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Lettre ouverte de Jacques Bouveresse au Nouvel Observateur

Poussée de nationalisme philosophique à la rue d’Ulm

« Je trouve particulièrement inquiĂ©tante la tendance que l’on a aujourd’hui de plus en plus Ă  oublier que la cĂ©lĂ©britĂ© mĂ©diatique et la cĂ©lĂ©britĂ© tout court ne constituent pas une preuve suffisante de la qualitĂ© et de l’importance, et n’en sont pas non plus une condition nĂ©cessaire », dĂ©clare notamment Jacques Bouveresse dans la lettre ouverte au Nouvel Observateur publiĂ©e le 27 juin 2011 sur le blog de l’éditeur Agone que nous reproduisons ci-dessous : une rĂ©ponse Ă  un article mĂ©prisant publiĂ© dans l’hebdomadaire Ă  propos de l’élection de la philosophe Claudine Tiercelin au titre de professeur au Collège de France. Ce texte est prĂ©cĂ©dĂ© d’une mise au point d’Agone. (Acrimed)

Élue professeure au Collège de France, la philosophe Claudine Tiercelin y a présenté le 5 mai dernier sa leçon inaugurale, La Connaissance métaphysique. Son projet s’inscrit dans un large courant international récent, qui développe une approche rationaliste, scientifique et réaliste des questions métaphysiques. Elle s’appuie résolument sur une certaine tradition du rationalisme en France, largement ouverte aux philosophies de langue allemande et anglaise et au style de pensée analytique – tradition incarnée au Collège de France notamment par Jules Vuillemin (1962-1992) et par Jacques Bouveresse (1995-2010).

Sous la plume d’Aude Lancelin, Le Nouvel Observateur – arbitre autoproclamĂ© des valeurs philosophiques en France – a discrĂ©ditĂ© la nouvelle Ă©lue, ironisant dans un article de quatre pages sur « L’inconnue du Collège de France ».

« StupĂ©faction rue d’Ulm. Émoi place de la Sorbonne… » Le trait le plus remarquable de cet article est que les seuls citĂ©s ne sont pas seulement des adversaires de la philosophie en question : tous crient haut et fort que celle-ci n’a aucune valeur, qu’elle n’est d’ailleurs pas française, et qu’elle ne devrait donc pas avoir droit de citĂ© dans un haut-lieu de la recherche et de la pensĂ©e comme le Collège de France.

Jacques Bouveresse n’a cessé depuis les années 1970 de dénoncer la mainmise d’un certain journalisme sur le monde philosophique français et l’utilisation des médias par certains courants philosophiques à la recherche de pouvoir. Voici la lettre qu’il vient d’adresser au Nouvel Observateur.


***
Lettre ouverte au Nouvel Observateur
Poussée de nationalisme philosophique à la rue d’Ulm


Puisque vous m’aviez fait l’honneur de me demander, dans un mail datĂ© du 23 mai dernier, ma rĂ©action Ă  propos de l’Ă©lection de Claudine Tiercelin au Collège de France (je vous ai expliquĂ©, je crois de façon suffisamment claire, pourquoi j’Ă©tais dans une position qui aurait rendu pour le moins Ă©trange une intervention de ma part dans la presse sur ce point [1]), je me permets de vous faire part de l’Ă©tonnement et de l’indignation que suscite en moi l’article que vous venez de publier dans Le Nouvel Observateur. Il n’est pas seulement mĂ©prisant, mais mĂŞme Ă  bien des Ă©gards insultant, pour Claudine Tiercelin et pour tous les philosophes qui, en France, se rattachent de près ou de loin Ă  la tradition analytique. Le titre lui-mĂŞme, « L’inconnue du Collège de France », me semble dĂ©jĂ  pour le moins contestable. Je ne suis pas surpris que Claudine Tiercelin soit inconnue du Nouvel Observateur et des mĂ©dias en gĂ©nĂ©ral, mais la prĂ©senter comme une inconnue tout court n’a pas de sens. Elle est tout Ă  fait connue dans les milieux philosophiques et intellectuels qui ont des raisons de s’intĂ©resser Ă  ce qu’elle fait, et elle a mĂŞme une rĂ©putation internationale que beaucoup de philosophes pourraient lui envier.

