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Le Monde et le Kosovo : une autosatisfaction préventive

Sur le site de la Société des lecteurs du Monde, on peut lire cet émouvant témoignage d’autosatisfaction préventive (paru sous la plume de Daniel Junqua, dans La Lettre N° 32 datée d’avril 1999).

« Kosovo : "Le Monde" mobilisé " »

« 18h : dans son petit bureau du deuxième étage de la rue Claude Bernard, Edwy Plenel n’a pas son allant habituel. Pour tout dire, il est claqué. La fatigue accumulée depuis quinze jours transparaît sur son visage dont les traits sont tirés et même dans sa voix, un peu voilée. Il devait prendre des vacances lorsque les bombardements sur le Kosovo ont commencé. Il y a "évidemment" renoncé comme d’autres d’ailleurs, dans la rédaction. " La guerre, dit-il, c’est le défi le plus fou pour le journalisme. C’est là qu’il prouve ou non sa crédibilité, sa fiabilité. Parce que - et nous l’avons rappelé dés le 26 mars, au deuxième jour des raids dans un titre de "une", la première victime de la guerre, c’est la vérité. Or l’essence même du journalisme c’est de rechercher la vérité. Et cette vérité, les lecteurs, les citoyens, en ont particulièrement besoin en temps de guerre. »

[Sur les crimes de guerre de OTAN, le nombre des victimes, l’existence du plan "Fer à cheval", les clauses du projet d’accord de Rambouillet, la recherche de la vérité a produit des merveilles...]

« Il faut donc, explique le directeur de la rédaction, plus que jamais séparer le fait du commentaire, veiller à ne pas se laisser entraîner par la passion, maîtriser ses émotions, se défier de toute démesure. " Notre rôle, dit-il , n’est pas d’être un prescripteur d’opinion. C’est d’aider les lecteurs à comprendre, à faire leurs choix. »

[Une dénégation risible : Le Monde a soutenu sans fléchir l’intervention de l’OTAN, dont il n’a discuté que quelques modalités militaires ; il a adopté, dans ses éditoriaux comme dans ses pages d’information, non seulement une posture de "prescripteur d’opinion", mais également une posture de conseiller en stratégie et de conseiller en communication.]

La politique éditoriale du journal s’est donc développée selon trois axes :

. présenter l’actualité de façon très informative qu’il s’agisse des titres ou de la mise en page [Notamment sur l’existence du plan "fer-à-cheval "...]

. faire oeuvre pédagogique en multipliant les dossiers, les rappels historiques, les cartes. André Fontaine a ainsi repris du service pour rappeler " les origines de l’OTAN ". Le journal a fait appel à un universitaire, Paul Garde pour retracer les origines du conflit dans les Balkans depuis 1815 tandis que Denis Hautin-Guiraut décrivait dix années d’affrontements dans les Balkans. Un dossier a été consacré à l’évocation de " Huit années de terreur, de Vukovar à Pristina ". Le portrait-biographie de Milosevic, dressé par Jean-Pierre Langellier relève du même souci ainsi que la publication d’ extraits d’entretiens réalisé avec Rugova en 1990. " D’autres pages viendront, sur l’islam en Europe, par exemple ", précise Edwy Plenel.

[Mais on attend encore le dossier qui n’isolerait pas la question du Kosovo de l’histoire de l’ensemble des conflits consécutifs à l’effondrement de l’ancien régime Yougoslave et de l’inscription des puissances occidentales dans ces conflits. Parfois, il est vrai, Le Monde tente de prendre du recul. Ainsi, la "une" du mercredi 31 mars nous annonce une explication prometteuse : " Kosovo les racines de la guerre ". Pourtant, le "dossier" correspondant juxtapose un article sur le Kosovo dans les Balkans depuis 1815 et un entretien avec Rugova, datant de 1990 : rien par conséquent sur l’insertion de la crise dans le contexte géopolitique qui a favorisé, puis alimenté, le démembrement de l’ex-Yougoslavie.]

. faire du Monde le lieu prioritaire des débats et de l’expression des opinions en ouvrant les colonnes à des hommes politiques, des écrivains, des chercheurs, des universitaires, des militaires, des militants… Jour après jour le journal place en "une" l’un de ces points de vue. Les auteurs se répondent, affûtent leurs arguments. Nécessaire confrontation qui permet de faire avancer la réflexion et qui rend Le Monde indispensable même à ceux qui le contestent.

[" Le lieu prioritaire des débats... indispensable même à ceux qui le contestent " a particulièrement bien joué son rôle en confiant à BHL le soin de préparer une réponse à Régis Debray avant même que l’article de ce dernier ne soit paru et en entretenant, par papiers de Pierre Georges interposé, une polémique dont les modalités et le contenu méritent d’être désormais considérés comme une "référence"...]

