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Médias en Argentine : Macri dérégule (toujours plus) à moins d’un an de la présidentielle

par Nils Solari,

Le président argentin Mauricio Macri s’est employé, dès son arrivée au pouvoir, à défaire toute avancée en matière de démocratisation des médias [1]. Depuis, son gouvernement a continué à agir dans le sens d’une plus grande dérégulation du secteur, privilégiant une logique de « marché » et de « concurrence ». Les médias français n’avaient pas hésité à parler de « loi controversée sur les médias » [2] à propos de l’initiative législative portée par le gouvernement précédent de Cristina Kirchner [3]. Mais ils n’ont pas jugé pertinent d’assurer ensuite le suivi de son démantèlement... Alors que cette année s’annonce riche en élections (présidentielle, législatives et exécutifs locaux), nous proposons ici un nouveau bilan du panorama médiatique argentin [4].

Mauricio Macri devient président de l’Argentine le 10 décembre 2015. Dès le 11 décembre 2015 et jusqu’au 4 janvier 2016, son gouvernement édicte une première série de décrets qui viennent affecter les précédentes lois sur l’audiovisuel et les télécommunications, promulguées respectivement en 2009 et 2014. Intervenant d’emblée en début de mandat, le nouvel exécutif ne s’est guère privé de passer en force, piétinant ainsi un consensus élaboré au sein de la représentation parlementaire sur les thèmes ayant trait aux médias et à la liberté d’expression. Ces différents décrets ont conduit ni plus ni moins à l’abrogation de facto des lois adoptées sous l’ancienne mandature, en altérant – entre autres – leur caractère anti-monopole, ou en suspendant les anciennes autorités de régulation (Afsca et Aftic), pour les remplacer par une nouvelle entité des communications (Enacom), placée sous tutelle du ministère des Communications.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : une nouvelle « pluie de décrets » s’est abattue sur le secteur de l’audiovisuel et des télécommunications, poursuivant le travail de sape entamé jusqu’à présent (voir notre annexe). Dans la foulée, le secteur a connu plusieurs changements importants sur lesquels nous revenons dans la suite : la mise en place puis la dissolution en 2017 du ministère des Communications, visant à faciliter le démantèlement des acquis des précédentes lois ; la poursuite de la marche vers davantage de concentration ; dans le même temps, l’institution de défense des usagers des médias est restée sous le coup d’une « politique de la chaise vide » ; dans un contexte de forte concentration, la publicité officielle continue d’agir comme un levier d’influence, alors que le secteur des médias a connu un dégraissage massif ces dernières années ; un dégraissage qui, parfois, a pris les atours d’une « chasse aux sorcières ».


Dissolution du ministère des Communications


Le 10 décembre 2015, dès sa prise de pouvoir, Mauricio Macri avait créé et installé un ministère des Communications [5]. En juillet 2017, soit à peine un an et demi après, l’exécutif annonce sa dissolution et la dévolution de ses compétences au ministère chargé de la Modernisation de l’État [6]. Pourquoi une existence si fugace ? Pour le président du Forum argentin de radios communautaires (FARCO), Pablo Antonini, interrogé par le journal Contexto, la logique est limpide :

Un organigramme d’État est toujours le reflet de ses priorités. Dans ce cas, nous sommes passés d’organismes autonomes comme l’étaient l’AFSCA [7] et surtout le Conseil fédéral de la LSCA [8], à une mise au pas de ces instances par leur réduction au sein de l’orbite d’un ministère. Évidemment, le ministère des Communications avait une mission très spécifique, qui était d’aménager les conditions pour des manœuvres qui se matérialiseraient, par exemple, dans la fusion entre Clarín et Telecom. [9]

En d’autres termes, ce ministère n’a existé uniquement qu’à des fins de bouleverser la hiérarchie administrative instaurée par les précédentes lois sur les médias et télécommunications, et durant le temps nécessaire au démantèlement des règles et des principes fixés par ces dernières. Le tout pour mettre en place (par la série de décrets que nous avons commentée en annexe), au nom de la « concurrence », des conditions qui ont conduit – finalement – à toujours plus de concentration du secteur.


