Accueil > Critiques > (...) > Que sont les journalistes ? Où va le journalisme ?

Une tribune libre de mai 2002

L’éclatement du journalisme

par Judith Hamila,

De la fausse interview de Fidel Castro à la couverture des élections présidentielles, le journalisme est au cœur d’un ensemble de débats essentiels. [*]

Le journalisme apparaît comme un rouage de la démocratie car le droit à l’information constitue un des piliers de la démocratie. Mais cette liberté d’opinion que préconise la Déclaration des Droits de l’Homme ne concerne pas uniquement la liberté d’expression mais aussi celle de l’élaboration d’une opinion. Et dans un monde dont le temps est rythmé par les bulletins d’informations, cette liberté est souvent oblitérée par une surabondance de nouvelles " qui tue l’information ", comme le souligne Dominique Wolton [1].

D’après le rapport de Jean Marie Charon en juillet 1999 sur la Déontologie de l’information [2], les reproches envers les journalistes sont multiples : l’atteinte à la vie privée et à la présomption d’innocence, les multiplicités d’inexactitudes, l’exposition du public à la violence, la recherche du spectaculaire, l’irresponsabilité et le refus de discuter. Des reproches, dont la littérature et les émissions critiques comme Arrêt sur Images, Plus Clair et l’Hebdo du Médiateur se font l’écho, qui montrent un certain engouement du public pour remettre en question la crédibilité des médias. Les exemples en matière de dérapages déontologiques ne manquent pas : les faux charniers du Timisoara, la Guerre du Golfe…

Va t-on vers une fin du journalisme comme le montre Ignacio Ramonet dans La Tyrannie de la communication ? [3]. Cette fin serait le résultat d’une incapacité du métier à fournir des informations fiables. On ne croit plus en cette profession qui représentait la médiation entre la sphère publique et la sphère privée. Le journaliste a perdu de son aura en devenant un journalisme de révélation, voir de connivence d’après Serge Halimi, qui se transforme " en machine de propagande de la pensée du marché " [4].

Mais le journalisme est avant tout un métier dont l’identité sociale reste floue. D’après la loi Brachard du 29 mars 1935 relative au statut des journalistes [5], la définition du métier s’applique à toute personne ayant " pour occupation principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une publication quotidienne ou périodique et qui en tire le principal de ses ressources. " Cette définition explique un certain désordre dans cette profession. Le morcellement des médias, des fonctions et des spécialités tend à développer un éclatement du monde journalistique. Et l’arrivée de la télévision a largement contribué dans cette crise puisqu’elle participe à une confusion du terme informer avec communiquer. On peut également le remarquer avec les cursus universitaires qui à travers la notion " info-com ", mélange d’Information et de Communication, mettent en évidence cette dilution. Cette notion indique autrement dit qu’un journaliste est équivalent à un chargé de communication.

La crise d’identité du métier marque une dissolution de l’image propagée par la figure du reporter qui risque sa vie pour informer. Cette image laisse place à un nouveau type de journalisme. Un journalisme de marché dont l’essence est la rentabilité. C’est que la recherche d’information s’est traduite en une volonté de plaire au public ; ce qui prime avant tout, c’est la vente. L’information est devenue un bien consommable c’est à dire quelque chose qu’on prend ou on jette, et plus l’émotion est là et mieux c’est. La charte du journaliste n’indique-t-elle pas qu’il ne faut " jamais confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ou de propagandiste " ?

Le morcellement de la profession révèle une rupture à une représentation du journalisme comme auxiliaire de la démocratie avec l’arrivée de la presse magazine et la télévision dont la logique marketing l’emporte. L’arrivée des industriels dans le journalisme a ainsi bouleversé les paramètres d’un métier qui doit maintenant être facteur de rentabilité. Et la constatation est évidente puisque la réflexion sur l’origine des dérapages déontologiques ne cesse d’alimenter le débat public. Ces dérives sont le résultat d’un danger journalier qui accompagne le fait de vouloir sortir une information avant les autres. Par conséquent, " la précipitation fait l’erreur ", comme le fait remarquer le pigiste Jean Philippe Gunet [6]. Le rattachement à des valeurs comme la vérité, l’indépendance, s’est traduit, avec le développement des nouvelles technologies d’information et de communication, en une volonté de plaire au public ; la crise actuelle du photojournalisme le démontre bien. Cette influence des pouvoirs financiers dans le journalisme s’explique également par le fait que les moyens d’information sont devenus des produits, objet de transactions dont le but principal doit inévitablement être le profit. Comment expliquer sinon la situation actuelle de Canal Plus avec Jean Marie Messier, patron de Vivendi et actionnaire de la chaîne à péage la plus regardée d’Europe ?

Cependant, le public a besoin d’une médiatisation de l’information. Elle correspond à un tri, une hiérarchisation et un choix des informations. Et cette première tâche, ce sont les journalistes qui l’exécutent car " ils doivent juger de la pertinence de diffuser une information selon son mérite, son intérêt public ". Une des valeurs principales devant inspirer les journalistes est " l’esprit critique " continue J-P Gunet. Leurs rôles consistent à aider le public à mieux comprendre les évènements par une " vulgarisation " qui souligne le rôle de médiateur que doit endosser chaque journaliste.

L’objectivité est un refrain chansonné de l’image du journaliste. Mais cette notion est difficilement accessible, constate Mr François Artigas , journaliste sportif [7] : " C’est une chimère qu’on aime entendre, la simple sélection d’une information par rapport à une autre est déjà signe de subjectivité ". Le journaliste - reporter représente aux yeux d’une jeune génération le Tintin ou le Zola qui, au nom d’une éthique, se bat contre la corruption pour maintenir une liberté d’expression et la Vérité. Après des élections présidentielles assez mouvementés, le débat sur le journalisme risque de continuer.

Devenir journaliste ne signifie pas être un media worker mais désigne toute personne dont la mission se résumer à informer pour mieux comprendre le monde.

Halima Judith, étudiante en Information et Communication

 

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Notes

[*Judith Halima, étudiante en Information et Communication, nous a proposé cette contribution que nous publions ici en tribune libre. Les articles présentés comme des tribunes n’engagent pas nécessairement Acrimed.

[1Dominique Wolton, 1991, War Game.

[2Jean Marie Charon, Juillet 1999, Réflexions et propositions sur la déontologie de l’information.

[3Ignacio Ramonet,1999, La Tyrannie de la communication. (Lire La fin du journalisme, par Ignacio Ramonet, un débat d’Acrimed. Entre parenthèses, note d’Acrimed).

[4Serge Halimi, 1997, Les nouveaux Chiens de garde.

[5). Voir l’article L761-2 du Code du travail.

[6Jean Philippe Gunet, pigiste pour le Groupe de Presse Michel Hommell .

[7François Artigas, Journaliste sportif pour le magazine Télé Câble Satellite Hebdo.

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