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Un débat d’Acrimed d’octobre 1996

Les médias et les mouvements sociaux

par Patrick Champagne,

A l’occasion du premier débat organisé par Acrimed - en octobre 1996 - Patrick Champagne revient sur le mouvement social de novembre et décembre 1995 pour dégager quelques problèmes généraux que ce mouvement a particulièrement mis en relief. Résumé de son intervention (parue dans Le Bulletin n°1 de notre association) ...

Comme l’ont amplement illustré les événements de décembre 95, et plus récemment encore la couverture médiatique de la grève de la faim des « sans-papiers », il existe un malaise entre le milieu journalistique et les autres secteurs de la société. Les journalistes, qui disposent d’un quasi-monopole de diffusion, tendent en effet de plus en plus à intervenir dans le fonctionnement des institutions syndicales, dans la désignation des leaders et des porte-parole et même dans la vie intellectuelle et politique. Souvent, les personnes interrogées par les journalistes ne se reconnaissent pas dans les déclarations reproduites dans les médias, la recherche du spectaculaire, de la mise en scène ou du scoop l’emportant sur le travail d’information.

Mais ce malaise n’est pas à sens unique. Les journalistes font également état des difficultés qu’ils rencontrent pour exercer leur métier, notamment lorsqu’ils doivent rendre compte des mouvements sociaux. Secteur peu prestigieux et souvent négligé de la plupart des médias, la rubrique « problèmes sociaux » tend à devenir très stratégique lorsque surgissent des situations de crise. Le travail journalistique, en interne comme en externe, est alors l’objet de pressions politiques directes et visibles parce que l’accès aux médias et la manière de traiter l’information deviennent des enjeux politiques majeurs : pressions du pouvoir politique en place sur les médias qu’il essaye de contrôler directement ou indirectement, pressions des différentes parties prenantes au conflit (associations, syndicats, porte-parole auto-proclamés, etc.) pour se faire entendre ou pour infléchir la production de l’information, mais aussi pressions des rédactions-en-chef sur les journalistes spécialisés, ces derniers étant parfois dépossédés du traitement du conflit au profit des journalistes politiques ou des éditorialistes. Comment les journalistes se défendent face à ces pressions multiples et contradictoires ? Quels sont les principes qui pèsent sur la production journalistique ?

Mais le traitement des mouvements sociaux pose bien d’autres problèmes, qui sont peut-être plus fondamentaux encore, bien que moins visibles, et à propos desquels il serait important de débattre. Par exemple, quelles sont les hiérarchies proprement journalistiques, variables selon les supports, qui existent entre les différentes catégories d’informations, quels en sont les fondements et quelles conséquences ont-elles sur le traitement de l’information, et notamment de l’information « sociale » ?

Quelles propriétés doivent avoir aujourd’hui les mouvements sociaux, généralement mal placés dans la course à l’information (« c’est ennuyeux », « c’est toujours les mêmes histoires », « ça ne fait pas rêver les lecteurs » ou même « ça favorise le Front national »), pour que ceux-ci puissent avoir quelques chances d’accéder à l’actualité et en bonne place ? Mais les intellectuels et les responsables syndicaux ne devraient-ils pas, de leur côté, être plus conscients des contraintes spécifiques qui s’exercent sur les supports de presse ?

Un autre problème est celui du vocabulaire utilisé dans la presse, le choix des mots étant souvent, dans ce domaine, un choix politique plus ou moins conscient.

Faut-il, par exemple, écrire « beurs » ou « jeunes » ou « jeunes français » ? Le mot « immigration » a-t-il un sens ? Or, si la presse dispose d’un pouvoir propre, c’est bien celui de contribuer à imposer, à travers les mots qu’elle diffuse largement, une certaine vision des choses et du monde.

Quels sont les débats qui existent à ce sujet ? Quel contrôle les journalistes ont-ils sur le titrage de leurs articles, titrage qui, parfois, détourne le sens même des articles ?

Ou encore -l’énumération n’est pas limitative-, comment faire accéder jusqu’aux médias, et notamment aux médias audiovisuels, la parole des milieux dominés ou culturellement défavorisés ? Qui parle à leur place ? Comment les met-on en scène lorsqu’ils accèdent aux médias ? Dans quelle mesure ceux qui s’expriment disent moins ce qu’ils voudraient que ce qu’on leur demande de dire ? Là encore, le problème n’est pas simple et demande qu’une véritable réflexion collective soit menée.

C’est pour réfléchir à ces problèmes, qui sont à l’intersection du journalisme, de la politique et de la vie intellectuelle, que des journalistes, des syndicalistes, des membres d’associations et des intellectuels ont décidé de se rencontrer et d’en débattre librement, afin de mieux comprendre les contraintes qui s’exercent sur les uns et les autres et de favoriser l’émergence d’une information plus démocratique.

 

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