« Mégafusion » et concentration


Fin janvier 2016, le groupe Clarín avait annoncé avoir complété le rachat, via son entreprise Cablevisión, de la totalité des actions de l’entreprise de téléphonie Nextel Argentine (dont il avait acquis 49% des parts en septembre 2015). En s’offrant ainsi le 4ème opérateur de téléphonie sur le marché, Clarín s’ouvrait alors la possibilité de se présenter comme un consortium « triple play », c’est à dire en mesure de commercialiser des services de télévision, d’Internet et de téléphonie, et ce en vertu de la loi « Argentine numérique » (Argentina digital) de 2014.

Mais surtout, entre 2017 et 2018, s’est également négociée la plus grosse fusion d’entreprises de l’histoire argentine, entre Cablevisión et Telecom ; une « fusion hyperbolique » [10] qui a été approuvée le 29 juin 2018 par la Commission nationale de défense de la concurrence (CNDC). Une opération « avalisée, promue et bénie par le gouvernement » selon Diego Rossi [11], qui a fait de cette entreprise la 3ème plus grande en termes de facturation, tous secteurs confondus au niveau national [12], et la première sur son secteur puisqu’elle contrôle « 42 % de la téléphonie fixe, 34 % de téléphonie mobile, 56 % des connexions fixes d’Internet, 35 % de la connectivité mobile et 45 % de la télévision payante » [13].


Vacance à la tête du Médiateur du public audiovisuel


Depuis novembre 2016 [14], le poste de Médiateur du public audiovisuel (Defensoría del Público Audiovisual) reste vacant. Plus exactement, celui qui a été choisi comme contrôleur intérimaire, le sénateur Eduardo Costa, dont Martin Becerra déplore la « complète méconnaissance du système des médias » [15], a vu ses fonctions prorogées jusqu’au 15 mars 2019. Le Congrès s’est donc totalement désengagé de son rôle de désignation, et une situation au départ temporaire s’est finalement ancrée dans la durée. Pourquoi est-ce dommageable ? Car cette figure, instituée par la loi sur l’audiovisuel (loi LSCA 26.522 de 2009, la mal nommée « loi sur les médias ») était chargée, outre d’agir en médiateur en cas de litige (entre deux entreprises prestataires de services de communication audiovisuelle, par exemple), de veiller au respect des droits des utilisateurs des médias audiovisuels et de développer des travaux de recherche et d’autres initiatives en rapport à leur contenus.

Le Médiateur avait ainsi réalisé, durant ses six années d’existence, 24 audiences publiques dans différentes provinces d’Argentine, afin d’évaluer l’état de la communication audiovisuelle dans le pays, exercice qui, selon Martín Becerra, faisait preuve d’une « écoute inédite de la part de l’administration publique ». On ne peut déplorer aujourd’hui, dans un contexte où le pluralisme est battu en brèche par la forte concentration du secteur, que l’accès à la culture et à l’information tout comme le droit à la liberté d’expression (ou encore les droits des usagers, en tant que consommateurs des médias) ne puissent être véritablement garantis si l’institution chargée de veiller à leur respect se trouve vidée d’une légitimité qu’est censé lui conférer le pouvoir législatif…


La « pauta » ou le sempiternel « échange de bons procédés »


Nous avions déjà évoqué, dans nos précédents articles, le levier d’influence que constitue la « pauta », la publicité officielle commandée par le gouvernement, dont les différents exécutifs disposent à discrétion et qu’ils répartissent entre différents médias. Or, si certaines publications comme La Nación fustigeaient autrefois le « système de la pauta k » [16], force est de constater que la répartition de cette publicité gouvernementale « se différencie désormais de l’ère kirchnériste » [17].

En effet, si l’on a observé une tendance à la diminution de cette publicité, dans la foulée de la réduction des dépenses publiques engagées par Macri [18], une réorientation s’est effectuée dans la structure des bénéficiaires [19]… Dans une interview donnée au journal La Capital de Mar del Plata, intitulée « El futuro llegó hace poco » (« Le futur est arrivé il y a peu »), Martín Becerra rappelle d’ailleurs le lien entre l’économie des médias argentins et la (ou les) campagne(s) électorale(s) qui se profilent :

