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« La Faute de M. Peillon », fable (1) : Haro sur le tricheur

Bref rappel pour ceux qui auraient oubliĂ© (et Ă  l’intention de la postĂ©rité…) : Vincent Peillon, invitĂ© Ă  participer le jeudi 14 janvier Ă  l’émission « A vous de juger » consacrĂ©e Ă  Eric Besson, en avait acceptĂ©, au moins le matin mĂŞme, le scĂ©nario prĂ©vu : un dĂ©bat entre Besson et Marine Le Pen, puis un dĂ©bat entre Besson et lui-mĂŞme. Or, le moment venu, il est absent du plateau, et publie peu avant 21h00 un communiquĂ© qui explique ses raisons. Les dirigeants de France TĂ©lĂ©visions s’insurgent, et toute la presse avec eux. Le 15 janvier, Vincent Peillon se rend sur Canal Plus pour « s’expliquer ». Et, comme on peut le lire ici mĂŞme, « Le Tribunal du Grand Journal de Canal Plus » juge Vincent Peillon coupable (avec une transcription presque intĂ©grale d procès : pdf en fin d’article)

Pourquoi revenir sur cette « affaire » ? Parce qu’elle est rĂ©vĂ©latrice de la conception que les Ă©ditorialistes et les tenanciers des principaux mĂ©dias se font de leur indĂ©pendance et de leur fonction dĂ©mocratique.

Autant le dire d’emblĂ©e, bien que cette question soit somme toute secondaire, on ne saura jamais exactement quand et dans quelles conditions Vincent Peillon a Ă©tĂ© mis au courant des modalitĂ©s du dĂ©bat. C’est pourtant cette question qui a occupĂ© le devant de la scène mĂ©diatique, parce que les commentateurs ont prĂ©fĂ©rĂ© croire que le « piège » dĂ©noncĂ© par Vincent Peillon consistait essentiellement ou exclusivement dans les « règles » proposĂ©es (le « dĂ©roulĂ© » de l’émission) et les conditions dans lesquelles il les avait acceptĂ©es (le jour et l’heure).

Et non contents de se passionner pour la question des circonstances, les mĂŞmes ont acceptĂ© d’emblĂ©e, alors qu’elle n’est guère au dessus de tout soupçon, la version de France TĂ©lĂ©visions. Ă€ l’instar d’Yves ThrĂ©ard qui sous le titre « La dĂ©rive de M. Peillon », a enquĂŞtĂ© pour Le Figaro : « Les arguments de Vincent Peillon pour expliquer son boycott sont mensongers. Ayant rĂ©pondu favorablement Ă  l’invitation qui lui avait Ă©tĂ© adressĂ©e en dĂ©cembre, il en connaissait l’organisation dans les moindres dĂ©tails depuis dix jours. Il avait mĂŞme choisi d’affronter Éric Besson en deuxième partie, après Marine Le Pen, et ainsi avoir le mot de la fin. » (15 janvier 2010). Une fois cette version adoptĂ©e, il ne restait plus, pour la quasi-totalitĂ© des Ă©ditorialistes et chroniqueurs, qu’à savoir si Vincent Peillon Ă©tait plutĂ´t fourbe, poltron, ou mal Ă©levĂ©, en Ă©ludant ainsi Ă  peu de frais, la seule question qui, s’agissant du rĂ´le des mĂ©dias, mĂ©rite d’être dĂ©battue : non le dĂ©bat gouvernemental sur l’identitĂ© nationale, mais l’orchestration mĂ©diatique de ce « dĂ©bat ».

C’est pourquoi, avant de revenir sur cette question dans un prochain article, il est hĂ©las nĂ©cessaire de procĂ©der Ă  une mise au point sur l’enchaĂ®nement des Ă©vĂ©nements, tel que les commentateurs ne l’ont pas prĂ©sentĂ©, tout occupĂ©s qu’ils Ă©taient, au nom de la presse insurgĂ©e, Ă  rĂ©server un accueil chaleureux et puissamment argumentĂ© Ă  l’initiative de Vincent Peillon : des invectives et des leçons qui ont valeur de symptĂ´me. Haro sur l’accusĂ© pour Ă©touffer l’accusation.


