« Ma prise de conscience, elle remonte Ă un sujet sur, je cite, "la propretĂ© dans les piscines municipales". » Autour d’un Pisang orange, un reporter de la chaĂ®ne confesse sa panne de vocation :
« J’arrive le matin Ă la station de France 3 et on me sort le fax de la mairie. Comme d’habitude, j’appelle CĂ©dric Soulet [Monsieur Communication locale, Ă l’HĂ´tel de Ville], il me rĂ©pond ’je vais essayer d’organiser ça’, et on se retrouve au ColisĂ©um. Avec, aussi, le directeur des piscines. Moi, je demande Ă voir les filtres, pour les mesures de pollution, les saletĂ©s rĂ©coltĂ©es, etc. ’Non non, c’est pas ça le thème aujourd’hui’ me rĂ©torque Soulet. J’avais lui et l’autre derrière moi, je me sentais coincĂ©e, donc j’ai tournĂ© comme prĂ©vu. En gros, ’les gens sont crades, ils ne se lavent pas les pieds, mais heureusement la ville d’Amiens leur offre un savon pour la douche’. Les images allaient avec. En rentrant Ă la rĂ©dac’, ils ont trouvĂ© ça super : ’Tu nous fais un bon petit sujet !’ Ca m’a dĂ©sespĂ©rĂ©. »
C’est le mĂ©tier qui rentre...
L’info-com
A regarder (scientifiquement) le 19/20, on dĂ©couvre la nature anarcho-gauchisante des PPDA et autres David Pujadas. Et combien Le Courrier Picard s’apparente Ă un brĂ»lot contestataire. Car notre Ă©dition de France 3 brille par son suivisme, quasi infaillible de la com’ institutionnelle : office du tourisme, rĂ©gion, dĂ©partement, entreprises, etc.
Le vendredi 7 novembre, par exemple, outre la Culture, encore la Culture, toujours la Culture, le journal s’ouvre avec Center Parcs : est interrogĂ© le directeur de Pierre et Vacances, ainsi qu’un adjoint au conseil GĂ©nĂ©ral de l’Aisne, et l’on nous dessine un « dĂ´me tropical », « 700 rĂ©sidences commercialisables », « une aubaine pour le dĂ©partement » qui « devrait attirer 500 000 personnes par an ».
Suit une seconde mesure - presque aussi merveilleuse - « la rĂ©novation des barrages de l’Oise », avec « un plan de 100 millions d’euros », « un travail de titan », « la crĂ©ation de passes pour les poissons » et l’interview d’un directeur, bien sĂ»r, celui des Voies Navigables de France en Picardie.
Enfin, arrive une troisième dĂ©cision, « "je crĂ©e dans ma citĂ©", un projet du Conseil GĂ©nĂ©ral de l’Oise qui subventionne dix projets ». Le tout, explique le directeur-organisateur, afin de « rĂ©compenser des initiatives crĂ©atives, originales », « un restaurant associatif Ă Creil », « un club de basket ball », « les inventeurs d’un marque-page intelligent, d’une chaussette de sport rĂ©volutionnaire ».
Ce jour-lĂ , les attachĂ©s de presse ont bien fait leur boulot. Et les journalistes le leur ? Oui, rĂ©pond - iconoclaste - Philippe Descamps, ancien salariĂ© de la chaĂ®ne : Ă France 3, un rĂ©dacteur doit « consacrer l’essentiel de son Ă©nergie Ă l’expression d’une rĂ©gion par ses institutions ou aux spĂ©cialitĂ©s comme la scène culturelle ou le sport. (…) Cette couverture des Ă©vĂ©nements accorde ainsi une grande place aux rendez-vous institutionnels [1] ». Servir le pouvoir, ou ne pas le heurter, relèverait du devoir professionnel…
A flux tendus
Nul complot ici. Aucune soumission volontaire. Juste, avant tout, une logique de production :
« - Vous tournez un sujet par jour en gĂ©nĂ©ral ?
