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La « banlieue » selon M6

En cette pĂ©riode de bruit mĂ©diatique aux lendemains des attentats perpĂ©trĂ©s contre Charlie Hebdo, mais aussi au moment oĂą certaines thĂ©matiques favorites du Front national ont pignon sur rue, « Zone Interdite », magazine d’information et de reportage de M6, a dĂ©cidĂ© de consacrer, le 19 avril 2015, une heure et quarante minutes d’antenne aux « zones sensibles ». Une heure quarante de clichĂ©s qui n’ont pour effet que de perpĂ©tuer une image dĂ©sastreuse de « la banlieue », proche semblerait-il de la rĂ©serve de bĂŞtes sauvages. Ce traitement mĂ©diatique biaisĂ© de leurs quartiers a provoquĂ© la rĂ©sistance des habitants.

EnquĂŞte en « zone interdite »

Le ton du reportage diffusé sur M6 est donné dès l’introduction, en moins de deux minutes. Sur fond de musique angoissante, sont montrés de jeunes hommes trafiquant de la drogue, des parents convertis à l’islam faisant prier leurs enfants, ou encore un adolescent armé d’un revolver.

La prĂ©sentatrice donne ensuite le « La » politique de l’émission :

Il y a trois mois, après les attentats Ă  Paris, Manuel Valls a employĂ© des mots très forts pour dĂ©crire la France d’aujourd’hui : un pays divisĂ© par l’ « apartheid ». Une partie de la population serait mise Ă  l’écart sans possibilitĂ© de s’intĂ©grer. (…) Si certains habitants jouent la carte de l’intĂ©gration [on voit l’image d’un homme noir en costard], d’autres au contraire s’enferment dans leur communautĂ© ethnique ou religieuse [on voit une femme noire qui danse en boubou]. Dans ces ghettos, une constante apparait : l’absence des pères. Sans modèle, sans autoritĂ©, certains jeunes dĂ©rivent, et jusqu’au pire. Quartiers sensibles, le vrai visage des nouveaux ghettos.

Il ne faudra donc pas s’attendre Ă  une analyse politique et sociale des « quartiers sensibles » puisque cette mise en bouche annonce un plat amer : la distribution de bons et de mauvais points symboliques entre ceux qui « jouent la carte de l’intĂ©gration », et les autres qui « s’enferment dans leur communautĂ© ethnique ou religieuse  ». Les mots « communautĂ© » et « communautarisme » seront d’ailleurs prononcĂ©s pas moins de douze fois en 1 h 40 ! Car il va de soi, suppose insidieusement l’émission, que seuls les Ă©trangers ou les « immigrĂ©s de xième gĂ©nĂ©ration » (paradoxal statut symbolique) se tournent vers leur « communautĂ© ». Et cela ne fait pas de doute que l’ « enfermement » dans une communautĂ© relève d’un choix individuel, et ne rĂ©pond pas Ă  des assignations sociales… et mĂ©diatiques !


« Repli communautaire »

Le reportage commence Ă  Roubaix, oĂą l’on apprend que « les habitants des quartiers se sentent discriminĂ©s » et qu’« Ă  Roubaix, le repli communautaire semble ĂŞtre devenu une solution face aux problèmes d’emploi et de misère. Ce repli est tel que certains habitants se convertissent Ă  l’islam ». Un peu plus loin on apprend qu’en s’éloignant du centre ville, « les commerces communautaires se multiplient », puis un propriĂ©taire de boucherie halal fait faire au reporter le tour des commerces « communautaires » du quartier.

Imaginons un instant les dĂ©clinaisons possibles de cette brillante manière de voir les choses : « multiplication des bistros français Ă  New York, le "vivre ensemble" amĂ©ricain menacĂ© » ; ou encore : « ouverture de dizaines de crĂŞperies rue de Brest : la communautĂ© bretonne met en danger la RĂ©publique ». Un habitant interviewĂ© se dĂ©fend donc : « C’est la sociĂ©tĂ© qui nous pousse au communautarisme, ce n’est pas nous qui le voulons, c’est la sociĂ©tĂ© qui nous pousse Ă  ça ». Pas très difficile de deviner la question Ă  laquelle il rĂ©pond… Ne lâchant pas son leitmotiv, la voix off affirme une minute plus tard que « le marchĂ© est aussi un endroit oĂą les communautĂ©s s’affichent. Depuis peu, certains articles religieux ont pris place sur les prĂ©sentoirs, comme ces voiles musulmans Ă  dix euros. »