I. Que les faits soient tĂŞtus

« Les faits sont simples et quoi que puisse faire ou dire M. Peillon, ils sont tĂŞtus », dĂ©clarent les dirigeants de France TĂ©lĂ©visions dans une « tribune » publiĂ©e dans Le Monde du 26 janvier, et intitulĂ©e « Les confusions de Vincent Peillon ». Mais depuis l’émission du jeudi 14 janvier, quelques documents ont Ă©tĂ© mis au jour qui contredisent leur version et corroborent au moins sur certains points celle de Vincent Peillon. En laissant de cĂ´tĂ© le dĂ©tail des discussions concernant ce que celui-ci savait et Ă  quel moment (et les questions qui relèvent de dĂ©clarations invĂ©rifiables), voici comment les choses se prĂ©sentent.

Les deux versions concordent sur un point : Vincent Peillon, contactĂ© en dĂ©cembre pour un dĂ©bat sur l’identitĂ© nationale, en accepte le principe. Mais, prĂ©cise-t-il, « lorsque j’ai Ă©tĂ© invitĂ©, on ne m’a pas dit que le dĂ©bat serait organisĂ© autour d’Eric Besson. » La troĂŻka de France TĂ©lĂ©visions, dans Le Monde, prĂ©tend le contraire. Et Vincent Peillon ajoute : « Je ne savais mĂŞme pas, d’ailleurs, qui seraient les invitĂ©s ».

Le 17 dĂ©cembre, suivi par une camĂ©ra de tĂ©lĂ©vision – vidĂ©o disponible, comme les autres documents Ă©voquĂ©s ci-dessous, sur le blog de l’intĂ©ressĂ© – , il apprend en lisant un « indiscret » du Parisien que les invitĂ©s en seront Eric Besson et Marine Le Pen. On le voit faire part de ses rĂ©ticences Ă  Marielle de Sarnez.

Le 8 janvier, le dĂ©bat est officialisĂ©, le mĂŞme jour que l’annonce de la dĂ©fection d’Eric Besson Ă  un dĂ©bat prĂ©vu le 13 janvier Ă  LiĂ©vin, quelques heures après que Marine Le Pen a fait connaĂ®tre son intention de s’y rendre. PublicitĂ© assurĂ©e. InvitĂ© sur France Info, Eric Besson dĂ©clare : « J’ai acceptĂ© de dĂ©battre successivement avec Vincent Peillon puis avec Marine Le Pen  ».

« Le 9 janvier, je ne sais toujours pas quel sera l’ordre des dĂ©bats », prĂ©tend Vincent Peillon. Et le mĂŞme jour on le voit en effet, sur une vidĂ©o diffusĂ©e lors du « Grand Journal » de Canal Plus, hĂ©siter Ă  participer au dĂ©bat, et affirmer Ă  Marielle de Sarnez : « Je suis emmerdĂ© parce que jeudi, l’émission, je n’arrive pas Ă  prendre de dĂ©cision. […] Ils ont eu un dĂ©bat dans la direction, Arlette Chabot a voulu mettre Marine Le Pen avant. Mais la rĂ©daction… ».

PrĂ©cisons par parenthèse, Ă  l’intention des Ă©dito-moralistes qui traquent le mensonge et la dissimulation qu’il s’agit vraisemblablement d’une vidĂ©o « volĂ©e ». Dans un entretien qu’il nous a accordĂ© (et dont nous publierons l’essentiel dans notre prochain article), Vincent Peillon nous a dĂ©clarĂ© : « Je crois savoir qu’elle a Ă©tĂ© enregistrĂ©e par une camĂ©ra du "Petit Journal" de Canal+, qui Ă©tait prĂ©sent ce jour-lĂ  pour couvrir l’Ă©vĂ©nement […] Je ne savais pas que les camĂ©ras nous enregistraient. J’ai Ă©tĂ© filmĂ© Ă  mon insu. […] C’est l’Ă©quipe du Grand Journal de Canal+ qui a choisi de la diffuser, sans m’en prĂ©venir ni me demander mon accord auparavant »...