- Au minimum. Après, ça dĂ©pend : si t’es recrutĂ© en Contrat Ă DurĂ©e DĂ©terminĂ©e, il faut que tu fasses tes preuves. Donc, on t’en rĂ©clame deux en moyenne ». Un rythme soutenu, qui ne laisse guère d’heures creuses pour creuser : « A 9 h, je dĂ©couvre qu’on a jetĂ© un cocktail-molotov dans un bus de la SEMTA. A midi, je dois rendre le reportage, mixĂ© et tout. Tu imagines la course contre la montre ! » Sans oublier « les dĂ©placements hors d’Amiens, ça fait vite deux heures de perdues aller-retour. On travaille Ă flux tendus. Quand tu vois une collègue, elle dĂ©couvre les casinos du TrĂ©port dans l’après-midi et le soir mĂŞme, elle en livre, en direct, une savante analyse. »
Dès lors, la qualité importe bien moins que la quantité :
« A chaque coin de couloir, il y a un verbe que j’entend toujours, c’est : "remplir". Hier soir, par exemple, j’ai suivi un match de basket. Ce matin, j’arrive et on me dit "c’est le ramadan". Donc on a demandĂ© aux gens quels lĂ©gumes ils mettaient dans leur chorba - "tomates, persil, cĂ©leris, fèves, oui pis des oignons". Un micro-trottoir, quoi, assez vide. La rĂ©action de la rĂ©dac’, c’est "ah, tu nous remplis quand mĂŞme trois minutes aujourd’hui" ».
Ce productivisme ne laisse guère de place pour « l’enquĂŞte » : « On n’a pas le temps de rechercher des informations. En fait, bien souvent, les infos nous sont servies clĂ©s en main. » VoilĂ le journaliste rĂ©duit Ă mettre en forme, en mots, en sons, une « actualitĂ© » prĂ©digĂ©rĂ©e et prĂ©rĂ©digĂ©e par d’autres.
Fausse impertinence
Pour masquer cette dĂ©mission, et sa gĂŞne peut-ĂŞtre, reste une pirouette : l’humour. Afficher une fausse impertinence dans le ton, pour cacher un conformisme sans faille dans le fond. Car « Ă France 3, les critères de compĂ©tence sont essentiellement basĂ©s sur la prĂ©sentation (une voix qui passe, des sujets Ă l’heure, un visage qui prĂ©sente bien, etc.). Un bon sujet sera celui qui a provoquĂ© des sourires en rĂ©gie, peu importe qu’il apporte des informations importantes pour la vie publique pourvu qu’il soit bien lĂ©chĂ©. »
Citons un cas d’Ă©cole : « la harangade du TrĂ©port » et ses « 8000 repas servis », « ses 800 kilos au menu », « ce poisson très bon pour les enfants ». Un tour de marchĂ©, et le reporter interroge un vendeur de saucisson : « Vous comptez nous faire croire que c’est du hareng ? » A une autre marchande : « Est-ce que vous vendez des bonbons en forme de poisson ? - Euh, lĂ , des dauphins. »
Il faut bien se dĂ©tendre ? Soit. Mais nul brin de joie, ici, au milieu des malheurs de la rĂ©gion. Juste du divertissement parmi du divertissement : ce dimanche, une page sport suivra la « harangade », puis le Festival du film de Compiègne (avec Marie Trintignant post-mortem), et au programme une Ă©clipse totale de lune. Pas de quoi surexciter notre indignation...
Entre les reportages, ou en guise de chutes, se suivent jeux de mots (« les Ă©oliennes ont le vent en poupe ») et clins d’Ĺ“il (« se dĂ©roulait la traditionnelle dictĂ©e des Dicos d’or, rĂ©cit d’une journĂ©e, un rĂ©cit sans faute ») Ă rythme masurien. Car le journaliste « jouit souvent d’une grande libertĂ© dans le mode de traitement des informations non "sensibles", ne touchant pas aux pouvoirs Ă©tablis. Mais il doit comprendre que la recherche d’informations essentielles Ă la comprĂ©hension de la vie locale et la mise en perspective de l’actualitĂ© ne sont pas les premières tâches que l’on attend de lui » (Descamps). Dieu merci, il l’a bien compris…
Des journalistes déracinés
« - Comment vous choisissez les sujets, en confĂ©rence de rĂ©daction ?
- C’est un bien grand mot, ça, "confĂ©rence de rĂ©daction". En fait, nos infos, c’est du copiĂ©-collĂ©. On a entendu ça Ă la radio. On a lu ça dans le Courrier Picard. Ou alors, on a reçu un e-mail... »
Un dĂ©tail, mais qui compte : France 3 ne dispose guère de racines dans la rĂ©gion. La boĂ®te fait tourner les CDD - dĂ©barquant de Paris, de Metz ou d’ailleurs. Des contrats « d’un jour, deux jours, ou d’une semaine. » Avec des salariĂ©s qui « dorment Ă l’hĂ´tel », « vivent dans leur coin », se retrouveront « lundi Ă Lyon, Toulouse ou Strasbourg. » De simples techniciens de l’info, sans lien ni histoire dans le lieu.