Les quelques règles qui définissent aujourd’hui la répartition de la publicité officielle se limitent à ce qui est dit [dans les médias, NDLR]. Si on est favorable [au gouvernement], il y a de l’argent. Peu, beaucoup, quelque chose, plus ou moins, mais il y a de l’argent. Si on ne lui est pas favorable, salut et bonne chance ! Le groupe Clarín en est l’exemple le plus clair : il reçoit 18% du total de la publicité officielle. Ce qui équivaut à un peu plus d’un million de pesos par jour depuis que le gouvernement de Cambiemos est au pouvoir. Les médias dissidents se situent, si l’on en fait la somme, en dessous de 2%. […] L’État dépense beaucoup d’argent dans les médias, mais de manière discriminatoire. [...] De plus, il n’y a que très peu de planification. L’État ne demande pas de résultat en échange. Il demande seulement qu’on traite bien [les gouvernants en place, NDLR] et que l’on fasse campagne en leur faveur. [20]

Un tel levier d’influence explique ainsi les renvois d’ascenseur de certaines rédactions, qui se montrent enclines à promouvoir les politiques d’austérité au travers d’un « journalisme d’austérité cool » dont nous avions parlé dans un précédent article. Échange de bons procédés. Or, dans une année chargée en échéances électorales, de tels phénomènes ne sont pas sans susciter quelques soupçons [21]


« Années noires » pour l’emploi dans les médias


Dans le climat social morose qui caractérise le mandat Macri [22], la presse argentine n’échappe pas aux périls auxquels sont confrontés ses homologues étrangers : baisse et vieillissement du lectorat sur les supports papiers, chute des revenus publicitaires et modification des usages liés à la transition numérique. Les répercussions sur l’emploi sont donc à appréhender dans un contexte périlleux propre à la presse, mais pas que… Ces difficultés sont également le résultat d’un climat d’austérité et de réagencement de la publicité officielle (comme on l’a vu ci-dessus), propres à la gestion du gouvernement. Ainsi, sur les trois dernières années, depuis l’arrivée au pouvoir de Cambiemos, la formation de Mauricio Macri, on dénombre entre 3 300 (selon des sources syndicales [23]) et 4 000 (selon Martín Becerra) suppressions de postes dans le secteur des médias en Argentine. La liste des médias affectés est longue. Sans prétendre à l’exhaustivité, en voici quelques exemples :

- En juin 2016, après un âpre conflit sur fond de manœuvres frauduleuses de la direction, le journal La Mañana de Cordoba fermait ses portes [24].

- Fin juillet 2017, le Buenos Aires Herald, journal paraissant en anglais et qui venait de fêter ses 140 ans d’existence annonçait la fin de sa parution, et ce alors qu’il venait d’abandonner le format quotidien pour l’hebdomadaire [25].

- Le 23 novembre 2017, l’agence Diarios y Noticias (DyN), fondée en 1982 et employant une centaine de travailleurs, a été brusquement fermée, sur décision des actionnaires, dont les principaux ne sont autres que Clarín et La Nación [26].

- Le 29 décembre 2017 est parue la dernière édition du journal « gratuit » La Razón, précédé de la fermeture d’un autre « gratuit », El Argentino, en avril de la même année. La Razón était distribué dans les transports en communs (trains et métros) de Buenos Aires. Il avait été fondé en 1905, puis racheté à 75% par le Groupe Clarín en 2000, qui a justifié sa fermeture par les « changements technologiques »

- Le 19 janvier 2018, le quotidien de la Plata, Hoy, annonçait 45 licenciements.

- Autre fermeture, et non des moins emblématiques (y compris pour le reste de l’Amérique latine où elle était reconnue), la revue sportive El Gráfico [27], devait fêter ses 100 ans en 2019, mais a cessé de paraître en janvier 2018. Elle employait une quinzaine de personnes.

- Elle a été suivie, en septembre 2018, par la fermeture d’une autre publication papier, celle de Los Inrockuptibles, version argentine de la revue éponyme française, qui était éditée depuis 1996. Le mois suivant, le titre mettait également un terme à sa version numérique.

- Au niveau des médias publics, le 2 janvier 2018, Radio nacional a mis 16 travailleurs à la porte. Le jour suivant, 34 licenciements, auxquels s’ajoutent 90 départs volontaires, ont été annoncés sur les trois chaines d’État Paka Paka (première chaine infantile et éducative, dépendante du ministère de l’Éducation), DeporTV (information sportive) et Encuentro (culture et sciences). En juin 2018, plus de 354 employés ont été écartés de l’agence d’information publique Telam. Le président avait alors parlé de « modernisation de l’État », face à une agence victime de « surpopulation ». D’autres lui attribuent la volonté de se défaire de travailleurs favorables au kirchnérisme…

- Enfin, l’année 2019 s’est ouverte sur une rumeur selon laquelle entre 12 et 200 personnes (étrange fourchette !) allaient être licenciées de Telefe, une chaine de télévision généraliste. L’information a provoqué une grève d’ampleur et un arrêt des programmes, jusqu’à ce que le secrétariat d’État au Travail soit intervenu pour demander une conciliation obligatoire avec Viacom, l’entreprise propriétaire. Les licenciements ont finalement été (pour l’instant) repoussés.