Mercredi 13 janvier, le SNJ-CGT publie un communiquĂ© qui demande l’annulation du dĂ©bat. Dernier contact avec Arlette Chabot le matin mĂŞme de l’émission, jeudi 14 janvier : Chabot confirme le « dĂ©roulĂ© » de l’émission, Peillon, sa venue.

Le rĂ©sumĂ© prĂ©sentĂ© ici montre que la prĂ©sentation des « faits tĂŞtus » invoquĂ©s par les dirigeants de France TĂ©lĂ©visions est contredite au moins sur un point. Ils affirment en effet que «  Le 4 janvier , la place de M. Peillon dans ce que nous appelons le "dĂ©roulĂ©" de l’Ă©mission a Ă©tĂ© longuement Ă©voquĂ©e avec lui, lors d’une conversation tĂ©lĂ©phonique. Il a alors acceptĂ© d’intervenir dans le deuxième dĂ©bat, vers 21 h 45  ». Or le 8 janvier, Eric Besson lui-mĂŞme dĂ©clare sur France Info qu’il dĂ©battra d’abord avec M. Peillon.

Et le jour mĂŞme, le ministre annonce son intention de ne pas se rendre Ă  LiĂ©vin, oĂą il Ă©tait attendu, Marine Le Pen ayant annoncĂ© sa venue. Est-ce Ă  la suite de cette dĂ©fection qu’Arlette Chabot, flairant le coup mĂ©diatique, a changĂ© l’ordre des invitĂ©s ? Quant Ă  Nathalie Saint-Cricq, elle avait dĂ©clarĂ© que « Vincent Peillon prĂ©fĂ©rait passer en second de manière Ă  entendre au prĂ©alable le duel Besson-Le Pen » Dans la « tribune » de la rĂ©daction de France TĂ©lĂ©visions, il « a acceptĂ© » – plus de trace donc, de cette « prĂ©fĂ©rence », qui laissait penser Ă  une initiative en ce sens du dĂ©putĂ© europĂ©en. Ajoutons que dans l’entretien dĂ©jĂ  mentionnĂ©, Vincent Peillon nie avoir manifestĂ© cette « prĂ©fĂ©rence », et ajoute : « Connaissez-vous beaucoup d’hommes politiques qui choisiraient de leur propre fait de troquer un dĂ©bat de prime-time - oĂą les arguments rencontrent une plus large audience - pour une seconde partie de soirĂ©e ? ».

La « tribune » du Monde fustigeait Vincent Peillon et « ses versions [qui] divergent tellement que l’on ne sait plus quel mensonge il faut retenir ». Heureusement pour nos tribuns, les Ă©dito-moralistes qui ont dĂ©plorĂ© Ă  grands cris les vilĂ©nies et les mensonges de Vincent Peillon se sont bien gardĂ©s de se pencher sur l’étrange version d’Arlette Chabot et de ses supĂ©rieurs (apparemment tenus au courant jour après jour…).

On n’en saura sans doute jamais plus. Les événements et, plus important, l’objet de la controverse ont été immédiatement étouffés par les criailleries, comme le montre ce petit florilège de la virulente riposte des éditorialistes associés.


II. « Que l’insulte soit bannie… »

C’est le sage Jean-Michel Aphatie, qui, sur son blog, le 25 janvier, dĂ©plorant l’accusation de « servilitĂ© » Ă©mise par Peillon Ă  l’encontre de certains dirigeants de France TĂ©lĂ©visions dans une « interview nausĂ©abonde » au Monde – « un adjectif [sic] d’une violence pratiquement insupportable dans le dĂ©bat public » –, avait implorĂ© : « Rien ne sera jamais parfait, tout pourra toujours ĂŞtre critiquĂ©. Mais qu’au moins que [re-sic] l’insulte soit bannie de la discussion et que la dignitĂ© des personnes soit respectĂ©e . »

On n’écoute jamais assez Jean-Michel Aphatie… Et lui-mĂŞme, s’il s’écoute parfois parler, a manifestement du mal Ă  s’entendre. Le titre de son premier billet consacrĂ© Ă  « l’affaire Peillon » ? « HaĂŻti dans le drame, Peillon dans la bassesse ».

