Pour la première fois de ma vie, j’Ă©cris le mot "on" en me demandant de qui je parle. Et Ă qui je parle aussi. Ce soir alors que depuis trois nuits nous dormons tous les nerfs Ă vif et l’esprit tourmentĂ© "on" nous raconte avec une mise en scène minutieuse comment il faut regarder notre monde. Quelqu’un parle dans mon petit Ă©cran et derrière sa voix "on" peut entendre une musique, des mesures qui ne sont pas sans me rappeler chacun des films d’Ă©pouvante que j’ai pu visionner. "On" nous parle des terroristes, d’enturbannĂ©s et de barbus. "On" nous parle de notre folie. Le monde entier semble diffĂ©rent. La fumĂ©e d’Ă©motions et de chairs qui nous surplombe achève notre indiffĂ©rence et brĂ»le nos yeux. "On" nous montre des photos de terroristes esthĂ©tiquement posĂ©es contre des pierres. Des percussions rythment la vie derrière la voix off. "On" nous passe sur tous les tubes cathodiques, sur toutes les bandes passantes, sur toutes les frĂ©quences du monde un message sordide et insolent... le FILM des Ă©vènements. Le cinĂ©ma vous faisait-il encore rĂŞver qu’avant-hier vous a fait perdre le rose de votre vie. Maintenant nous sommes tous des amĂ©ricains. L’Islam est dĂ©jĂ un PAYS, "on" voudrait en faire une patrie. Une patrie dĂ©mente qui croirait vraiment en ce vieux mensonge : " DULCE ET DECORUM EST PRO PATRIA MORI ". "On" utilise la plus vieille arme du monde, celle des pires -ismes, le rĂ©cit. Les anciens temps, qui dans les anciens testaments nous Ă©taient racontĂ©s sont devenus notre prĂ©sent et notre histoire nous Ă©clabousse.
La parole est passĂ©e, le nouvel Ă©vangile est Ă©crit. "On" ne sait pas encore qui sont les apĂ´tres et comment le rĂ©cit sera transmis, quelle ferveur immense l’animera mais les victimes, les lâches, les soldats et les hĂ©ros sont dĂ©signĂ©s. Il nous reste Ă savoir qui est qui. "On" nous montre des avions bombardant le Soudan après nous avoir montrĂ© un vieil homme donner son sang. "On" nous demande de ne pas tout confondre alors mĂŞme qu’ "on" nous avoue qu’il n’y a plus de GENTILS. "On" nous dit que nous sommes tous des ENFANTS qu’il faut soigner contre le MAL et "on" nous rappelle de penser aux adolescents et Ă leur participation sensible Ă notre monde. A la fin de nos Ă©missions les gĂ©nĂ©riques sont succincts, les auteurs... tout le monde s’en moque, tout le monde a honte du packaging sans lequel " on " ne voit rien ; et une adolescente, encore, banalement, remarque la ressemblance de notre extermination avec un jeu vidĂ©o interdit. Comme certains croient Ă la vie, les tueurs croient Ă un dieu. La logique aurait-elle Ă©tĂ© religieusement humaine qu’ils l’auraient tout de mĂŞme Ă©cartĂ©e. L’oeil du monde est grand ouvert et un tableau souiri que j’ai offert Ă un ami amĂ©ricain il y a quelques mois me revient en mĂ©moire. " On " y voit un oeil fauve, Ă©corchĂ© et paralysĂ© en une ouverture bĂ©ante embrasser un chaos de liquides, de boues, de biles et de sangs. La foi prĂ©conisĂ©e par des aveugles induit que l’"on" devienne des kamikazes de l’esprit. "On" est encore une fois dans la situation insoutenable ou l’ "on" doit jeter contre une tour pleine de solitaires notre identitĂ© fondamentale, notre seule appartenance indubitable : l’humanitĂ©. Chacun d’entre nous a un fusil sur la tempe et doit auto-dĂ©truire sa vision, son doudou, de la vie. Les milliers de morts sous les dĂ©combres sont autant d’Ă©clats d’âmes suicidĂ©es. "On" est tous des amĂ©ricains. Et les amĂ©ricains sont abominablement meurtris. Comment puis-je dire que ces amĂ©ricains sont humains et qu’un carnage les dĂ©molit ? Qui entend avec moi qu’ « on" nous dit que l’humain est pourri ? Les uns s’acharnent contre cette fatalitĂ©, les autres dĂ©sespèrent de ne pouvoir s’en laver les mains, certains Ĺ“uvrent dans le silence et d’autres ne font plus aucun bruit. Mais partout "on" se rend compte qu’ " on " arrache notre espĂ©rance, partout "on" a peur de la furie des armes et tous hormis les morts "on" dessine le mot guerre. "On" pleure, "on" rit jaune, "on" creuse, "on" se tait. "On" dĂ©bat, "on" rassure, "on" combat, "on" inquiète. "On" assure de son soutient, de son unitĂ©, de sa force et "on" se dĂ©clare innocent. " On " cherche un bouc-lier Ă©missaire, un couvercle Ă cette maladie. "On" est tous amĂ©ricains, "on" a tous des tas d’excuses. "On" demande tous pardon et cet ON qui me hante chaque matin depuis trois nuits me ressemble, te ressemble, leur ressemble, nous ressemble ; je ne l’avais jamais vu dans un miroir, et il me dit pourtant qu’il n’y a plus d’aujourd’hui.
Merci