– MARIE-HELENE ELBAZ, Secrétaire générale de la CGT Radio France :
Je voudrais d’abord vous remercier par ce que je reprĂ©sente les gens de l’intĂ©rieur, c’est vrai qu’on est très contents, très heureux d’ĂŞtre relayĂ©s par ceux qui Ă©coutent et qui eux ont peut-ĂŞtre une parole plus libre que celle qu’ils ont en ce moment, parce qu’il faut dire qu’aujourd’hui - je pense que vous aurez assez peu d’interventions de producteurs ou de rĂ©alisateurs ou chargĂ© de rĂ©alisation de Radio France ce soir, parce que c’est vrai qu’Ă Radio France la parole en ce moment est certainement un peu ressentie comme dangereuse parce que la parole en ce moment elle peut que s’opposer Ă ce discours de la direction qui est un discours, une logique de coĂ»t, de gain, de productivitĂ©, et de comment finalement aliĂ©ner la culture Ă cette question du coĂ»t. C’est toute la question que vous avez posĂ©e, ce que j’ai entendu depuis que je suis arrivĂ©e, en fait c’est bien ça.
D’abord je tiens quand mĂŞme Ă prĂ©ciser que France Culture c’est pas une entitĂ© en soi, mĂŞme si Ă nos yeux c’est effectivement un joyeux très prĂ©cieux, très rare, et qui a son originalitĂ© propre, mais c’est une des chaĂ®nes de Radio France. Donc ça veut dire que financièrement, sur le plan du coĂ»t, elle est englobĂ©e dans la stratĂ©gie globale de l’entreprise et la stratĂ©gie globale de l’entreprise, aujourd’hui, c’est comment faire, beaucoup, parce que le but c’est quand mĂŞme de rivaliser, de concurrencer le privĂ©, comment concurrencer le privĂ© avec un budget qu’est nettement insuffisant, ça c’est clair. Car ça fait dĂ©jĂ plusieurs annĂ©es que les diffĂ©rents PDGs se plaignent d’avoir des budgets qui sont insuffisants, qui permettent seulement de maintenir Ă peu près l’existant, sauf que tous ont des ambitions. Le Pdg actuel a de grandes ambitions en particulier sur le rĂ©seau rĂ©gional. Donc France Culture c’est vrai que c’est lĂ oĂą l’audience baisse le plus, lĂ oĂą elle baisse rĂ©ellement, en tout cas ces dernières annĂ©es on a perdu je crois Ă peu près 30 % d’auditeurs, je pense que vous connaissez bien les sondages de "mĂ©diamĂ©trie", vous ĂŞtes auditeurs, vous savez très bien, vous ne vous reconnaissez plus pour la plupart d’entre vous dans les nouvelles grilles. France Culture c’est finalement ce qui, en ce moment en tout cas, intĂ©resse le moins l’entreprise parce que c’est lĂ oĂą on peut faire le moins de bĂ©nĂ©fices, mĂŞme si on commence Ă introduire, je sais que vous l’avez remarquĂ© aussi, les sigles commerciaux, on commence Ă introduire aussi beaucoup de partenariat, c’est-Ă -dire que quand un producteur veut prĂ©senter un projet d’Ă©mission, il est obligĂ© lui-mĂŞme de nĂ©gocier le financement de son Ă©mission. Par exemple, si vous voulez faire, je sais pas, une Ă©mission sur les InuĂŻts du Canada, il faut que vous trouviez un partenaire qui va financer votre voyage. Si vous ne trouvez pas, votre projet sera rejetĂ©. En revanche, si vous voulez faire une Ă©mission absolument pas intĂ©ressante sur n’importe quoi, mais lĂ vous ramènerez le financement, ça, ça sera acceptĂ©. Donc c’est une aliĂ©nation totale de la chaĂ®ne, Ă du contenu, aux finances, au fric. Nous on fonctionne que comme ça en ce moment. Alors le problème de "La Semaine", c’est exactement ça. "La Semaine", ça a Ă©tĂ© supprimĂ© parce qu’elle coĂ»tait trop cher. Nous, on s’est Ă©normĂ©ment battu contre ça en comitĂ© d’entreprise, c’est pas vrai il y a eu un vrai combat au niveau du comitĂ© d’Ă©tablissement, mais ils n’en ont rien Ă faire, ça c’est clair, on a eu beau dire tout ce qu’on voulait, dire que le support papier dans ce cas Ă©tait extrĂŞmement important, effectivement tout le monde n’a pas Internet, etc., mais ça n’avait aucune prise, vous auriez pu faire ce que vous vouliez lĂ -dessus il n’y avait aucune prise, parce que sur Internet, la direction dit, nos correspondants professionnels ont tous Internet, donc ils se connectent. C’est la mĂŞme chose, je ne sais pas oĂą ça en est aujourd’hui mais après les 35 heures, la mise en place des 35 heures, dans tout le secteur administratif il n’y a pas eu une seule crĂ©ation d’emploi, peut-ĂŞtre 2 ou 3 dans certains secteurs qui vraiment ne fonctionnaient dĂ©jĂ plus comme ça, mais il n’y a pas eu de crĂ©ation d’emploi. Donc qu’est-ce qui se passe, les gens sont surchargĂ©s, prennent leur congĂ© etc, donc quand ils sont pas lĂ , ils sont pas lĂ , et tout est comme ça en ce moment, c’est vraiment une politique de gestion technocrate et financière, je ne reprends pas l’intervention de Charlie sur le financement du Service Public, mais c’est exactement ça. Faut bien voir globalement France Culture comme au sein d’une grosse entreprise. [applaudissements]
– ANNIE POURRE (de Droits Devant !)