Quant Ă  ses confrères, qu’on en juge [1]…

– Voyou – La rĂ©dactrice en chef de l’émission, Nathalie Saint-Cricq, avait Ă©voquĂ© les « mĂ©thodes de voyou » de Peillon. Le mot a tellement sĂ©duit Christian Bachelier que, dans L’IndĂ©pendant, il intitule son Ă©ditorial : « Voyou ». Et après avoir narrĂ© la faute de M. Peillon, il insiste : « VoilĂ  bien qui justifie l’expression "mĂ©thodes de voyou" ». Son collègue de La Charente Libre fait chorus : « Des "mĂ©thodes de voyou" dit France 2. Et la chaĂ®ne n’a pas tort  ».

– Fourbe – «  DuplicitĂ© consternante  », tranche Jacques Camus dans La RĂ©publique du Centre. Christian Bachelier estime pour sa part que « vraiment, il est difficile de faire pire dans la duplicitĂ©  ». Puis il revient en conclusion sur le rassemblement de Dijon : SĂ©golène Royal avait alors tentĂ©, « de mettre l’accent, sans grand succès, sur la fourberie de Peillon (...) Aujourd’hui, les faits lui donnent raison  ».

– Trouillard – « En dĂ©sertant le dĂ©bat, il prĂ©sente de lui-mĂŞme et du PS une image poltronne  » (Ouest-France). « Vincent Peillon donne surtout le sentiment d’avoir fui le dĂ©bat  » (Sud-Ouest). « Le combat politique ne s’honore pas de l’abandon de poste  » (Le Journal de la Haute-Marne). «  DĂ©robade  », s’exclame Patrick Fluckiger dans L’Alsace. «  Insultante dĂ©robade  », complète Jacques Camus, dans un Ă©ditorial qui s’ouvre par cette spirituelle saillie : «  Courage, Peillon !  ».

– Complice  : Ouest-France titre : « Peillon le piĂ©geur piĂ©gĂ©, fait le jeu d’Eric Besson ». Patrick Fluckiger considère qu’« en dĂ©sertant le plateau, [il a] laissĂ© le champ libre Ă  la droite et Ă  l’extrĂŞme droite qu’il affirme vouloir combattre  ».

– Terroriste – (qui pratique la Terreur) « Il a demandĂ© des tĂŞtes au bout des piques [...] comme au bon vieux temps du stalinisme triomphant  » (La Charente Libre). « Le coupeur de tĂŞte », c’est d’ailleurs le titre de l’Ă©ditorial de Jacques Camus, qui possède les mĂŞmes rĂ©fĂ©rences qu’Alain Duhamel : «  Comme Paul Quilès qui, en 1982 au congrès de Valence... », et tranche, avec de mystĂ©rieux guillemets : «  DĂ©marche "totalitariste"  ».

– Minable – «  Maurice Clavel de pacotille [...] petit Saint-Just  » (La Charente Libre). «  Saint-Just aux petits pieds  », prĂ©cise Yves ThrĂ©ard dans Le Figaro. « Quel manque de panache  ! », s’exclame HervĂ© Chabaud, hĂ©ros de L’Union/L’Ardennais. «  ManĹ“uvre minable  », commente sur son blog le respectueux Jean-Michel Aphatie, et qui, poursuit-il, n’Ă©tablit «  rien d’autre que l’aigreur d’esprit et la bassesse de caractère de ceux qui s’y livrent ».

– Inconnu – « Tous ceux qui n’avaient jamais entendu parler de Vincent Peillon – ils sont nombreux », selon l’estimation d’Yves ThrĂ©ard dans Le Figaro. Il est « par ailleurs fâchĂ© avec les Ă©lecteurs », prĂ©cise l’éditorialiste de Sud-Ouest.

– Mauvais philosophe – «  AutoproclamĂ© philosophe du PS, Vincent Peillon s’applique bien mal Ă  lui-mĂŞme les principes de la philosophie  » (Sud-Ouest). « L’agrĂ©gĂ© de philosophie qu’il est devrait relire Platon  », conseille Yves ThrĂ©ard : «  Il rĂ©apprendrait les vertus de la sagesse et de la justesse, de la raison et de la vĂ©ritĂ©  ».