D’autre part, je trouve particulièrement inquiĂ©tante la tendance que l’on a aujourd’hui de plus en plus Ă  oublier que la cĂ©lĂ©britĂ© mĂ©diatique et la cĂ©lĂ©britĂ© tout court ne constituent pas une preuve suffisante de la qualitĂ© et de l’importance, et n’en sont pas non plus une condition nĂ©cessaire. Le fait d’ĂŞtre inconnu ou peu connu n’a jamais constituĂ© et ne constituera jamais par lui-mĂŞme un argument sĂ©rieux Ă  utiliser contre un intellectuel. Enfin, je remarque que votre journal se contentait jusqu’Ă  prĂ©sent d’ignorer ostensiblement Ă  peu près tout ce qu’Ă©crivent les philosophes qui, en France, se rattachent de près ou de loin Ă  la tradition analytique en philosophie. Je ne pensais pas, je vous l’avoue, en ĂŞtre rĂ©duit Ă  penser un jour, comme cela a Ă©tĂ© le cas lorsque j’ai lu votre article, que c’Ă©tait peut-ĂŞtre, tout compte fait, encore ce qui pouvait leur arriver de plus supportable.

Quand j’ai reçu votre mail, je me suis imaginĂ© naĂŻvement qu’il s’agissait pour l’essentiel de donner Ă  vos lecteurs une idĂ©e un peu plus prĂ©cise de ce que fait Claudine Tiercelin, de l’importance de la contribution qu’elle apporte Ă  la philosophie d’aujourd’hui et des raisons qui ont pu motiver le choix de quelqu’un comme elle pour une chaire au Collège de France. Je ne me doutais pas qu’il s’agissait en rĂ©alitĂ© avant tout de permettre Ă  un certain nombre de gens qui sont mĂ©contents de cette Ă©lection de rĂ©gler leurs comptes Ă  travers la presse. Votre article n’apporte malheureusement aucun des Ă©claircissements que l’on Ă©tait en droit d’attendre sur ce que fait exactement Claudine Tiercelin, sur les raisons pour lesquelles on peut parler depuis quelque temps d’un vĂ©ritable renouveau de la mĂ©taphysique, dont il Ă©tait important qu’il soit reprĂ©sentĂ© au Collège de France, et qui a la particularitĂ© de s’effectuer pour le moment davantage dans des pays comme l’Australie ou les États-Unis qu’en France. Les seules personnes Ă  qui vous avez donnĂ© la parole, Ă  peu près comme s’il n’y avait pas Ă©galement des philosophes qui ont trouvĂ© pleinement justifiĂ© le choix de Claudine Tiercelin et s’en sont rĂ©joui, se trouvent ĂŞtre des gens hostiles a priori et qui, si j’en juge d’après les propos qu’ils tiennent, n’ont aucune connaissance rĂ©elle de son Ĺ“uvre. Je pense que, dans les cas de cette sorte, il faudrait peut-ĂŞtre faire l’effort d’aller chercher des informations Ă©galement dans d’autres endroits que les librairies du Quartier latin et la rue d’Ulm - dont les philosophes les plus reprĂ©sentatifs, ou en tout cas les plus en vue, semblent convaincus plus que jamais qu’il ne se fait rien d’intĂ©ressant en philosophie en dehors de la France [2].

Je ne reproche pas, bien entendu, aux gens auxquels vous vous ĂŞtes adressĂ©e de ne savoir manifestement pas grand-chose de philosophes aussi importants que Peirce (je parle ici de Peirce mĂ©taphysicien), Bradley, McTaggart, David Lewis, David Armstrong et d’autres, dont ils n’ont mĂŞme peut-ĂŞtre jamais entendu parler ; mais la moindre des choses, en pareil cas, est de se montrer un peu plus prudent et un peu moins catĂ©gorique dans ses jugements ; et, pour un journal, de ne pas reproduire ceux-ci sans prendre au moins un minimum de distance par rapport Ă  eux.
Je ne veux pas entrer dans les dĂ©tails d’une discussion qui m’entraĂ®nerait beaucoup trop loin et ne servirait manifestement pas Ă  grand-chose. Mais je me permettrai nĂ©anmoins de faire quelques remarques sur des points particuliers :

1. Dire que des gens comme Foucault ou Bourdieu ne seraient pas Ă©lus aujourd’hui au Collège de France est une affirmation gratuite et parfaitement absurde, formulĂ©e par quelqu’un qui ignore manifestement tout de la situation rĂ©elle.