Quoi de plus prĂ©cieux, pourtant, que des journalistes ancrĂ©s ici, se rendant au supermarchĂ© ou Ă la crèche, avec leur petit frère en galère de logement, des amis qui bossent Ă la Mission locale, des voisins qui empruntent une boĂ®te de Miaouuuuu ! pour le chien et causent de cette licence de taxi qu’on leur refuse ? Un petit rĂ©seau sans raison, pour contrebalancer les sources institutionnelles. Pour qu’Ă©mergent des sujets venus d’en bas, et non d’en haut. Exerçant Ă France 3 RhĂ´ne-Alpes, Philippe Descamps remarquait : « Les trois journalistes qui se sont intĂ©ressĂ© de près aux affaires Carignon sont tous les trois grenoblois ou installĂ©s Ă Grenoble depuis longtemps. Alors qu’une partie importante de la rĂ©daction vit dans une sorte de bulle… » Et le mĂŞme d’ajouter : « La notion d’informateur est quasiment inconnue Ă France 3… »
MĂŞme topo, ou presque, pour les « cadres » ou « CDI » - qui viennent de loin et quittent la station dès que possible. Ce turn-over s’apparente, depuis le printemps, Ă une hĂ©morragie : « Le rĂ©dac’chef, Bertrand Rault, a regagnĂ© Lille. Sophie Guillain, son adjointe, est partie Ă Lyon. Franck Petit a demandĂ© Lyon aussi. StĂ©phanie Labrousse a pris un an de congĂ© sans solde. Isabelle Rettig attend un poste sur Nantes. Et FrĂ©dĂ©rique Maillard s’est barrĂ©e Ă Toulouse. » Avec pareille rotation, comment constituer un carnet d’adresses ? Comment multiplier les contacts personnels ? Comment Ă©tablir une confiance avec des interlocuteurs ? Mission impossible. On se raccroche alors, d’autant plus, Ă la perche toujours tendue : les attachĂ©s de presse.
Une armée de parasites
Justement, des ribambelles de parasites fournissent des Ă©vènements Ă jet continu : « On a face Ă nous, explique une journaliste de France Bleue Picardie, de redoutables services de communication. Gigantesque. On reçoit des dossiers de presse qui sont de vrais chefs-d’oeuvre. La chair est faible. Il est 18 heures. Vous ĂŞtes crevĂ©. Ils vous passent dix coups de fil. L’attachĂ© de presse vous rappelle : "Putain, t’as vu ma manif, elle est super. Tu pourras interviewer machin. Tu seras lĂ Ă 16 heures, Ă 16 heures 30, c’est bouclĂ©." Par exemple, la navette entre Etouvie et la Zone Industrielle, mise en place par Amiens-MĂ©tropole. LĂ , ils vous livrent l’Ă©lu responsable du dossier, et un ouvrier qui va faire le trajet, bien content, "parce qu’avant, sa femme devait l’emmener, c’Ă©tait chiant pour les gosses et tout le machin." Et on aura un seul rendez-vous pour les deux, bâclĂ© en une demi-heure. C’est merveilleux, que demande le peuple ? »
Sur son ordinateur, une reporter ouvre pour moi son courrier Ă©lectronique : « On reçoit environ cinq mails par jour de la ville. Du genre, animation du ColisĂ©um, Amiens ville de patrimoine, etc. Derrière, CĂ©dric Soulet rappelle : "T’as vu mon mail ?" Lui, on l’a au tĂ©lĂ©phone une fois par jour au moins. LĂ , tu vois, Amiens a remportĂ© un prix pour les entrĂ©es de ville. C’est remis au ministre de la culture, Ă Paris, et c’est un malin, CĂ©dric : "Si vous voulez, on met une voiture Ă votre disposition." Il sait qu’on souffre d’un manque de moyens et il en joue. Des fois, on peut ĂŞtre Ă poil, et on pioche dans le tas des mails qu’il envoie. Exemple : on a fait Halloween dans les Ă©coles, avec le personnel dĂ©guisĂ© en sorcière et compagnie ».
Pauvreté positive
De ce fonctionnement dĂ©coule une image lisse du monde : les difficultĂ©s individuelles ou collectives (manque d’Ă©tablissements pour handicapĂ©s, Contrats Emploi SolidaritĂ© supprimĂ©s, absence de logements sociaux etc.) sont remplacĂ©s par les Ă©vènements des institutions. Et du coup, c’est un exploit : Ă France 3, mĂŞme la pauvretĂ© baigne dans le bien-ĂŞtre !
