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Météo sociale (« Vu à la télé », le 1er février 2003)

par Arno Gauthey,

Un parfum de 95 planait le samedi 1er février 2003 sur les journaux télévisés du soir.

Dans plus de cent villes du pays, plusieurs centaines de milliers de manifestant-e-s défilaient pour imposer leur approche dans le " débat national sur les retraites ". Les priorités éditoriales de France 1 et France 2 reléguaient une fois de plus les manifestations bon enfant [1] aux tréfonds de l’actualité.

Il est vrai que cette actualité était chargée ce samedi :
- un accident du travail dans une navette spatiale : 15 minutes sur France 1 et 20 minutes sur France 2
- des avalanches en montagne et du verglas à Lille, Nord : 4 minutes sur France 1
- des difficultés de circulation automobile en Ile-de-France et un reportage de terrain sur l’autoroute A1 : 2 minutes sur France 1
- des installations aéroportuaires bloquées par les précipitations : 1 minute sur France 1
- des morts de froid : 1 minute sur France 1
- un sale temps qui gène la dépollution du littoral atlantique dans le Golfe de Gascogne : 3 minutes sur France 1.

Il a fallu attendre 25 minutes pour qu’une Claire Chazal visiblement affectée par la dureté des conditions de travail des cadres supérieurs spatiaux et la rigueur de l’hiver daigne aborder un " autre fait marquant de ce samedi " : les manifestations. Tellement affectée que ce sujet était abordé sous l’angle météorologique : soleil à Marseille et neige à Paris !

Une minute après, François Fillon jouait les monsieur météo et rassurait les téléspectateurs : le temps sera clément sur les retraites, après dissipation des malentendus syndicaux.

Insécurité : ces stations spatiales où la police n’ose plus aller

Rien de bien nouveau de la part de médias abîmés dans une quête effrénée de sensationnel et si distants avec les enjeux du travail. Rien de bien nouveau, tellement est constant l’évitement des sujets qui fâchent, au profit de quelques thèmes toujours identiques et toujours renouvelés : un peu de sang, beaucoup de pathos et quelques paillettes.

On se souvient des journaux télévisés de décembre 1995 qui avaient usé jusqu’à la corde le ressort des micro-trottoirs à l’équilibre bien rodé : 50 % de mécontents, 50 % de solidaires des grévistes, au mépris des sondages sur le soutien populaire au mouvement social [2]. On se souvient de la parodie des " débats démocratiques " où la parole des premiers intéressés et de leurs représentants syndicaux était systématiquement minorée [3]. On se souvient enfin des longues minutes consacrées aux malheureux pilotes de chasse français égarés en ex-Yougoslavie - déjà des victimes d’un accident du travail - ou à la mort de Léon Zitrone, qui valaient plus que l’action politique de centaines de milliers de personnes.

Télé-MEDEF ment

Ce samedi 1er février, France 1 et France 2 ont simplement servi la soupe au MEDEF de façon un peu plus visible que d’ordinaire.

Les services secrets des Etats-Unis trouvent étrange la coïncidence avec l’explosion de la navette Columbia. A leur demande, Guillaume Sarkozy serait actuellement entendu par le juge Bruguière et son emploi du temps du samedi épluché par la DST. L’enquête dira s’il portait sept caleçons enfilés les uns sur les autres [4].

Arno Gauthey

(3 février 2003).

 

Notes

[1A en croire le Petit Robert : Bon enfant. adj. invar. Qui a une gentillesse simple et naïve. V. Bonhomme. Les journalistes qui usent et abusent de tels poncifs méprisants méritent qu’on leur claque, simplement et naïvement, la gueule.

[2A ce propos, lire la contribution de Pascale Korn au Souffle de décembre, dirigé par René Mouriaux et Sophie Béroud, Syllepse, Paris, 1997

[3Sur ce point, voir les analyses de Pierre Bourdieu dans Sur la télévision (p. 32 sq.), Raisons d’agir, Paris, 1996 et son intervention dans l’émission " Arrêts sur images " consacrée au traitement télévisuel du mouvement social de l’hiver 1995 et reprise dans Enfin pris ? de Pierre Carles.

[4Allusion au « suspect » ainsi identifié par Le Figaro dans une mémorable enquête sur l’explosion de l’usine AZF. Voir ici même : « Quand Le Figaro enquête à Toulouse"(Note d’Acrimed)

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