Poursuite de la « chasse aux sorcières kirchnéristes »


Nous nous étions fait l’écho, en janvier 2016, du licenciement de Victor Hugo Morales de la chaîne C5N [28]. Il en a été de même, en septembre 2017, pour une autre figure de cette chaine, Roberto Navarro. Motif invoqué : des « attitudes d’indiscipline et de manque de respect envers ses supérieurs ». Pour sa part, le journaliste pointe une sanction de sa couverture des affaires Milagro Sala et Santiago Maldonado [29], jusqu’à affirmer : « C’est le gouvernement qui a exigé mon départ » [30].

Le cas de C5N est d’ailleurs assez particulier. Fondée en 2007 (propriété du groupe InfoBae jusqu’en 2012, puis du groupe Indalo), c’est l’une des principales chaines argentines en termes d’audiences, aux côtés de TN (Todo noticias, du groupe Clarín), sa principale concurrente. Mais surtout, elle est perçue depuis 2015 comme l’une des principales chaines s’opposant à la gestion du gouvernement Macri. Ainsi, lorsque ce dernier a tenté de saisir un compte destiné au paiement des salariés [31] par le biais de l’Administration fédérale des ressources publiques (AFIP) début février, les employés ont toute de suite dénoncé le fait que « le gouvernement cherch[ait] à fermer C5N » [32]. À leur initiative, une manifestation s’est tenue le 13 février dans le but de « défendre la liberté d’expression et la pluralité des voix » ; une manifestation soutenue par le Syndicat de Presse de Buenos Aires (Sipreba) et le Syndicat Argentin de Télévision (Satsaid), dont l’appel dénonçait que « la pression du gouvernement pour fermer C5N est plus forte que jamais » [33]. À quelques mois du début des différentes campagnes électorales, cette nouvelle empoigne judiciaire en dit long sur la bataille politique qui s’engage et sur les enjeux médiatiques qui lui sont liés. De nouveau, une affaire à suivre…


***


En somme, le mandat Macri s’est révélé particulièrement « mouvementé » sur la question des médias. En usant d’une série de décrets plutôt que d’avoir recours au Congrès – créant un sentiment d’insécurité juridique – et en mettant en place un ministère pour déroger aux précédentes lois avant de le dissoudre une fois le travail de sape accompli, le gouvernement en place a opéré un virage à 180 degrés par rapport à la politique de la précédente mandature. Dans un article intitulé « Restauration », Martín Becerra commente : « Un des chapitres décisifs de la loi audiovisuelle, resté incomplet [dans son application, NDLR] par le kirchnérisme, faisait référence à l’adéquation à la loi des groupes concentrés. Le nouveau gouvernement a changé l’objectif de la politique publique : au lieu de mettre en adéquation les groupes à la loi, il a fait en sorte que la loi se calque à la structure et aux nécessités des principaux groupes ».

Peu sensible à la logique de démocratisation, l’action de Cambiemos s’est faite en effet au nom de la « nécessaire adaptation à la convergence technologique » (sur fond d’arrivée des GAFA), et en prétendant favoriser la concurrence et les investissements. Pourtant, comme le note une fois de plus Martín Becerra, « la consigne "maintenant, tout le monde peut tout faire" est une fadaise. Car durant les trois dernières années, la capacité du groupe Clarín à répondre à ce slogan a été facilitée par rapport à d’autres entreprises qui n’ont pas les ressources concédées au [conglomérat, NDLR] du multimédia, lequel peut aujourd’hui proposer des services de télévision par câble, téléphonie fixe et mobile et de connectivité à Internet. » [34]