– Sectaire – « N’est-ce pas plutĂ´t lui qui est atteint du virus de l’intolĂ©rance et du sectarisme en demandant la tĂŞte - "la dĂ©mission" - d’Arlette Chabot  » ? (Yves ThrĂ©ard). Quant Ă  Jean-Michel Aphatie, il juge (sur son blog, le 25 janvier) que Vincent Peillon « devient le hĂ©ros d’une pensĂ©e sectaire et dangereuse . Qu’il lise donc, dans une certaine presse ou sur Internet, les arguments de ceux qui le soutiennent ». Des arguments ? Sur Internet ? Jean-Michel voulait sans doute dire : des ragots, des calomnies, des injures.

– Tout cela Ă  la fois – Certains ne parviennent pas Ă  choisir, comme Philippe Gavi, sur le blog de Renaud Revel, le 18 janvier : « VoilĂ  un type chafouin, un sacrĂ© menteur, grossier, arrogant, manipulateur, cynique, mĂ©prisant qui a oubliĂ© la première règle de politesse […] : on ne fait pas attendre le public ; ou alors il faut des motifs graves, Johnny par exemple ». Ou Yves ThrĂ©ard : Vincent Peillon « passe au choix pour un pleutre ou un piètre tacticien , un indĂ©licat ou un mauvais joueur , un Ă©lu indigne ou en mal de publicité…  ». Mais en effet, pourquoi choisir ? « â€¦Et, peut-ĂŞtre, continue-t-il, pour tout cela en mĂŞme temps ».

Bref, « Vincent Peillon fait pschitt ! », selon le titre de l’Ă©ditorial de Bruno Dive dans Sud-Ouest. Et les Ă©ditorialistes font « boum ». A tel point que mĂŞme l’un d’entre eux l’a remarquĂ© : « Peillon Ă©reintĂ© par les Ă©ditorialistes  » (Sud Ouest, 17 janvier) : « "DĂ©robade", "manque de panache", "indignitĂ©", "abandon de poste" : les Ă©ditoriaux parus hier n’ont pas de mots assez durs pour critiquer le faux bond du socialiste Vincent Peillon… »

Un « faux bond » tellement injustifiable qu’il ne vaut pas la peine de discuter, non les motifs tactiques, mais la cible : la contribution du service public Ă  un dĂ©bat gouvernemental.


III. Que les arguments fusent !

En effet, si, bravant l’avalanche des attaques personnelles et des propos insultants, on se penche sur les arguments, il en reste si peu qu’il est possible de les synthĂ©tiser en deux maximes inconsistantes, et surtout hors-sujet. Mais rĂ©pĂ©tĂ©es en boucle, sur tous les tons et sous toutes les formes, elles ont rĂ©duit le temps mĂ©diatique consacrĂ© Ă  traiter du problème mĂ©diatique « de fond » Ă  presque rien.

– Maxime n°1 : Ce n’est pas beau de mentir

… Du moins aux maîtres des cérémonies télévisuelles et, plus généralement sans doute aux grands journalistes.

L’ « argument » a Ă©tĂ© formulĂ© avec la plus grande clartĂ© par Jean-Michel Aphatie au Grand Journal : « Le mensonge et la dissimulation dans le dĂ©bat public ne peuvent pas avoir leur place ». Redisons ici ce que nous avions Ă©crit Ă  ce propos : « Rien ne tient dans cet argumentaire : ni la confusion entre discussions privĂ©es entre un journaliste et un invitĂ© sur le dĂ©roulement d’une Ă©mission et le “dĂ©bat public”, ni cette vision opportune d’un dĂ©bat public purgĂ© de tout “mensonge” et toute “dissimulation”  ».