C’est « l’association amiĂ©noise Belles Vacances », d’abord, qui « fĂŞte ses 30 ans ». « L’occasion de rassembler organisateurs, enfants et bĂ©nĂ©voles pour Ă©voquer les bons souvenirs. » Devant des grilles de photos, des gamins « dĂ©favorisĂ©s » se rappellent leur sĂ©jour Ă Quiberon ou Saint-Hilaire de Riez » (8/11/03). Qu’importe les mĂ©canismes - travail prĂ©caire, chĂ´mage, ruptures familiales - qui conduisent Ă la « dĂ©faveur ». Qu’importe l’espoir, ou le dĂ©sespoir, que nourrissent ces hommes pour leur avenir, et celui de leurs gosses. Seul souci : ils aperçoivent la plage « Ă prix rĂ©duits ».
MĂŞme topo avec les sans-abris : « Le dĂ©partement de l’Aisne a dĂ©cidĂ© de prendre les devants... Un dispositif que nous dĂ©taillent nos reporters... Cinquante places supplĂ©mentaires seront disponibles... » (14/11/03) Bien qu’un SDF tempère cet enthousiasme, l’idĂ©e demeure : grâce au Conseil gĂ©nĂ©ral, on approche d’une solution. En attendant de compter les morts...
L’on pĂ©nètre en maison d’arrĂŞt, enfin, via un Ă©vènement positif. Qu’apprend-on sur le suicide qui survient, tous les trois jours, dans les prisons françaises ? Rien. Qu’apprend-on sur les cas de psychiatrie massivement enfermĂ©s lĂ et qu’on ne soigne pas ? Rien. Reste, Ă l’inverse, une bonne nouvelle : « une porte qui s’ouvre un peu, celle de la libertĂ© ». Avec des dĂ©tenus « dĂ©cernant un prix lors du Festival du Film », « conscients de tenir lĂ un rĂ´le de tout premier plan », car « membres du jury, ça se mĂ©rite » tant pour « les heureux Ă©lus, le visionnage est un moment privilĂ©giĂ© ». Et de conclure : « Le condamnĂ©, quand il vote, a le sentiment d’agir et d’ĂŞtre encore vivant. » (12/11/03) VoilĂ un remède miracle au malaise carcĂ©ral…
Faits div’ en berne
Seuls les faits-divers, et l’actualitĂ© judiciaire, troublent cette douce rengaine : « deux mineurs qui ont battu et violĂ© un camarade », « un accident de la route », « l’explosion d’une bouteille de gaz », « un central tĂ©lĂ©phonique dans l’Oise abĂ®mĂ© par une voiture », « un trafic d’ecstasy dĂ©mantelĂ© Ă Beauvais », « trois jeunes prĂ©sentĂ©s au parquet dans une ambiance survoltĂ©e », etc. Au Courrier Picard, Christophe Verkest l’affirmait : « Faits divers, faits divers, faits divers locaux, crimes et tout, c’est une demande très pressante de la hiĂ©rarchie. Dans une logique purement Ă©conomique, Ă court terme, les faits divers font vendre. » Au contraire, Ă France 3 Picardie, sobriĂ©tĂ© et mesure demeurent de rigueur.
La chaĂ®ne souffre bien moins du racolage que de l’ennui - tendance sous-prĂ©fecture de la troisième rĂ©publique (« vente aux enchères de fauteuils Ă la reine Ă Senlis », « messe de la Saint-Hubert Ă la cathĂ©drale », etc.) Sans doute parce que France 3 dĂ©tient le monopole de l’info tĂ©lĂ© sur la rĂ©gion. Et que ce journal-lĂ ne se vend pas en kiosque chaque matin. La « logique purement Ă©conomique », dès lors, s’avère moins absolutiste. Mais desserrer l’Ă©tau de l’Audimat ne suffit pas, apparemment, Ă libĂ©rer le journalisme…
Paresse récompensée
« La grande maladie de la profession, diagnostique Sophie Guillain, ex-rĂ©dac’chef adjointe de France 3 Picardie, c’est la paresse. Le mĂ©tier souffre d’une grande paresse. » De fait, nombre de reporters se sont installĂ©s dans un « ronron ». Ils repompent sans rĂ©sistance les dossiers de presse. Passent chez les flics pour les faits divers. Quittent le boulot Ă 18 heures 30. Et ne se mobilisent plus qu’autour d’une seule cause : dĂ©fendre leurs abattements fiscaux, afin de rĂ©gler au plus vite leur maison.
Mais la cadre de France 3 oublie un dĂ©tail : dans la profession, la paresse est rĂ©compensĂ©e. Et son corollaire, la complaisance, aussi. Fort de ces deux vertus, le journaliste dessine un monde paisible qui satisfait sa hiĂ©rarchie notabilisĂ©e. « Pas de vagues », comme on le rĂ©pète au Courrier Picard.
