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« L’Europe, L’Europe... »

Le Monde épure la gauche

Dans Le Monde, 16 avril 2005, sous le titre « Vote révolutionnaire pour le Non », Patrick Jarreau, directeur adjoint de la rédaction et co-directeur de l’information (avec Franck Nouchi), non content d’amalgamer les partisans du « Non », suggère une connivence entre eux et l’extrême-droite. Sa chronique est annoncée en bas de page une. C’est assez dire l’importance que Le Monde accorde à cette diatribe.

La prétendue « chronique » de Patrick Jarreau soulève de sérieuses questions sur l’orientation du Monde. Certes, il ne s’agit ni d’un article, ni d’un éditorial. Mais il ne s’agit pas non plus d’une « tribune libre » : c’est une « chronique » qui par son statut même, sinon par son contenu, engage la totalité des journalistes du Monde qui ont sans doute découvert qu’une chronique pouvait être un pamphlet contre une partie d’entre eux (il existe sans doute des journalistes du Monde qui envisagent de voter « non » au référendum) et, en tous cas, contre une partie des lecteurs du Monde (qui ignoraient jusqu’alors qu’ils étaient les tenants d’un « nouvel intégrisme révolutionnaire et national » allié au Front National.

Cette prétendue « chronique » doit être d’autant plus prise au sérieux qu’elle émane non de l’ancien correspondant permanent du Monde aux Etats-Unis, mais de celui qui est désormais directeur adjoint de la rédaction (avec Franck Nouchi) et rédacteur en chef pour les éditoriaux. Précisons qu’au Figaro, Max Clos hier n’occupait pas une telle fonction. Et que Yvan Riouffol aujourd’hui ne l’occupe pas non plus.

Libre à Patrick Jarreau de penser et d’écrire n’importe quoi. Mais sa prose doit être mesurée à la prétention du Monde d’être un « quotidien de référence ». C’est une mystification : Le Monde qui affecte d’être le journal des opinions, selon une formule de Jean-Marie Colombani, est le journal d’une opinion qui n’est pas celles de la totalité de sa rédaction et d’une grande partie de ses lecteurs.

Mais venons en au texte.

Maccarthysme éditorial

Il commence par une étrange leçon d’histoire : « Le communisme, qui a toujours considéré la social-démocratie comme son ennemi principal, avait inventé le "vote révolutionnaire à droite". Il consistait à aider "l’adversaire de classe" afin d’affaiblir les socialistes, qualifiés de sociaux-traîtres ».

Mensonges ou ignorances ? Tout est à peu près faux dans cette présentation [1]. Manifestement, pour l’un des responsables de la ligne éditoriale du Monde, les faits sont libres, mais les commentaires sont sacrés !

Reste la chute de cette envolée : « [...] cette dialectique avait fini dans les poubelles de l’Histoire avec les parpaings du mur de Berlin. La voici pourtant de retour contre le traité constitutionnel européen. » Atteint d’une crise aiguë de maccarthysme, le délicat chroniqueur découvre le communisme partout, sournoisement tapis derrière le « non » de gauche, ses différences et ses nuances. La loi des amalgames est dure, mais c’est la loi du journalisme de référence...

Encore ne s’agit-il que de la première salve. Reste à apprendre quel est donc ce retour de la « dialectique » et du « non » révolutionnaire...

Rhétorique réactionnaire

Le paragraphe doit d’abord être cité intégralement :

« Les temps ont changé. La consigne "révolutionnaire" ne se chuchote plus entre militants aguerris. Elle se proclame haut et fort sur les estrades, sous l’appellation de "non de gauche". En 1981, dans les beaux quartiers, un petit groupe avait placardé des affiches ornées d’un slogan chic en diable : "Etonnez-vous, votez à gauche !" La mode, aujourd’hui, chez les antieuropéens de gauche, pourrait se résumer ainsi : "Donnez-vous des frissons, votez avec Le Pen !" Ce ne serait pas la première fois que le chef du Front national recevrait un renfort de ceux qui se présentent comme les plus déterminés à le combattre. [souligné par Acrimed] Il sait se faire oublier, d’ailleurs, et ne fait guère campagne, afin de ne pas troubler la bonne conscience du non de gauche. »

Faut-il vraiment entrer dans les détails ? Reprenons : « En 1981, dans les beaux quartiers, un petit groupe avait placardé des affiches ornées d’un slogan chic en diable : "Etonnez-vous, votez à gauche !" ». Cette allusion fine aux beaux quartiers prépare l’invocation d’une « mode » attribuée à des « antieuropéens » (puisque c’est Jarreau qui le dit...) qui appelleraient à voter avec Le Pen pour lui venir en renfort [2].

Et comme Patrick Jarreau sait peut-être ce qu’il écrit, il vaut la peine de le relire : « La mode, aujourd’hui, chez les antieuropéens de gauche, pourrait se résumer ainsi : "Donnez-vous des frissons, votez avec Le Pen !" Ce ne serait pas la première fois que le chef du Front national recevrait un renfort de ceux qui se présentent comme les plus déterminés à le combattre. »

En clair : les partisans du « non » de gauche non contents d’être d’archaïques staliniens, seraient des petits-bourgeois branchés et les alliés complaisants d’une extrême droite qui les instrumentalise. Nul doute que, séduits par ce portrait, nombre d’entre eux continueront à lire Le Monde sans prévention, ... s’ils continuent à le lire.