Après quelques minutes consacrĂ©es Ă  filmer des jeunes rĂ©coltant des fonds pour la construction d’une mosquĂ©e, on retrouve la thĂ©matique favorite de « Zone Interdite » : « Ă€ Roubaix et dans la mĂ©tropole Lilloise, l’appartenance religieuse a pris une place importante dans certains quartiers. Cette affirmation communautaire sĂ©duit de plus en plus d’habitants qui se convertissent Ă  l’islam. » Viennent alors huit minutes consacrĂ©es Ă  une famille convertie Ă  l’islam.

En dĂ©finitive, sur 28 minutes accordĂ©es Ă  Roubaix, si l’on ne prend pas en compte toutes les autres (et nombreuses) invocations de la religion parsemant le reportage, c’est plus d’un quart de l’enquĂŞte qui est consacrĂ© Ă  l’islam. Ce rĂ´le central accordĂ© Ă  la religion dès le dĂ©but d’un reportage portant, rappelons-le, sur les « quartiers sensibles » et non sur la religion, n’est Ă©videmment pas anodin. L’espace mĂ©diatique est ainsi occupĂ© par la religion, perçue comme un « problème », plutĂ´t que d’être centrĂ© autour du chĂ´mage, des services publics, des associations, de l’exclusion scolaire, des discriminations raciales, etc. Et pourtant, une critique des mĂ©dias est distillĂ©e par l’une des musulmanes interrogĂ©es qui, tendant un numĂ©ro de Valeurs Actuelles (floutĂ©), dĂ©nonce l’image des musulmans vĂ©hiculĂ©e par certains mĂ©dias.

On retrouve notre thĂ©matique un peu plus loin, dans une partie consacrĂ©e aux trafics de drogue (au lieu de le consacrer Ă  un autre aspect de la vie quotidienne et sociale des gens « des quartiers »). Après avoir donnĂ© brièvement (puis repris prĂ©cipitamment) la parole aux « jeunes », qui ont l’honneur d’être sous-titrĂ©s, tels des Ă©trangers, alors qu’ils parlent un français tout Ă  fait comprĂ©hensible, la voix-off nous renseigne ainsi : « Pourtant, il y a des opportunitĂ©s Ă  Evreux, mais les rares cas de rĂ©ussite sont communautaires. » Puis, quelques secondes plus tard : « Le pouvoir politique ne semble pas avoir pris en compte la montĂ©e du communautarisme que l’on constate aujourd’hui dans les quartiers. »

Plus loin, aux Mureaux, on nous martèle que les familles les plus pauvres, restĂ©es dans un quartier promis Ă  la destruction faute de solution de relogement, « se sont repliĂ©es sur elles mĂŞmes », que les gens y « vivent presque exclusivement entre eux ». Les questions posĂ©es Ă  une femme noire portent Ă  nouveau sur son appartenance, comme l’indique sa rĂ©ponse : « On vit en communautĂ©, il y a la communautĂ© africaine […] il y a la solidaritĂ©. […] Ce n’est pas notre choix, on nous a obligĂ©s Ă  faire ça. » Ă€ nouveau, ces « communautaristes » noirs sont sous-titrĂ©s…


« Absence du père »

Vient ensuite le (long) chapitre de psychologie de bas Ă©tage. Les problèmes des « quartiers sensibles » seraient en (grande) partie dus Ă  l’absence gĂ©nĂ©ralisĂ©e de père. Sans statistiques Ă  l’appui [1], on apprend ainsi que « dans les quartiers, de nombreux pères n’assument pas leur rĂ´le de parent. La figure d’autoritĂ© Ă  la maison c’est alors bien souvent la mère. […] Quel est l’impact d’absence de père sur ces enfants ? Comment se construisent-ils sans cette autoritĂ© ? » Peu avant, on entendait que le « père attentif, [est en banlieue] un exemple trop rare ». En plus du sous-entendu sexiste voire homophobe de tels propos, cette analyse n’est Ă  nouveau politiquement pas anodine. Elle laisse Ă  penser que les problèmes de banlieue ne sont pas avant tout politiques et Ă©conomiques mais d’ordre psychologique et trouvent leurs causes dans la « perte de repères » familiaux.

