sans communes mesures avec le privé et le poids des annonceurs ».

Mais dès qu’on touche au « pré carré » de la France en Afrique, tout se complique. Si certains hauts représentants de la « Françafrique » comme le Mollah Omar [1] ou Sassou ont bien compris qu’une « intervention » ne servait qu’à se mettre à dos une rédaction, le lobbying acharné de certains chefs d’Etat peut trouver à Paris des relais efficaces. Avant son départ pour Radio France l’année dernière, le P-DG de RFI, Jean-Paul Cluzel, devait souvent composer entre ses ambitions personnelles et les susceptibilités des pouvoirs en place. « Quand Gbagbo, alors soutenu par les socialistes, est arrivé au pouvoir, Cluzel briguait un troisième mandat et voulait faire plaisir à Jospin  », raconte un journaliste [2]. Durant les affrontements qui ont suivi sa victoire en décembre 2000, il nous demandait sans cesse d’équilibrer. Pour chaque manifestant tué, il fallait aussi parler d’un policier blessé. »

Un interventionnisme que récuse Gilles Schneider, l’ex-directeur de l’information (aujourd’hui à la tête de France Inter) qui a suivi Cluzel à Radio France...tout en reconnaissant les difficultés rencontrées au début du règne de Gbagbo, « parce qu’il avait beaucoup d’amis au PS ». Les oreilles attentives que prêtent les présidences à RFI sont à la mesure du poids de la radio en Afrique francophone et de sa crédibilité. « Si RFI l’a dit, c’est que c’est vrai » : vingt millions d’auditeurs sont là pour le confirmer. Comment ne pas être tenté d’infiltrer un média aussi influent ?

Infatigable Eyadéma

Le défunt président togolais Eyadéma était, lui, tellement bien informé sur les programmes de RFI que la rédaction a longtemps soupçonné la présence de taupes à la solde du « vieux baobab ». Lorsqu’en octobre 2002, Eyadéma apprend que son ancien Premier ministre, Kodjo, passé dans l’opposition, a donné une interview à la journaliste Carine Franck, son ministre de la com’, Koffi Panou, qui harcelait RFI presque quotidiennement, tente de la décourager.

La manœuvre se révélant infructueuse, c’est finalement Gilles Schneider qui essayera de passer l’entretien à la trappe : « On avait de bonnes raisons de croire que la femme de Kodjo, restée au pays, était en danger », se défend-t-il aujourd’hui. La version ne convainc pas dans les couloirs de la rédaction. « Il fallait trouver un habillage pour justifier la censure. La manipulation n’a pas duré puisque Kodjo lui-même a certifié que sa femme ne risquait rien », assure pour sa part un journaliste. L’interview, qui n’avait pourtant rien d’explosif, sera finalement diffusée avec une semaine de décalage.

« J’attends d’un président qu’il fasse bouclier par rapport aux pressions diverses », indique Olivier Da Lage, rédacteur en chef du site Internet, qui se souvient encore d’un droit de réponse de six pages envoyé par l’infatigable Eyadéma, et dont la parution était exigée par un Cluzel décidément bien serviable. « L’actuel président remplit assez bien sa mission », poursuit-il, « tout au moins en ne relayant pas les exigences des potentats ». Plus perfides, d’autres cadres de la maison chuchotent que la seule ambition du nouveau P-DG, Antoine Schwarz, se résume à « attendre sagement la retraite », et fustigent un « tribalisme syndical », ironisant sur les récentes promotions de membres du SNJ au sein de la rédaction. Son « absence de projet clair » pour la radio a été sanctionné en novembre dernier par une motion de défiance votée par le personnel à 94,9 %.

Mais davantage que le changement de direction, le lourd tribu payé par la rédaction Afrique, avec le meurtre à Abidjan, en octobre 2003 de Jean Hélène, le correspondant de RFI en Côte d’Ivoire, a également « modifié beaucoup de choses », explique un autre journaliste : « Il est devenu une sorte de bouclier et le rapport de forces a changé. Maintenant c’est difficile de dire qu’on fait mal notre boulot. »

Anna Borrel et M. Traoré

II. La presse française est nombriliste

Pour essayer de comprendre pourquoi les médias français ont tant de mal à parler de l’Afrique, le Gri-gri a posé la question à Laurence Masurel, rédactrice en chef de Paris-Match

- Le Gri-gri  : Les médias français couvrent très peu l’Afrique, hormis en période de crise ou de voyage présidentiel. Pourquoi ?
- Laurence Masurel : Le problème de l’Afrique, c’est la complexité et la multitude de ses difficultés. Ces dernières années, ça s’est encore aggravé. Le Sida, le virus Ebola, les guerres civiles incessantes, et toujours la même pauvreté. Cela décourage les journalistes. D’autant plus que la presse française ressemble aux Français : particulièrement nombriliste. Nos concitoyens s’intéressent peu à ce qui se passe en-dehors des frontières, alors l’Afrique...

- Vous connaissez l’Afrique depuis des années. Est-ce que le traitement par la presse a évolué ?
- LM  : Il y a très longtemps, j’avais interviewé Senghor. Déjà, il paraphrasait René Dumont : « L’Afrique est mal partie... », disait-il. Et bien cela n’a pas changé. Les maux de l’Afrique semblent toujours aussi insolvables. Et les médias n’y accordent pas plus d’attention. Regardez, lors du dernier sommet de Davos, les leaders mondiaux se sont encore une fois penchés sur l’Afrique. Vous l’avez remarqué dans les médias ? Pas moi.

- Vous écrirez bientôt sur l’Afrique dans Match ?
- LM : Il doit y avoir une conférence bientôt sur le microcrédit. Je crois vraiment que ça peut aider les PME africaines, j’ai vu d’ailleurs de beaux exemples de réussites au Burkina Faso. Je publierai un article sur le sujet.

L.L.


Pour en savoir plus (Acrimed)
- Le site du Gri-Gri International (lien périmé)
- Le site des Amis du Gri-Gri (lien périmé)
- Et sur le site d’Acrimed, lire également : Informer sur l’Afrique

 

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Notes

[1Omar Bongo (note d’Acrimed).

[2La plupart des journalistes rencontrés ont souhaité s’exprimer de manière anonyme...

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