On pourrait s’en tenir là, mais il faut poursuivre...

Tous contre Hollande ?

... Car à la collusion des extrêmes, vient s’ajouter la complicité de la droite : « Quant à la droite [...] elle voit surtout que, si le non l’emporte le 29 mai, la gauche aura du mal à se rassembler, deux ans plus tard, pour l’élection présidentielle.[...] »

Où l’on voit que notre Jarreau n’hésite pas à reprendre à son compte, pour la radicaliser un peu, la vieille notion de « complicité objective » dont le pedigree stalinien lui est manifestement inconnu.

On abrège, presque à regret [3]... afin de découvrir enfin la « vraie » raison du vote « non ». La voici : c’est l’opposition à Chirac, son gouvernement, sa politique. Et Jarreau de dispenser un premier conseil : « Dans ces conditions, le meilleur service que M. Chirac puisse rendre à la cause européenne est de dire qu’un non, le 29 mai, ne changera rien pour lui [c’est fait, c’est fait ! NDRL]. [...] Ceux qui envisagent de voter non pour que ça change en seront pour leurs frais. »

Et comme Le Monde n’hésite jamais à prescrire à tous et à chacun ce qu’il doit faire, sa leçon de vertu s’achève ainsi : « Le président doit sauver le oui, mais on ne peut pas lui demander de sauver aussi François Hollande ! » Reste à dire ce qui « incombe aux socialistes » : « Pendant des décennies, la gauche française a subi l’emprise du communisme, de ses bastions municipaux et syndicaux et de ses compagnons de route dans le beau monde. Il incombe aux socialistes d’aujourd’hui de savoir s’ils veulent céder à l’intimidation d’un nouvel intégrisme révolutionnaire et national.  »

Toute cette « chronique » n’avait donc qu’un objectif : appeler le PS à rompre définitivement avec toutes les forces qui soutiennent le « non » de gauche. Que tel soit l’enjeu du référendum du 29 mai peut surprendre. Mais que l’un des principaux responsables du Monde fasse d’une partie des lecteurs de ce journal des complices de l’extrême-droite et des adeptes d’un « nouvel intégrisme révolutionnaire et national » exige, de sa part, un grand esprit de sacrifice et un goût immodéré du « débat ».

Deux questions méritent dès lors d’être posées :
- Question aux journalistes du Monde : comment pouvez-vous accepter que de telles diatribes achèvent de discréditer votre journal ?
- Question aux contestataires : comment pourriez-vous continuer, comme si de rien n’était, à illustrer de vos « tribunes libres » un journal qui vous traîne ainsi dans la boue, sans exiger la moindre explication ?

 
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Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1Le communisme - il doit s’agir du PCF - n’a pas « toujours » considéré la social-démocratie comme son ennemi principal : cette «  ligne » est surtout associée aux années 1926-1934 (et 1947-1956). Ni la période du Front populaire, ni celle de l’Union de la gauche et du Programme commun (1965-1977), ni celle, enfin, des gouvernements Mauroy (1981-1984) et Jospin (1997-2002) ne peuvent être considérés comme les décrit Patrick Jarreau. L’actuelle orientation du PCF pas davantage. Il serait désolant que Patrick Jarreau n’en soit pas informé... Quant à l’invention par le communisme du « vote révolutionnaire à droite » », elle ne concerne en réalité que l’élection de 1981, où une partie (seulement) des cadres du PCF le préconisa. Ce n’est pas glorieux, mais c’est ainsi. Une omission en tout cas : les socialistes n’ont pas toujours rechigné, de leur côté, à l’idée d’alliances avec la droite contre le Parti communiste. C’est en particulier ce qui s’est passé pendant la guerre froide sous couvert d’une troisième force européenne et pro-américaine à la fois

[2Et puisque « ce n’est pas la première fois » que la gauche contestataire vient au secours de Le Pen, notre chroniqueur nous dira-t-il quels furent donc les précédents ? N’est-ce pas Le Monde qui, avant l’élection présidentielle, en attisant la panique de l’insécurité (affichette « Délinquance : Alerte ! » pour son édition du 1er-2 août 2001), a contribué à conforter les thèmes du Front national ?

[3Mais non sans citer : « Attisée méthodiquement par ceux qui veulent, une fois de plus, tordre le cou au réformisme, l’opposition de gauche au traité constitutionnel réunit plusieurs motivations. Même si le débat commence à porter - enfin ! - sur la Constitution européenne, elle n’entre que pour une part mineure dans les raisons de voter non. [...] » Il faut patienter un peu pour apprendre de quoi il retourne. En attendant  : « Cette Constitution encadrerait, de façon irréversible, les politiques économiques et sociales des Etats, qui s’engageraient à ne mettre aucune entrave au libéralisme le plus effréné. Mais puisque de nombreux Français ont décidé d’aller y regarder de plus près en lisant le traité [...] les arguments de ceux qui épatent leurs auditoires en brandissant des citations et des numéros d’articles devraient perdre de leur force. »

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