Ă€ Marseille, le mĂ©pris de classe pour ces parents des milieux populaires qui, dĂ©cidĂ©ment, ne savent pas Ă©duquer leurs enfants, n’est pas plus dissimulĂ© : « Il est 18 h 30, les jeunes trainent, les parents, eux, sont invisibles ». Les parents sont mĂŞme accusĂ©s de « ferm[er] les yeux » sur le trafic de drogue. Enfin le journaliste explique que derrière les jeunes, « il y a des parents, des parents qu’il faut Ă©couter, comprendre, mais aussi parfois rappeler Ă  l’ordre ». Puis il dĂ©plore qu’au stage de responsabilitĂ© parentale assignĂ© par la justice auquel il a l’occasion d’assister, sur 22 familles convoquĂ©es, seules 10 soient venues, reprĂ©sentĂ©es par les seules mères. Le registre est le mĂŞme dans la question s’adressant Ă  une femme de Bobigny : « Cinq enfants, ça peut paraitre beaucoup de nos jours, surtout pour quelqu’un qui ne travaille pas, t’as jamais pensĂ© Ă  prendre la pilule ? » Puis, face Ă  une organisation de sa vie qui visiblement le dĂ©passe complètement, le journaliste demande : « Est-ce que les cinq enfants Ă©taient dĂ©sirĂ©s ? » La violence de l’interrogatoire se passe de commentaire. De mĂŞme que cette ultime allĂ©gation après un passage sur un jeune dĂ©linquant : « Un père absent, une mère qui baisse les bras, Loan n’a personne Ă  admirer. »

Ainsi, après la stigmatisation du « communautarisme », ce sont les mauvais parents, ces pères et ces mères des classes populaires incapables d’élever leurs enfants, qui sont pointĂ©s du doigt et vus comme les causes des problèmes des banlieues.

Comme si le reportage n’avais pas Ă©tĂ© assez explicite, la prĂ©sentatrice conclut, après ces 1 h 40 d’images insolites : « On vient de voir la dĂ©rive de ces jeunes, sans pères, sans repères, sans horizon. Alors que faire pour enrayer la violence et le repli communautaire ? »


La résistance des habitants contre M6

Ce genre de reportage est constitué de véritables attaques symboliques contre les quartiers populaires. Non parce qu’ils traitent d’aspects de la vie qui posent problème dans ces lieux (drogue, délinquance…), mais parce que sous prétexte de parler des quartiers populaires, ils ne traitent que de (certains de) leurs problèmes, qui plus est avec un ton paternaliste.

Face Ă  cela, les habitantes et les habitants des quartiers filmĂ©s ont rĂ©agi : les Jeunes Communistes des villes de Bobigny et Drancy ont dĂ©posĂ© plainte, lundi 20 avril 2015, auprès du procureur du TGI de Bobigny. Par ailleurs, le « fixeur », employĂ© par les journalistes pour entrer dans les quartiers vus dans le reportage, a lui aussi dĂ©cidĂ© de porter plainte [2]. Des habitants d’Evreux ont quant Ă  eux pris l’initiative d’une pĂ©tition pour demander des excuses Ă  M6. Des articles publiĂ©s sur Internet ont aussi critiquĂ© l’émission (voir sur Rue89 ou sur le Huffington Post, entre autres).

AccusĂ©e sur de nombreux fronts d’avoir pris de nombreuses libertĂ©s avec la rĂ©alitĂ©, la direction de M6 s’est dĂ©fendue avec Ă©lĂ©gance : « Le magazine a fait son travail en montrant la vĂ©ritĂ© et si la vĂ©ritĂ© dĂ©range, ce n’est pas de notre faute ». De deux choses l’une : soit elle n’assume pas et couvre un magazine racoleur censĂ© apporter de l’audimat, soit, plus probablement, elle pense que ce qui est montrĂ© dans son reportage est « la vĂ©ritĂ© ». C’est dire alors la vision des quartiers populaires qui domine dans cette rĂ©daction.

Vincent Bollenot

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