Je vais essayer de rĂ©pondre Ă 2 ou 3 questions qui venaient de la salle. Je crois qu’il faut ĂŞtre Ă peu près clair, France Culture est un obstacle au commerce, c’est pour cela qu’aujourd’hui ils cassent France Culture. Je veux dire, les uns et les autres, hommes, femmes ici prĂ©sents, on est effectivement des obstacles au commerce. Je crois que quand ça c’est Ă peu près assumĂ©, il faut savoir qu’Ă partir de ce moment-lĂ , il va falloir conduire des actions et effectivement agir et construire avec d’autres, parce que ça se passera aussi avec d’autres, des formes de luttes contre ce qu’on pourrait appeler la globalisation culturelle. Alors oĂą ça se dĂ©cide ? Certains ont dit c’est la politique française qui est en question, d’autres ont dit c’est "le grand marchĂ© fantasmĂ©", moi je crois que c’est, soyons clairs, Ă l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce, que ça se dĂ©cide actuellement. Ça va ĂŞtre dĂ©cidĂ© notamment pour tout ce qui concerne la culture, puisque ça fait partie effectivement des dĂ©bats et d’Ă©laborations très construites, au mois de novembre, Ă l’OMC. C’est dans le projet. Alors comment cela se passe ? Notamment concernant la culture, ils ont considĂ©rĂ© que la culture Ă©tait un produit comme un autre, qu’il n’y avait aucune raison qu’il ne soit pas rattachĂ© Ă l’Organisation Mondiale du Commerce. Alors pourquoi la culture est-elle une marchandise comme une autre ? Et bien c’est simple, c’est que si vous avez un musĂ©e qui prĂ©sente une grande exposition sur une ville, il va de soi qu’elle va gĂ©nĂ©rer un flux de touristes et que si ça gĂ©nère un flux de touristes, ça veut dire que ça fait des rĂ©servations de chambres d’hĂ´tel, ça fait des trains, ça fait etc. Donc les gens ne se dĂ©placent plus seulement pour voir une exposition mais effectivement ils deviennent des touristes. Donc les musĂ©es vont ĂŞtre intĂ©grĂ©s dans le tourisme. Alors si vous prenez les archives, ils ont Ă peu près le mĂŞme argument, si vous prenez les festivals, cela va de soi. Donc ils ont sorti l’exception culturelle qui n’est plus Ă l’ordre du jour. Je vous rappelle d’ailleurs que c’Ă©tait un moratoire et que ce moratoire est suspendu, et qu’y compris la "SociĂ©tĂ© française des rĂ©alisateurs" ou d’autres, ne rĂ©clament plus l’exception culturelle. Les choses sont un peu plus compliquĂ©es que ça. Ce qui est sĂ»r, c’est que pratiquement, ce qu’on peut constater, c’est que, quand mĂŞme, les transnationales et les multinationales ont fait un Ă©norme travail ces dernières annĂ©es, si l’on peut dire, et que lĂ on peut s’apercevoir que c’est le groupe Vivendi, Havas, Hachette, enfin on sait Ă peu près tous les dĂ©signer. Et c’est presque terminĂ© pour le cinĂ©ma. Le cinĂ©ma ils ont Ă peu près bouclĂ© tout et il leur reste mĂŞme pas les diffuseurs puisque les multiplex sont en place et que c’est maintenant les multiplex qui vont peut-ĂŞtre faire la commande de production en fonction des besoins d’un public extrĂŞmement ciblĂ©. Donc ça c’est des choses que l’on sait, mais on n’Ă©tait pas arrivĂ© encore jusqu’au bout. Dans l’Ă©dition, on a parlĂ© beaucoup de l’Ă©dition tout Ă l’heure, mais il faut savoir que dans l’Ă©dition cela s’organise aussi. Mais faisons le constat, 350 libraires c’est 85% du marchĂ©, 15% c’est 700 libraires, donc les 700 libraires vont disparaĂ®tre. Si on regarde l’ensemble des secteurs, que ce soit le secteur de l’Ă©dition, que ce soit le secteur du cinĂ©ma et de l’audiovisuel, que ce soit le secteur des