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Télévision et immigration

Europe, rêve(s) d’immigrés ?

par Mogniss H. Abdallah

Dans cet article paru dans Hommes & Migrations, n° 1241, janv - février 2003 et publié ici avec l’autorisation de son auteur, Mogniss H. Abdallah analyse quelques émissions de télévision consacrées à l’immigration (Acrimed)

Europe, rêve(s) d’immigrés ?

Le traitement de l’immigration à la télévision est souvent décrié pour son côté spectaculaire, contribuant à criminaliser les "clandestins" et autres "racailles" aux yeux de l’opinion. Pourtant, les initiatives ne manquent pas pour tenter de renvoyer des images plus compréhensives, plus positives, des phénomènes migratoires et des immigrants. A y regarder de plus près, chasseurs d’images et commentateurs ont aussi cherché à promouvoir des regards plus avenants.

"Immigration en Europe. Faites le plein d’informations avant de vous faire une opinion." Ce placard publicitaire paru dans la presse annonce la couleur : Canal+ et vingt-cinq chaînes associées en France et en Europe ont proposé aux téléspectateurs, consommateurs et citoyens, de "faire le plein" avec une programmation éclectique et très diversifiée, à l’occasion de l’opération Les lumiËres de Brindisi : Europe, rêve(s) d’immigrés. Magazine spécial, documentaires, courts-métrages, films cinématographiques, concerts de musique et même recettes de cuisine, difficile de tout voir mÍme si l’on dispose de tous les abonnements adéquats [1].
A l’initiative de l’opération, Jorge Semprun, ancien déporté et résistant, écrivain, scénariste, ministre de la Culture du gouvernement espagnol de 1988 à 1991 et membre de l’académie Goncourt depuis 1996. Il a aussi fait partie du conseil de surveillance du groupe Canal+ et c’est avec la bénédiction de Jean-Marie Messier, le sulfureux ex-patron de Vivendi universal, qu’il a été chargé de proposer des projets européens. Catherine Lamour, responsable du département documentaire de Canal+ France, a coordonné le projet un an durant.

Le nom de code "Les lumières de Brindisi" leur est venu à l’esprit en référence aux images de ces nombreux réfugiés albanais refoulés en 1991, après avoir entrevu du pont de leur bateau le "bonheur" européen près des côtes italiennes. Habituellement, les immigrés sont traités sur le mode "rentrez chez vous". Or, explique Semprun, il faut "retourner la question : comment faire pour admettre, pour former, pour accueillir, pour intégrer ces millions d’immigrés dont l’Europe a besoin pour maintenir son niveau de population, sa force de travail actuels. Nous avons besoin d’eux, ils ont besoin de nous." [2] "L’immigration est un sujet sur lequel on dit beaucoup de choses inspirées par des idées toutes faites, souvent des idées fausses", ajoute Catherine Lamour : "Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’immigration, mais d’être informé, de s’organiser." [3]

"Dans les coulisses de l’Europe bunker"

Dès les premières images du magazine Dans les coulisses de l’Europe bunker, qui introduit la soirée spéciale du 21 octobre 2002 sur Canal+, on ressent un décalage qui va aller croissant entre l’affirmation initiale du nécessaire accueil des nouveaux arrivants et la réalité sordide au quotidien. A l’instar de l’errance filmée des sans-papiers algÈriens à Marseille et Paris puis des Noirs-Africains en Espagne, des Iles Canaries à Madrid. Les reportages se suivent de manière décousue. Avec, d’un côté des tranches de vie in situ donnant à voir les petites combines pour se loger, pour travailler ou pour trouver des (vrais ou faux) papiers, de l’autre des enquêtes menées au pas de charge sur les réseaux mafieux de passeurs albanais. Le ton est à la dénonciation véhémente des "trafics d’humains" et du "nouveau marché aux esclaves". Exemples à l’appui, le magazine n’épargne ni les policiers ni les administrations, qui alternent courses-poursuites et laisser-faire, ni même certains caritatifs, qui s’adonneraient à un véritable "business de la solidarité". Les réfugiés, ne pouvant pas non plus compter sur les autres sans-papiers, ni sur les immigrés en règle, se retrouvent totalement livrés à eux-mêmes. L’intention du propos peut paraître généreuse, mais le style d’investigation journalistique adopté et mis en scène le renvoie au second plan. L’attention est attirée sur des révélations présentées comme sensationnelles et sur les aventures rocambolesques d’intrépides journalistes-reporters qui, tels des Tintin, font le spectacle. C’est à eux que l’on s’attache, les réfugiés entraperçus étant quant à eux renvoyés dans l’ombre, dans la clandestinité. On reste d’ailleurs perplexe devant l’insistance avec laquelle ils sont désignés comme des "clandestins" tout au long du magazine. Et cela, jusqu’au moment où Emilie Raffoul, coprésentatrice, conclut : "Voilà à peu près tout ce que l’on pouvait dire sur les différentes facettes de l’immigration." La complexité de l’immigration est ainsi réduite à la seule situation des clandestins, et avec quelle autosuffisance !

