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Le Nouvel Observateur en campagne électorale

Le Nouvel Observateur éclaire le peuple.

Depuis janvier, mais surtout depuis le premier tour de l’élections présidentielle, Le Nouvel Observateur s’est illustré par des commentaires d’une très haute tenue [*] destinés à éclairer le peuple par les confidences de multiples « personnalités », à dissuader le peuple de s’intéresser à l’extrême-gauche et à dissoudre le peuple quand il vote « mal ».

Prologue : Confidences pour éclairer le peuple

"Pour qui je vote" : c’est le titre du dossier - destiné à approfondir le "débat" électoral... - que publie Le Nouvel Observateur du jeudi 18 avril 2002 - n°1954.

La présentation est la suivante
«  Attention, ceci n’est pas un sondage ! Ni une liste des comités de soutien. Plutôt une enquête indiscrète au seuil de l’isoloir. A plusieurs centaines de personnalités en vue, de toutes sensibilités politiques, de tous milieux (...) nous avons posé une simple question : pour qui avez-vous l’intention de voter à cette élection présidentielle, et pourquoi ? Il ne s’agissait pas pour eux de s’engager dans la campagne, mais de livrer leur choix personnel, en confidence, pourrait-on dire. »

1. Enquête pour dissuader le peuple

Dans Le Nouvel observateur du jeudi 25 avril 2002, on pouvait lire le titre suivant : « Entre triomphe et repentir - Besancenot : le crime était presque parfait... »

Résumé (consistant …) :
« Avec ses 4,2%, le facteur de la LCR a réussi au-delà de ses espérances. Mais en voulant donner une leçon à Jospin, il a contribué au succès de l’adversaire de toujours : le facho. »

Développement (méprisant …) :
« La campagne s’achève, la manif commence. C’est un devoir, ou un réflexe. "Nous entrons en résistance", a-t-il lancé, épinglant un pin’s antifasciste à sa boutonnière. Il est allé terminer son boulot de candidat sur un plateau télé. Et puis, passé 23heures, Olivier Besancenot s’éclipse, le militant retrouve le cortège de ceux qui crient que le fascisme ne passera pas, quelque part entre Bastille et l’Hôtel-de-Ville. Il n’est pas minuit dans le siècle, juste bien tard dans la nuit du 21 au 22 avril 2002. Jean-Marie Le Pen sera au second tour de la présidentielle, les jeunes gens crient leur angoisse, et Besancenot, facteur, 28ans, trotskiste, 4,2% des voix, ne se sent pas très bien. Et si les manifestants lui en voulaient d’avoir affaibli Jospin ? S’ils lui disaient que c’est de sa faute si le fascisme a passé un tour ? Il ne se sent pas coupable, Olivier. Responsable ? Non plus ! Tout va bien. (...) . Besancenot terminera la manif avec Alain Krivine, son mentor : le leader de la Ligue communiste révolutionnaire qui a eu l’idée de génie d’offrir à la génération antimondialisation cette jeune bête politique qui lui ressemble tant...
Ainsi se termine une nuit de l’extrême-gauche, une nuit rêvée si l’on pense les trotskistes cyniques : le crime politique parfait qui permet de récupérer la mise sur les ruines de la gauche. Phase 1. Réduire en miettes pendant des mois l’exception sociale-démocrate, la tentative de synthèse de Jospin ; moquer les compromis, balayer les acquis, fustiger les "sociaux-libéraux" ; détacher méthodiquement les forces vives du peuple de gauche de la gauche de gouvernement. Phase 2. Jospin à terre, les "soç-dem" KO, la droite et Le Pen triomphant dans une présidentielle introuvable, mobiliser la jeunesse sur le thème du "Non au fascisme". (...) Mais l’extrême-gauche n’est pas que cynique. "L’antifascisme est à la base de mon engagement", dit Besancenot, qui fit ses premières armes à SOS-Racisme. "Il faut dire aux jeunes ouvriers que Le Pen est un larbin des capitalistes." Il voudrait voir le PS aussi dans les manifs anti-FN, au nom de l’urgence... »

Un seul mot d’ordre donc : Haro sur les trotskismes !

Delfeil de Ton, une semaine plus tard, poursuit cette œuvre de salubrité publique.

2. Tempête pour dissuader le peuple
Le Nouvel Observateur, jeudi 2 mai 2002 - Les lundis de Delfeil de Ton : "Je, tu, il vote Chirac"
D’abord une leçon d’arithmétique électorale :
« Les Français ne voulaient plus de Jospin. Il n’auront plus jamais Jospin. On ne peut dire qu’ils veulent Chirac. Ne voulant pas Chirac, ils sont tout à fait capables de se débarrasser de Chirac. Pourtant, il faut le garder, Chirac. Pour le garder, il faut que chacun compte sur soi-même et non pas sur les autres. Ne pas voter, c’est voter Le Pen. Voter nul, c’est voter Le Pen. Voter blanc, c’est voter Le Pen. La seule, l’unique façon de ne pas voter Le Pen, c’est de voter Chirac. On nous parle tout le temps du "principe de précaution". S’il y a un moment où il faut l’appliquer, c’est bien maintenant. Il faut se méfier de tout le monde. Des gens de droite, qui ne sont guère plus fiers de leur Chirac que les gens de gauche ne se le sont montrés de leur Jospin. Au premier tour, Jospin a fait 16% mais Chirac n’en a pas fait 20. C’est rien, 20% des suffrages, quand il en faut 51 pour être élu. C’est pas gagné, 31% de suffrages supplémentaires, quand on traîne les casseroles que traîne Chirac. Déjà, qu’il ait fait 19%, c’est miraculeux, alors 51 ! ».