archives, que ce soit etc, on est quand mĂŞme pratiquement dans une finalisation de la mise en place du marchĂ©. Donc il restait peut-ĂŞtre effectivement France Culture, sauf qu’aujourd’hui France Culture est aussi dans la boucle, c’est-Ă -dire que France Culture aussi est un obstacle au commerce, ou France Culture va se plier Ă la loi du marchĂ©. Effectivement les producteurs comme Ă la tĂ©lĂ©vision, comme pour le cinĂ©ma et ailleurs devront effectivement rĂ©pondre Ă une commande extrĂŞmement prĂ©cise en terme de marchĂ©. Aujourd’hui cela s’organise un peu du cĂ´tĂ© du cinĂ©ma, je le dis parce qu’au salon du livre, il va y avoir effectivement un texte qui Ă©manera pour la première fois, d’Ă©diteurs, d’auteurs, de reprĂ©sentants, de libraires, etc., c’est-Ă -dire que quand mĂŞme des mĂ©tiers s’organisent pour effectivement dire des choses sur la globalisation culturelle et les consĂ©quences que ça a.
Ce qui nous manque aujourd’hui c’est de mettre en place des passerelles entre les uns et les autres, parce qu’on subit tous effectivement la mĂŞme chose, tous et toutes. Je crois que ces passerelles elles sont indispensables. Et il ne s’agit pas de nier, et pour autant il faudra prĂ©server effectivement les luttes spĂ©cifiques, ça veut dire que la lutte de France Culture elle est indispensable, celle de Radio France je dirais mĂŞme, mais pourquoi pas imaginer, après, des formes collectives de propositions sur effectivement l’ensemble du champ de la culture. Quand on disait, "quel objectif ?" Pourquoi pas inventer ? Les tĂ©lĂ©s, il y a TĂ©lĂ©-bocal, il y a tĂ©lĂ© etc, il y a plein de tĂ©lĂ©s indĂ©pendantes qui se sont mises en place, alternatives et autres. Pourquoi pas l’imaginer, y compris en termes de radio ? Pourquoi les auditeurs ne sont pas capables aujourd’hui de crĂ©er une radio qui dĂ©fendrait, qui effectivement capturerait peut-ĂŞtre un espace hertzien et qui serait capable de produire aussi ? Je veux dire, des formes alternatives de rĂ©sistance, ça existe et on peut les mettre en place si on a la volontĂ© de les mettre en place. Je crois que c’est extrĂŞmement important d’aller dans des dynamiques, qu’on se rĂ©approprie l’espace, nous-mĂŞme, l’espace public, parce que si on ne le fait pas, on va se faire laminer et je crois qu’il faut que l’on se dise que les formes d’action ne pourront pas ĂŞtre seulement de type, les pĂ©titions, elles ne pourront pas ĂŞtre seulement Ă charge symbolique dans la rue. Il faudra Ă un moment donnĂ© se rĂ©approprier les choses et ça se passe avec les formes d’organisation qui sont effectivement de transversalitĂ© dans l’ensemble, je dirais, des professionnels de la culture, du public, etc, etc, il faut qu’en commun on arrive Ă construire des choses, et proposer des alternatives, et ces alternatives elles passeront forcĂ©ment par la rĂ©appropriation de l’espace. Et moi je le dis sĂ©rieusement parce que sinon malheureusement quand on me dit France Culture baisse en audimat, mais ils s’en foutent, mais ils s’en foutent complètement, vous vous le mettez bien dans la tĂŞte. Ce qu’ils veulent c’est que France Culture disparaisse, c’est clair c’est un obstacle au commerce, donc cela disparaĂ®tra au profit d’une chaĂ®ne ou d’une radio privĂ©e qui, effectivement elle, va avoir une autre conception, sera sponsorisĂ©e, et puis on ira jusqu’au bout de la chaĂ®ne. Moi, je crois qu’il faut Ă un moment donnĂ© qu’on arrĂŞte d’ĂŞtre un peu pessimistes, il faut se dire qu’il va falloir se battre carrĂ©ment. [applaudissements]