On peut dès lors conclure en s’étonnant, tout comme le fait le spécialiste argentin des médias. S’étonner du fait que ceux qui se présentent en Argentine comme les tenants du libéralisme soient en réalité largement intervenus depuis l’État afin de favoriser de nouvelles dispositions qui, loin de laisser le secteur médiatique aux mains de la « libre concurrence », ont plutôt pris la forme de « de règles favorisant les acteurs dominants du secteur » [35], c’est-à-dire qui incitent à davantage de concentration…


Nils Solari


Annexe : Une « pluie de décrets » [36]


Dès le 11 décembre 2015 et jusqu’au 4 janvier 2016, le gouvernement de Mauricio Macri édicte une première série de décrets qui viennent affecter les précédentes lois sur l’audiovisuel et les télécommunications, promulguées respectivement en 2009 et 2014. Ces différents décrets ont conduit ni plus ni moins à l’abrogation de facto des lois adoptées sous l’ancienne mandature.


Au nom de la « convergence technologique »…

S’ajoutant donc à la liste des attaques contre la réglementation des médias, le décret 1340/16 du 30 décembre 2016 vient compléter les dispositions ouvertes par celui du 6 avril [37]. Pour le ministre de la Communication, Oscar Aguad, l’objectif est de mettre en place « dans tout le pays une téléphonie mobile de qualité et de l’Internet à haut débit ». Il ajoute que « les mauvaises politiques des dernières années constituaient un obstacle en ce sens » [38]. Concrètement, cette nouvelle norme s’appuie sur le scénario de convergence technologique [39], selon lequel les opérateurs de téléphonie et fournisseurs d’accès Internet doivent pouvoir fournir des services audiovisuels et vice versa ; de sorte que des groupes du secteur audiovisuel puissent aussi investir dans l’Internet et la téléphonie. Une « pleine convergence » est censée être effective au 1er janvier 2018. Selon Martín Becerra, elle se traduirait « par un blanc-seing pour trois ou quatre opérateurs » dans la mesure où « les géants du secteur […] voient leurs conditions s’améliorer sensiblement pour accéder et exploiter des ressources publiques (comme le spectre radioélectrique) et ainsi maximiser leurs bénéfices » [40]. Le chercheur argentin estime que la volonté de l’exécutif est de restaurer la situation d’avant 2008, lorsque « Telefónica et le Groupe Clarín géraient leurs segments [de marché respectifs dans un climat] de faibles tensions » [41] et avant que « la rupture entre le kirchnérisme et Clarín ne conduise à un réagencement normatif du secteur » [42]. En d’autres termes, dans un contexte de forte concentration, ce décret ne va pas accroître les possibilités, pour de nouveaux acteurs, d’entrer sur des marchés (audiovisuel et télécommunications) qui se caractérisent par d’importantes barrières à l’entrée (en termes de coûts et d’infrastructures). Le décret ne laisse que peu de place à d’autres acteurs (type PME, coopératives...) qui exercent notamment au niveau local. Leur désignation, dans la réglementation, via la catégorie « autres », en dit long sur la manière dont ils sont perçus dans les cercles actuels du pouvoir... Selon Martín Becerra, ceux qui se présentent aujourd’hui en Argentine comme porte-voix du libéralisme reconnaissent que « les acteurs industriels réclament de la concurrence là où ils ne sont pas et l’empêchent là où ils agissent ».


Privatisation des fréquences ARSat

Le 21 janvier 2019, par un nouveau décret d’urgence, venant modifier la loi dite de « développement de l’industrie satellitaire » de 2015, le gouvernement dispose qu’ « afin de générer des conditions de concurrence et de promouvoir le développement régional, au moment d’assigner les fréquences du spectre radioélectrique pour la prestation de Services de communication mobiles […], l’Entité Nationale de Communications (ENACOM) octroiera la participation à des prestataires de services de TIC de caractère régional ou local, publics ou privés. » [43]. En d’autres termes, il s’agit ni plus ni moins de la privatisation des fréquences autrefois dévolues à l’entreprise argentine de solutions satellitaires – société anonyme (AR-SAT). À ce propos, Martín Becerra souligne que le gouvernement, « bien qu’il ait présenté le projet et assuré sa prise en compte par le Congrès il y a quelque mois à peine, agit aujourd’hui au nom de "l’urgence qui empêche de respecter le procédé ordinaire de sanction des lois" » [44]. Il souligne ainsi la contradiction de ce décret : « D’un côté, il invoque l’autorité de la loi 27.208 de développement satellitaire qui octroyait la prééminence à l’entreprise étatique ArSat, alors que de l’autre, il décrète le démantèlement de ses ressources et de ses attributions légales fixées par ladite loi de novembre 2015 ». Il ajoute également que « les arguments de "nécessité" et d’ "urgence" de cette mesure peuvent paraître étranges de la part d’un gouvernement aux commandes depuis plus de trois ans, et qui semble pourtant découvrir aujourd’hui qu’il "existe des délais importants avant l’adoption de mesures contenues dans le présent décret" »… Martín Becerra pointe par là même l’absence de discussion au Congrès (dont c’est pourtant le rôle) à l’orée de cette année électorale (nous y revenons ci-après).