Puis la sentence du procureur :
« A l’extrême-gauche, Laguiller, virulente, et Besancenot, cauteleux, avec leur appel à ne pas voter Chirac, appellent de fait la victoire Le Pen. Pensez : ce peut être l’occasion de rejouer la Commune ! Vous vous dites : "Mais il n’en sortirait que des malheurs !" Ce n’est pas ce qu’ils pensent : eux, ils imaginent "des soviets partout". A l’extrême-gauche, la consigne est de s’abstenir de choisir entre Le Pen et Chirac mais c’est pour la façade. La véritable consigne se lit entre les lignes : le non-choix fait grimper Le Pen, le vote Le Pen double ses chances. Principe de précaution : de l’extrême-gauche, se rappeler que pas tout le monde, mais bon nombre, comme ces communistes qui votaient Giscard contre Mitterrand, est capable de voter Le Pen. »

Enfin, la rage qui n’épargne plus rien :
« Quand j’entends tel maire socialiste, à la télévision, dire qu’il ne votera pas Chirac. Quand j’entends tel journaliste, qui n’a jamais fait nulle peine au PS, même légère, dire qu’il ne peut se résigner à voter Chirac. Quand j’écoute tel profiteur du système PS dire : n’importe quoi, sauf Chirac. Quand, à neuf jours du scrutin, j’entends le silence étourdissant de Jospin qui n’appelle pas à voter Chirac, je pense : "Salaud Jospin, salaud le maire socialiste, pauvre con le journaliste et le profiteur du système PS." ».

Epilogue : Editorial pour changer de peuple

Dans sa chronique du Nouvel Observateur du jeudi 9 mai 2002, Françoise Giroud - sous le titre "La machine à décerveler" - se penche sur le peuple [1].

Cela commence ainsi et apparemment nous concerne tous :
« Dieu aux abonnés absents, la République désacralisée, une télévision irresponsable … il ne faut pas s’étonner si nous votons n’importe comment ou pas du tout. »

Mais en vérité c’est du peuple qu’il s’agit :
« Qu’est-ce qui porte espoir pour ceux « d’en bas » comme on dit aujourd’hui ? Rien.(...) A gauche, l’offre d’espoir est faible. Arlette Laguiller, virago bornée, le nez dans son petit Trotski illustré, appelant le malheur en France pour qu’il accouche de la révolution. Pas de quoi réchauffer le moral des classes populaires désemparées et de leurs enfants. »

Après la "virago bornée", cette incise :
« La télévision faisant une consommation effrénée de « gens connus » - connus pourquoi ? parce qu’elle les a fait connaître, c’est le serpent qui se mord la queue -, les plus malins réussissent à sortir de ces compétitions de nullité avec un petit bout de notoriété. »

Une incise qui ne concerne pas nos omniprésents éclaireurs du peuple, mais le peuple lui-même car - paragraphe rétabli - il fallait lire :
« Que leur propose-t-on, à ces enfants, pour espérer ? « Star Academy » et « Loft Story » dont la deuxième mouture flirte franchement avec le crasseux, au propre et au figuré. Ces blondes décolorées avec deux centimètres de racines noires… beuh. Mais devenir Loana, pourquoi pas moi ? Participer à de telles émissions, c’est prendre sa chance d’être « connu », ô ivresse. La télévision faisant une consommation effrénée de « gens connus » - connus pourquoi ? parce qu’elle les a fait connaître, c’est le serpent qui se mord la queue -, les plus malins réussissent à sortir de ces compétitions de nullité avec un petit bout de notoriété. C’est la version nouvelle de l’ascenseur social désaffecté. »

Et pour finir, cet exercice de lucidité condescendante :
« Enfin, il y a la grande machine à décerveler. Depuis la tuerie de Nanterre jusqu’à ce malheureux vieillard molesté d’Orléans, d’incessants reflets de la violence ambiante nous ont agressés chaque jour. Nanterre, soit, c’était énorme. Le pauvre homme d’Orléans, il y a hélas ! tous les jours quelqu’un de malmené quelque part. Qui est allé chercher celui-là pour le diffuser en boucle, couvert d’ecchymoses ? Ceux qui décident du traitement de l’information ne poursuivent très généralement aucun objectif politique. Mais ils semblent parfois indifférents à la responsabilité que leur donnent à la fois l’ampleur des audiences qu’ils atteignent et le caractère inéluctable de l’information télévisée, parce que c’est la même partout, que, hors LCI peut-être et encore, les chaînes débitent toutes la même chose aux mêmes heures sans contre-feu, que c’est une nourriture obligée qu’on ingurgite. Celui qui lit un journal peut toujours trouver un autre son de cloche ailleurs. La télévision de l’information n’émet qu’un son de cloche, et simultanément dans toutes les villes, dans tous les villages. Elle peut sans doute se vanter d’avoir sensiblement augmenté le score de Le Pen dimanche. Personne, jamais, n’a bénéficié d’une telle couverture télémédiatique sur plusieurs jours consécutifs sauf de grandes vedettes à leur mort, Yves Montand, Lady D. Quand ce sera le tour de Le Pen … Jusque-là, pouce ! S’il vous plaît. »

 

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Notes

[*Pour que ces commentaires demeurent ce qu’ils sont déjà - inoubliables -, nous avons réuni ici ceux que nous avions déjà recueillis dans une autre rubrique (H.M.)

[1http://www.nouvelobs.com/articles/p1957/a17179.html (Attention, ce lien est sans doute biodégradable.

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