2. Le comble de l’inexactitude est atteint par la dĂ©claration de Badiou [3]. Sur les quatre philosophes qui ont enseignĂ© au Collège de France depuis le dĂ©part Ă  la retraite, en 1990, de Jules Vuillemin et Gilles-Gaston Granger et avant l’Ă©lection de Claudine Tiercelin, aucun ne peut ĂŞtre considĂ©rĂ©, mĂŞme de loin, comme un reprĂ©sentant de la philosophie analytique amĂ©ricaine. Ce n’est sĂ»rement pas le cas d’Anne Fagot-Largeault, ni de Jon Elster, dont la formation philosophique a, du reste, Ă©tĂ© pour une part essentielle française (Jean Hyppolite, Raymond Aron, etc.), et mĂŞme pas non plus de Ian Hacking, qui est un admirateur et un disciple de Foucault. Quant Ă  moi, que Badiou a qualifiĂ© autrefois de « hĂ©raut de l’hĂ©gĂ©monie anglo-saxonne », j’ai travaillĂ© en fait essentiellement, comme il est facile de s’en rendre compte en regardant simplement une bibliographie, sur des philosophes et des Ă©crivains qui sont autrichiens ou allemands ; et si j’ai effectivement une certaine proximitĂ© avec la philosophie analytique, ce n’est sĂ»rement pas en prioritĂ© avec la philosophie analytique amĂ©ricaine. En dĂ©pit de tout ce que certains d’entre nous ont essayĂ© de dire sur ce point, Badiou, depuis les annĂ©es 1960, continue Ă  rĂ©pĂ©ter Ă  peu près les mĂŞmes clichĂ©s et les mĂŞmes contre-vĂ©ritĂ©s Ă  propos de la philosophie analytique en gĂ©nĂ©ral et Ă©galement de Wittgenstein.

3. Il y a des formes de nationalisme philosophique que je ne peux considĂ©rer autrement que comme puĂ©riles et dĂ©shonorantes, en particulier celle dont la rue d’Ulm semble ĂŞtre devenue depuis quelque temps la reprĂ©sentante par excellence dans sa façon de militer pour le retour Ă  la seule philosophie digne de ce nom - autrement dit, la philosophie française, et plus prĂ©cisĂ©ment la « French Theory ». Verra-t-on un jour arriver enfin une Ă©poque oĂą on trouvera normal, pour ceux qui estiment avoir des raisons de le faire, de pouvoir critiquer certaines des gloires de la philosophie française contemporaine, comme Derrida, Deleuze, Foucault et d’autres, sans risquer d’ĂŞtre soupçonnĂ© immĂ©diatement d’appartenir Ă  une sorte de « parti de l’Ă©tranger » en philosophie ? Si la philosophie, au moins quand il s’agit de penseurs de cette sorte, est en train de se transformer en une sorte de religion dont les dogmes et les ministres sont Ă  peu près intouchables, je prĂ©fère renoncer tout simplement, pour ma part, Ă  la qualitĂ© de philosophe. Et s’il y a une rĂ©gression qui est en train de s’effectuer, je crains malheureusement que ce ne soit pas dans le sens qui est suggĂ©rĂ© par les gens que vous avez interrogĂ©s, mais plutĂ´t dans l’autre [4]. J’ai, en effet, bien peur que ce ne soient d’abord ceux qui, comme moi, depuis le milieu des annĂ©es 1960 ont essayĂ©, dans des conditions particulièrement dĂ©favorables, d’ouvrir la philosophie française sur l’Ă©tranger et de l’internationaliser un peu plus, qui ont des raisons de s’inquiĂ©ter. Mais c’est, me semble-t-il, plutĂ´t de leur cĂ´tĂ© que de celui des dĂ©fenseurs de la philosophie essentiellement et mĂŞme parfois uniquement « française » que devrait se situer un journal ayant des ambitions intellectuelles comme le vĂ´tre.
Quand je parle de « rĂ©gression », je ne compare pas simplement, bien entendu, la situation actuelle Ă  ce que les choses Ă©taient encore il y a une dizaine d’annĂ©es. Dans les annĂ©es 1960-1970, j’ai entendu moi-mĂŞme Ă  plusieurs reprises des philosophes comme Althusser, Derrida, Foucault et d’autres dĂ©plorer le provincialisme de la philosophie française et son manque d’ouverture sur l’Ă©tranger, en particulier sur le monde anglo-saxon. MĂŞme s’ils n’ont pas fait eux-mĂŞmes grand-chose de concret pour essayer de mettre en pratique ce qu’ils prĂŞchaient, ils trouvaient nĂ©anmoins normal d’encourager ceux qui essayaient de le faire. C’est Ă  la demande d’Althusser - qui, s’il n’Ă©tait sĂ»rement pas un libĂ©ral en matière thĂ©orique, l’Ă©tait nĂ©anmoins Ă  coup sĂ»r en matière d’organisation de l’enseignement -, que j’ai donnĂ© Ă  la rue d’Ulm pendant les annĂ©es 1966-1969 des cours sur la philosophie analytique. C’est bien la dernière chose qu’il pourrait me venir Ă  l’esprit d’essayer de faire aujourd’hui. Et si j’avais eu encore des hĂ©sitations sur ce point, ce que j’ai lu dans Le Nouvel Observateur me les aurait sĂ»rement enlevĂ©es.