Le présent décret a pour l’instant été bloqué par l’opposition au Congrès pour inconstitutionnalité, en date du 20 février 2019. Si ce dernier avis est suivi par les deux chambres parlementaires, le décret pourrait être considéré comme nul et non avenu. Affaire à suivre, donc. Reste qu’il s’agit d’une nouvelle tentative unilatérale du gouvernement de modifier la structure du marché des médias et des télécommunications. Unilatéralité qui, sur l’ensemble du mandat Macri, a été la règle, davantage que l’exception…


La promesse d’une loi qui ne viendra jamais

Le gouvernement avait annoncé, lors de la publication du DNU 267/15 du 29 décembre 2015 à son article 28, la création d’une « commission pour l’élaboration d’un projet de loi de réforme, d’actualisation et d’unification des lois 26.522 et 27.078 » (lois LSCA et « Argentine numérique »). Cette commission disposait, à partir d’avril 2016 (date de son entrée en fonction) de 180 jours pour rendre sa copie. En octobre 2016, ce délai était reconduit une première fois pour 6 mois [45], puis une seconde fois le 28 mars 2017 [46]. Or, comme on l’a vu ci-dessus, le gouvernement, aux motifs de la « nécessité » et de « l’urgence », semble avoir totalement renoncé à présenter un quelconque projet de loi véritable, et par là-même, à redonner (et reconnaître) au Congrès sa compétence en matière d’élaboration d’une norme législative sur les médias et les télécommunications [47]. Ce faisant, il se déjuge par rapport à l’engagement qu’il avait pris en avril 2016 devant la Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH) [48]. Ce renoncement a d’ailleurs été vertement dénoncé par la Coalition pour une communication démocratique : « La prolongation [du délai] de présentation du projet officiel jusqu’à la finalisation des sessions [parlementaires] ordinaires de 2017 s’apparente à une tentative de fermer la porte à toute discussion parlementaire et d’éluder une élaboration participative de normes dans un sens pluriel et qui prenne en compte les apports de tous les acteurs et les particularités régionales » [49]. En résumé, une logique de « l’urgence » (des élections à venir ?) l’a emporté sur la prétendue volonté de recourir au parlement, laquelle se serait davantage conformée à l’esprit démocratique…

 

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Notes

[1Comme nous le rapportions dans un premier article daté de janvier 2016 et un second paru quelques mois plus tard.

[2Dépêche AFP du 30/12/2015, reprise par Le Parisien, 20 Minutes, Le Point, La Croix, etc.

[3Une loi pourtant exemplaire, notamment en termes de démocratisation du paysage audiovisuel. Pour un examen de la loi sur les services de communication audiovisuelle, dite loi LSCA ou encore « ley de medios » (loi sur les médias), et de ce qu’elle a produit, voir nos articles ici et .

[4Cet article reprend certains éléments des analyses et travaux de Martín Becerra, chercheur au Conicet et professeur à l’Université nationale de Quilmes (UNQ) et à l’université de Buenos Aires (UBA), journaliste et docteur en sciences de l’information de l’université autonome de Barcelone.

[5Un ministère dont on ne compte qu’un seul précédent dans l’histoire argentine, lors du premier mandat de Juan Domingo Perón (en 1954). Prolongé lors des gouvernements d’Aramburu et Lonardi, il fut dissous en 1958, comme le rappelle Wikipédia.

[6Au même moment où était officialisée la « mégafusion » entre deux grands opérateurs argentins, Cablevisión et Telecom, tout un symbole…

[7L’ancienne autorité de régulation, NDLR.

[8La précédente loi sur les médias, NDLR.

[9Nous traduisons.