La morale a bon dos quand elle est Ă©lastique. Tel prĂ©sident de la RĂ©publique dĂ©clare, par exemple qu’ « il n’y a plus de paradis fiscaux »  : c’est tellement peu tolĂ©rable que nos grands intervieweurs savent fort bien le tolĂ©rer. Telle sommitĂ© du journalisme – Patrick Poivre d’Arvor – « filme » une fausse interview (de Fidel Castro), c’est tellement peu pardonnable que TF1 s’empresse de lui pardonner. Qu’une vidĂ©o montrant Vincent Peillon en conversation avec Marielle de Sarnez soit filmĂ©e, plus ou moins Ă  son insu, et diffusĂ©e sans son consentement, cela fait partie des ficelles du mĂ©tier. Mais quand Pierre Carles filme en « camĂ©ra cachĂ©e » nos très grands journalistes, curieusement, la condamnation moralisante est quasiment unanime.

Ce n’est pas beau de mentir… Ă  de grands journalistes. Qui d’ailleurs ne dissimulent jamais : ni les vĂ©ritables motifs des annulations de dernière minute ou les changements d’invitĂ© ni les compositions de plateau discrĂ©tionnaires, ni les interventions imprĂ©vues [2], ni les raisons pour lesquels ils choisissent un dĂ©bat plutĂ´t qu’un autre et l’organisent ainsi et pas autrement. Un exemple , pris au hasard ? Le « dĂ©bat » sur « identitĂ© nationale » et son orchestration sur France TĂ©lĂ©visions !

– Maxime n°2 : Les absents ont toujours tort

Éditorialistes ou conseillers en communication ? Nouveau recueil de propos inspirĂ©s :

- « Lorsqu’on veut faire un coup mĂ©diatique qui a de la gueule, on peaufine ses arguments, on descend dans l’arène le courage au front, on s’indigne, on dĂ©nonce et on s’en va.  » (HervĂ© Chabaud, L’Union)

- « Les absents ont toujours tort. Et quand l’absence est prĂ©mĂ©ditĂ©e, elle devient faute inexcusable . Vincent Peillon a beau dire ce qu’il veut, il aurait dĂ» le dire devant la camĂ©ra . » (Patrice Chabanet, Le Journal de la Haute-Marne).

- «  La grande faute de Peillon est bien de n’ĂŞtre pas allĂ© lui-mĂŞme sur la tĂ©lĂ©vision publique . […] Il aurait pu argumenter. Prendre le public Ă  tĂ©moin. Dire ce qu’il avait sur le cĹ“ur. Et dans les tripes. Bref, expliquer son refus de dĂ©battre. C’Ă©tait dĂ©jĂ  d’une certaine manière, y participer  », conclut François Martin, dans le Midi libre, comme pour montrer qu’il n’a vraiment rien compris au « dĂ©bat ». Mais l’essentiel est de « participer ».

- «  Il aurait mieux valu, pour la cause qu’il dĂ©fend, que M. Peillon aille au feu , dise ce qu’il avait Ă  dire, dĂ©nonce le voyeurisme d’un tel face-Ă -face en prime time. Quitte Ă  abandonner le plateau avec fracas pour marquer sa colère ! Au moins, il aurait Ă©tĂ© lĂ , respectueux d’un exercice tĂ©lĂ©visuel difficile et opiniâtre sur lequel on peut toujours apposer sa marque et faire la preuve de son talent. La fuite, en revanche, n’est jamais une solution. Le vide encore moins. » (Olivier Picard, Les Nouvelles d’Alsace).

Qu’importe le dĂ©bat, pourvu qu’on ait l’ivresse. Qu’importe le dispositif ou le dĂ©roulĂ© de l’émission, le contexte ou le thème du dĂ©bat, il fallait y participer. Pourquoi ? Parce que. Curieux acharnement Ă  prescrire de participer Ă  un dĂ©bat « quitte Ă  abandonner le plateau ». Quoi que Peillon ou un autre ait eu Ă  dire, « il aurait dĂ» le dire devant la camĂ©ra ». On n’est pas plus explicite. Pourquoi ? Parce que.

Parce que, somme toute, les « grands » journalistes – et non les journalistes, souvent placĂ©s devant le fait accompli… – doivent garder le monopole du cadrage et de l’encadrement du dĂ©bat public, quitte Ă  Ă©pouser l’ordre du jour du gouvernement, que ce soit pour lui complaire ou pour d’autres motifs . Nous y reviendrons.

À suivre, donc…


Henri Maler et Olivier Poche

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