4. Le nom de l’auteur du livre intitulĂ© Ontological Relativity (1969) n’est pas « Quayle », mais « Quine » (prĂ©nom : « Willard van Orman ») (1908-2000). Il est probablement le philosophe amĂ©ricain le plus cĂ©lèbre et le plus important du XXe siècle ; et il aurait droit, me semble-t-il, au moins Ă  ce que son nom soit citĂ© correctement.

5. Bien que cela puisse sembler un dĂ©tail insignifiant, je tiens Ă  vous signaler que Jules Vuillemin n’Ă©tait pas, en tout cas sĂ»rement pas uniquement ni mĂŞme d’abord, un « philosophe des sciences », mais un philosophe tout court, au sens le plus classique et le plus plein du terme, et un historien de la philosophie de premier ordre (c’Ă©tait un Ă©lève et un hĂ©ritier de Martial Gueroult). Si je vous dis cela, c’est parce que qualifier quelqu’un de « philosophe des sciences » revient toujours Ă  suggĂ©rer implicitement qu’il ne s’attaque pas aux « grands » problèmes philosophiques et ne peut intĂ©resser qu’un nombre tout Ă  fait restreint de spĂ©cialistes, ce qui, dans le cas de Vuillemin, ne correspond en aucun cas Ă  la rĂ©alitĂ©. Je ne vois d’ailleurs pas ce qui autorise Ă  parler, comme vous le faites dans l’article, d’un « effet de terreur garanti [5] » quand des gens qui sont de vrais savants s’efforcent de communiquer au moins une partie de leur savoir Ă  des auditeurs qui sont venus lĂ  pour apprendre et n’ont aucune raison de se sentir terrorisĂ©s. C’est une sensation que je n’ai en tout cas jamais eue quand je me suis trouvĂ© ou me trouve encore aujourd’hui dans une situation de cette sorte.

Après vous avoir envoyĂ©, dans un premier temps, une version de ce message Ă  titre personnel, j’ai dĂ©cidĂ© de le diffuser publiquement, avec quelques corrections et adjonctions : je me suis senti obligĂ© de le faire tellement les choses sont en train de prendre une tournure dĂ©sagrĂ©able (pour ne pas dire plus).

Bien cordialement Ă  vous,

Jacques Bouveresse

***

Pour une analyse complĂ©mentaire de l’article en question, lire Marie-Anne Paveau, « Barbarella au Collège de France. Du traitement mĂ©diatique de la mĂ©taphysique et des mĂ©taphysiciennes », La PensĂ©e du discours, 15 juin 2011. [note d’Agone] Pour un entretien avec Claudine Tiercelin : « La philosophie ne protège et ne console de rien ». [note d’Agone]

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