[10« La fusion Cablevisión/Telecom est l’hyperbole de la concentration des communications traditionnelles (médias et télécommunications), par laquelle les actionnaires du groupe Clarín atteignent leur niveau maximal de domination », souligne Martín Becerra dans cet article (en espagnol).

[11Enseignant chercheur à la faculté de sciences sociales de l’université de Buenos Aires. Nous traduisons.

[12Après Mercado Libre (vente en ligne) et la pétrolière YPF.

[13Chiffres donnés par Luis Lazzaro, professeur en droit de la communication et de l’information de l’université nationale de Moreno et de l’université nationale d’Avellaneda (UNDAV), rapportés par Gisele Olmedo, de l’Agence d’actualité en sciences de la communication (ANCOM) de l’université de Buenos Aires. Rappelons que la précédente fusion en 2007 entre Cablevisión et Multicanal, avait donné naissance à une entreprise contrôlant déjà 47% du marché de la télévision par câble, comme le rapportait à l’époque La Nación.

[14Date à laquelle Cynthia Ottaviano a achevé son mandat de quatre ans.

[15Sauf mention contraire, les citations extraites de ce paragraphe proviennent de cet article (en espagnol).

[16Où la lettre « k » désigne les gouvernants affiliés aux « Kirchnéristes », les partisans du couple Nestor et Cristina Kirchner, respectivement à la présidence de 2003 à 2007 et de 2007 à 2015.

[17Comme le concède également La Nación. Nous avions d’ailleurs évoqué l’incidence du réagencement de la « pauta » sur l’implosion du Grupo23, appartenant au tandem d’entrepreneurs Sergio Szpolski et Matías Garfunkel, dans notre précédent article.

[18- 45% en 3 ans, passant de 5 000 millions de pesos en 2016 à 2 600 millions de pesos en 2018, selon les chiffres donnés par Martín Becerra.

[19Le site Mapa de Medios propose ainsi une infographie de la répartition entre les 20 premiers groupes de médias au second semestre 2017. Voir cette autre infographie proposée par le site InfoBae pour l’année 2016. Enfin, la « Letra P » rappelle dans un article (en espagnol) que le gouvernement a été « l’organisme à l’origine du plus important budget publicitaire en 2016 et 2017, avec 1000 millions de pesos et 1300 millions de pesos respectivement », tout en soulevant des critiques sur la conception et l’usage de cette publicité par le gouvernement.

[20Nous traduisons.

[21Notons qu’existe une autre suspicion à propos du gouvernement, autour de la possible manipulation de données des affiliés à la sécurité sociale (Anses) à des fins électorales, comme le rapporte par exemple l’agence EFE à propos des élections législatives d’octobre 2017, et ce après la publication d’une résolution en 2016 (166-E/2016) par laquelle l’État s’arrogeait le droit de recourir à des « outils qui permettent de développer les politiques de communication publique », comme le mentionne Perfil.

[22Et qu’il ne nous incombe pas ici de commenter. Voir à ce sujet l’article de Renaud Lambert, « Qui arrêtera le pendule argentin ? », Le Monde diplomatique, janvier 2019.

[23Comme La Mesa Nacional de Trabajadores de Prensa ; voir également le site du Syndicat de presse de Buenos Aires, qui assure un suivi sur ce sujet.

[24En septembre 2016, les 60 ex-travailleurs annonçaient sa relance sous forme de coopérative, imitant ainsi leurs collègues des titres Tiempo Argentino, El Argentino Zona Norte et Infonews. Voir à ce sujet l’article (en espagnol) d’Infonews.

[25Fondé en 1876, il s’est notamment distingué par sa dénonciation des violations des droits de l’homme et les disparitions forcées durant la dictature de 1976-1983.

[26Le communiqué des anciens employés de cette agence est à retrouver sur le site d’Infonews.

[27Propriété de l’entreprise Torneos, elle était passée au format mensuel en mars 2002.

[28Il est finalement revenu sur la chaîne le 1er mai 2018.

[29Milagro Sala est une activiste originaire de la province de Jujuy, connue pour son engagement en faveur des peuples autochtones et des populations les plus pauvres. Placée en détention provisoire en janvier 2016, elle a été condamnée récemment pour « association illicite », « détournements de fonds publics », « extorsion », alors que nombre d’organisation des droits de l’homme réclament sa libération. Santiago Maldonado était un jeune militant de la cause mapuche en Argentine. Porté disparu depuis le 1er août 2017, son corps a été retrouvé 77 jours plus tard, dans une affaire que nombre d’observateurs qualifient de « disparition forcée ».