C’est au salon Drouot, le 9 dĂ©cembre dernier, lors d’une rĂ©union du club « Entreprendre ensemble » et face Ă des PDG attablĂ©s devant leur petit dĂ©jeuner, que s’exprimait Gilles Vaubourg. Et le directeur de France 3 Nord-Pas-de-Calais Picardie de dĂ©marrer son laĂŻus par « je me sens particulièrement Ă l’aise dans cette assemblĂ©e ». Userait-il de la mĂŞme accroche avec les gueux de Droit Au Logement ? On doute qu’il se rende Ă leur AG… Et de poursuivre : « D’ailleurs, entreprise et service public vont ensemble, main dans la main. Les mots de marketing, bench-marking, public-cible, ne gĂŞnent plus personne. » Le vocabulaire, au moins, converge. Et de passer la sĂ©bile dans l’assemblĂ©e de costards cravate : « Un produit peut ĂŞtre parrainĂ©, exemple je m’appelle Darty pour la mĂ©tĂ©o. » Avant de se mettre Ă genoux : « Les dĂ©cideurs ne sont pas toujours des tĂ©lĂ©spectateurs assidus, alors de grâce regardez le 19/20 je vous en supplie. » Ce responsable cultive une sympathique proximité…
Qu’adviendrait-il du rĂ©dacteur qui, par inadvertance, fait son travail et trouble l’ordre des choses ? Il se voit sinon puni, au moins grondĂ©.
« On avait un sujet sur le harcèlement dans un Leclerc. On avait rassemblĂ© Ă©normĂ©ment de tĂ©moignages, enfin, du moins, en comparaison avec d’habitude. La mĂ©decine du travail, la direction rĂ©gionale du travail, des personnes licenciĂ©es, etc. Pour une fois, nous Ă©tions Ă peu près sĂ»rs de notre coup. Le rĂ©d’ chef regarde le sujet avant, et il le rediffuse le lendemain. Dix jours plus tard, on reçoit un coup de fil des avocats. Ils menacent de porter plainte sous prĂ©texte qu’on avait volĂ© trois plans dans le hall. Et lĂ , le chef nous enguirlande : "On est dans la merde. A cause de vous, on est dans la merde !" ZĂ©ro soutien. Il nous a lâchĂ©s complètement. Alors que bon, on aurait voulu quoi ? "Comment ça ? Ils veulent nous faire chier ? On y retourne, on refait un sujet !" Tout l’inverse ... » Et de conclure : « MĂŞme aujourd’hui, on en a gardĂ© une extrĂŞme prudence... » - tout en espĂ©rant que, « avec la nouvelle direction, les choses Ă©volueront peut-ĂŞtre ».
Si France 3 tremble devant une supérette, on mesure les limites de son audace face à la Préfecture ou aux mairies...
Culture de la soumission
LĂ intervient, sans doute, une « culture d’entreprise », « culture de soumission aux idĂ©es en vogue et aux pouvoirs en place ». Qui, comme le rappelle Sophie Guillain, est hĂ©ritĂ©e d’une histoire : « Je vais dire une horreur : je pense que les mĂ©dias locaux ne se sont jamais vĂ©cus, depuis très longtemps, comme des contre-pouvoirs.
_- Fakir : Si France 3 a Ă©tĂ© créée Ă l’initiative de De Gaulle, c’est parce qu’il pensait que les journaux rĂ©gionaux Ă©taient trop impertinents...
- SG : Il y a pire que ça. France 3 a Ă©tĂ© lancĂ©e par Peyrefitte (Ministre de l’information du GĂ©nĂ©ral) dans une France oĂą l’on cherchait complètement Ă museler l’info. A cette Ă©poque, on a une presse quotidienne rĂ©gionale de patronage, pas des rĂ©volutionnaires. Et France 3 va venir relayer l’image d’une France heureuse, avec Madame Pompidou qui inaugure les maisons de retraite...
- Fakir : France 3, c’est Ă©galement surnommĂ© « TĂ©lĂ© PrĂ©fet »...
- SG : Oui, jusque dans les annĂ©es 80, on avait le PrĂ©fet qui appelait. Mai 68 Ă France 3 Bretagne, c’Ă©tait une brève illustrĂ©e et un sujet. L’histoire de France 3, elle est lĂ . Elle n’est pas dans le contre-pouvoir du tout. »
A en croire un rĂ©dacteur, l’histoire ne bouge guère. Ou alors Ă peine. Ou très lentement : « TĂ©lĂ©-PrĂ©fet ici, ça reste très vrai et plus qu’ailleurs. »
François Ruffin
Article paru dans Fakir, numéro 18, janvier-février 2004.
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