Informer, comprendre, débattre et garder toujours le souci de le faire sans parti-pris, de veiller à ne pas succomber aux pièges des discours convenus, des langues de bois, de la propagande... " Il faut savoir ce qui se passe de l’autre côté, dit Edwy Plenel qui a pris la décision, dès le début des opérations, de brancher en permanence dans la rédaction des écrans de télévision sur la télévision serbe. Il faut s’employer à comprendre tous les états d’esprit, rechercher tous les témoignages ". Dans le cadre de ses accords avec El Païs, Le Monde a recours à l’envoyé spécial du quotidien madrilène à Belgrade, José Comas (" Belgrade se moque des bombes "). Le journal interviewe par téléphone et via Internet une jeune femme serbe de Novi-Sad qui exprime ses sentiments devant les bombardements. Mais il donne aussi la parole à un juriste kosovar expulsé par les Serbes de Pristina qui raconte son exode jusqu’à la Macédoine.

[Quelle enquête ! Quelle investigation !]

D’abord prendre l’exacte mesure des événements. Ce n’est qu’après une douzaine de jours, le 7 avril (numéro daté 8 avril), que Le Monde a exprimé sa position dans un éditorial de son directeur, Jean-Marie Colombani sous le titre " Juste cause ". [L’éditorial, non signé, avait donc un auteur..] Un texte long, argumenté, réfléchi. Auparavant il y avait certes eu des éditos en page intérieure mais souligne Plenel, " ils se voulaient surtout pédagogiques, explicatifs. [C’est totalement inexact. Préparée de longue date par un compte-rendu partial et partiel des négociations de Rambouillet, la prise de postion du Monde sur la guerre date de l’éditorial dénué d’ambiguité du 25 mars ] Notre premier souci n’est pas de dire ce que Le Monde pense. Il est d’informer au sens plein du terme. Nous avons dit avant tout le monde, à partir de nos propres sources, que la Serbie avait planifié l’exode des Kosovars. "

[A partir de nos propres sources, c’est-à-dire en publiant la désinformation d’origine allemande sur le plan "fer-à-cheval"]

" Le Monde n’est pas en guerre " aime à dire le directeur de la rédaction, ce qui ne veut pas dire qu’il soit neutre. Mais il est surtout mobilisé. Deux envoyés spéciaux en Macédoine, deux en Albanie, deux au Monténégro, un en Bosnie... Le réseau des correspondants est en alerte permanente. Le "desk" a été renforcé, notamment par Jean-Claude Pomonti, revenu spécialement de Bangkok pour la circonstance.
Toutes les "séquences" sont sur la brèche, à commencer par la séquence France, pour couvrir la façon dont le pays participe au conflit et les réactions qu’il suscite dans la classe politique, dans l’opinion publique... Pierre Georges n’est pas le dernier à prendre la plume pour mettre, avec humour toujours, férocité parfois, le doigt où cela fait le plus mal et les dessinateurs Plantu, Pancho, Pessin et Serguei s’efforcent de ne pas ajouter des outrances à celles de la guerre... Pas facile quand on a affaire à un Milosevic !

Daniel Junqua

(La Lettre N° 32 - avril 1999)

[Heureusement, les chiffres parlent d’eux-mêmes :]

Plus de cent pages
En quinze numéros, du jeudi 25 mars daté 26 au samedi 10 avril daté 11/12 avril 1999, Le Monde a publié quelque 104 pages sur le conflit entre l’OTAN et la Serbie, (sept pages en moyenne par jour) lui consacrant chaque jour, sur 4 ou 5 colonnes le titre principal de "une". Il a accueilli 48 points de vue (trois par jour en moyenne) venus de tous les horizons. Pierre Georges a consacré à ce sujet, sous des angles très divers, neuf de ses chroniques, un chiffre identique à celui des "éditos".
(La Lettre N° 32 - avril 1999)

Hausse des ventes
Comme d’habitude en cas de crise grave, les Français se sont davantage tournés vers la presse écrite. Le Monde enregistre tous les jours une progression de ses ventes sur Paris de quelque 7/8000 exemplaires. Les chiffres sont connus plus tardivement pour la province mais tout laisse penser que la poussée est du même ordre. A titre d’exemple, le numéro daté 31 mars sur " Les racines de la guerre " a franchi la barre des 200 000 exemplaires vendus au numéro, soit une progression de 27 000 exemplaires.

[" Le Monde n’est pas en guerre ", et pourtant une lecture des ses éditoriaux montre abondamment le contraire : Kosovo 1999 : Le Monde en guerre ]

 

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