[30Comme le rapporte Clarín.

[31Telepiù S.A, la société commerciale propriétaire de C5N (mais également de Minuto Uno et de CN23 ), du groupe Indalo de Cristóbal López et Fabián de Sousa, a été déclarée en liquidation le 28 mars 2018. Depuis ce jour, les salariés sont payés sous forme de mensualités issues d’un compte réputé insaisissable.

[32Comme le rapporte Página12.

[33Comme le rapporte à nouveau Página12.

[34Citation traduite par nos soins et tirée de cet article.

[35Voir par exemple les infographies proposées dans cet article (en espagnol) : « Carte des médias argentins 2018 ».

[36Nous empruntons ce titre à Martín Becerra.

[37Le décret de nécessité et d’urgence DNU267/15 qui apportait des modifications substantielles aux lois « sur les services de communication audiovisuelle » (2009) et « Argentine numérique » (2014) (loi LSCA nº 26.522 et « Argentina Digital » nº 27.078). Pour un examen des modifications apportées par le DNU 13/2015 et les décrets 236/2015, 12/2015 et 237/2015 à la « loi sur les médias », voir le tableau proposé par Martín Becerra.

[38Nous traduisons et soulignons. Source : Communiqué officiel, « Aguad : "El Presidente creó las condiciones para que la Argentina avance" », 2 janvier 2017.

[39La convergence technologique étant « un processus par lequel les télécommunications, les technologies de l’information et les médias, secteurs qui fonctionnaient à l’origine largement indépendamment les uns des autres, sont de plus en plus intégrés les uns aux autres », définition de Stelios Papadakis, dans Technological convergence : Opportunities and Challenges, cité dans Wikipédia.

[40Nous traduisons, comme les autres citations. Sauf mention contraire, cette citation et les suivantes sont extraites de l’article en espagnol : « A falta de inversiones, llueven decretos », 2 janvier 2017.

[41Clarín est le plus grand groupe médiatique en Argentine, et Telefónica, d’origine espagnole, est l’acteur principal en matière de téléphonie.

[42L’auteur se réfère à l’épisode dit de « conflit du Campo », lorsque de grands acteurs du secteur agroalimentaire protestèrent contre la hausse des taxes sur les exportations (les « rétentions ») et dans lequel Clarín a pris position contre le couple présidentiel Kirchner, alors qu’il en constituait autrefois un soutien. La loi sur les services de communication audiovisuelle (LSCA) de 2009, dont un des objectifs était de limiter la concentration du secteur audiovisuel, a dés lors été interprétée par certains comme une loi « anti Clarín ». Voir à ce sujet : Patrick Bèle, « Argentine : la vraie bataille entre Clarin et Cristina Kirchner commence », 6 décembre 2012.

[43Nous soulignons. Art.1 (venant modifier l’article 11 de la loi N° 27.208) du DNU 58/2019.

[44Nous traduisons de l’article « Macri decreta a favor de las telefónicas », 21 janvier 2019.

[45Résolution 1098/2016 du 27 octobre 2016 du Ministère des communications.

[47Et ce malgré la demi-approbation au second semestre 2018, d’une « loi courte » en matière de télécommunications, unique projet de loi présenté par le gouvernement en cette matière et pour lequel il a sollicité, un temps, la participation du Congrès. Ce texte, composé de 13 articles, permettait notamment aux entreprises de téléphonie mobile de s’insérer dans le marché du « quadruple play » (télévision payante, téléphonie fixe, connexion Internet, téléphonie mobile). De plus, il disposait que les opérateurs de télécommunications puissent partager des infrastructures communes (tours, poteaux, canaux). Voir à ce sujet les articles (en espagnol) de Martín Becerra, ici ou .

[48On notera à ce sujet l’enthousiasme du quotidien La Nación, lorsqu’il saluait les « éloges » de la CIDH à l’égard de la « promesse officielle d’une nouvelle loi sur les médias », dans son article du 18 avril 2016.

[49Communiqué du 31 mars 2017. Notons que ladite coalition, qui avait participé à l’élaboration de la précédente « loi sur les médias » en y incluant une série de principes, a pourtant tenté d’abonder au débat en présentant une nouvelle série de 21 points.

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