Pourtant, la participation du journaliste-reporter-d’images Saïd Bakhtaoui était une occasion en or pour le magazine d’aborder la question des interférences entre nouveaux arrivants et Français issus de l’immigration, notamment algérienne. En effet, lui-même fils d’immigré ayant grandi dans les bidonvilles et les cités de transit à Nanterre, Saïd Bakhtaoui s’est mis Dans la peau d’un sans-papier - titre de son reportage - pour filmer, caméra miniature cachée dans ses lunettes, les tribulations du clandestin d’aujourd’hui qui aurait bien pu être son père hier. Il tient d’ailleurs à lui rendre hommage, ainsi qu’à "tous les immigrés qui ont débarqué en France" [4]. Depuis, beaucoup se sont intégrés, d’autres sont restés dans des cités de transit, parfois requalifiées HLM. Comment les sans-papiers d’hier sont-ils devenus les immigrés intégrés, voire les "Français moyens" d’aujourd’hui ? Le magazine d’investigation de Canal+ passe complètement à côté de cet aspect, comme si sans-papiers et immigrés réguliers formaient deux mondes séparés et étanches. Il préfère bifurquer sur le "contre-champ" du racisme radical en Suède. Plus tard dans la soirée, Canal+ offrira "Tolérance, Intolérance", dernier volet de la série documentaire Frères ennemis, dont le principe est de mettre en scène la confrontation directe entre des gens aux antagonismes prononcés (chasseurs/écologistes, machos/féministes, etc.), avec un parti-pris de mise en spectacle des moments de conflit. Ici, une famille de Français moyens d’origine maghrébine accueille chez elle une militante mégretiste. Le dialogue s’avèrera impossible, vu la hargne de la militante. Ce sujet poignant de Lorène Debaisieux a été soufflé à France 2, qui l’avait déprogrammé fin juillet 2002, officiellement par peur de poursuites pour "incitation à la haine raciale".

"La photo déchirée"

France Télévision saura-t-elle rendre la politesse à sa concurrente ? Entre octobre et décembre 2002, France 3 diffuse, dans son magazine mensuel Chez moi la France, "Mémoires d’immigrés" de Yamina Benguigui [5]. Ce documentaire très remarqué, produit et déjà diffusé par Canal+, inscrit le processus d’implantation dans le temps de l’Histoire, permettant de mieux saisir sur deux générations l’évolution des pères, des mères et des enfants de l’immigration algérienne. France 2 devrait quant à elle diffuser prochainement "La photo déchirée", chronique d’une émigration clandestine. Ce nouveau documentaire de José Vieira tire un portrait sobre et attachant de ces centaines de milliers de Portugais passés clandestinement en France dans les années soixante pour fuir la misère, la guerre coloniale en Afrique et la répression de Salazar au Portugal. La trame du récit entremêle souvenirs d’enfance du réalisateur, images d’archives et témoignages de clandestins aujourd’hui retraités bons vivants rentrés au pays. Sans héroïsme démonstratif, mais avec la force d’une expérience de vie assumée, ces derniers racontent la dangereuse traversée de la frontière franco-espagnole à pied, les fausses cartes d’identité, l’omniprésence du passeur symbolisée par une photo déchirée en deux : "Il en gardait une moitié et nous on emmenait l’autre moitié avec nous" raconte un ex-clandestin. "Une fois arrivé, on envoyait cette moitié à notre famille pour prouver que l’on était bien arrivé. Alors la famille payait le passeur."

"Ce que j’ai vécu, d’autres le vivent maintenant, regrette un autre, en pensant aux réfugiés africains qui tentent leur chance dans le détroit de Gibraltar. Le parallèle, mis en évidence par José Vieira, est saisissant : Paris Match titrait alors sur "Le trafic des Portugais", la presse multipliait les manchettes sur les "clandestins interceptés", ces "Portugais désespérés", "dans un total dénuement", etc. Aujourd’hui, on sait ce qu’il en est des Albanais, des Kurdes, des Noirs-Africains. Le documentaire reprend aussi des extraits d’"O Salto" (Le Saut), un film réalisé par Christian de Chalonge en 1967, avec des images fortes de fourmis humaines grimpant les montagnes caillouteuses des Pyrénées, parfois sous le feu des gardes civils espagnols. Viennent alors à l’esprit les patrouilles côtières qui tentent de contrôler le Sud ibérique, mais aussi les images actuelles du fourmillement de clandestins autour de Sangatte et du tunnel sous la Manche.

Décryptage des "Actualités filmées" Pathé

Dans le cadre de l’opération "Les lumières de Brindisi", la chaîne CinéCinéma Classic a également privilégié la mise en contexte historique, programmant pour la première fois à la télévision "O Salto", consacré donc à l’histoire d’Antonio Ferreira, un jeune menuisier portugais qui décide, pour échapper au service militaire dans les colonies africaines et pour fuir la misère, de faire le grand saut, de passer clandestinement par l’Espagne. Une fois en France, il retrouve son ami Carlos, devenu "négrier", qui lui réclame de l’argent pour des papiers, un travail et un logement. Un scénario toujours tristement d’actualité.

CinéCinéma Classic a aussi confié à Gilles Dinnematin la réalisation du document Images de l’immigration à travers les actualités filmées Pathé, regardées par l’historien Gérard Noiriel. Le réalisateur de Ménilmontant avait déjà montré un travail fondé sur le même principe à propos de la guerre d’Espagne et de la guerre d’Algérie. Il s’agit ici de décrypter des images et des mots utilisés au cinéma et à la télévision, pour représenter l’"Autre" et pour présenter la politique d’immigration du moment, à partir des archives de Pathé, société productrice des actualités filmées d’abord projetées au cinéma, puis diffusées à la télévision. Les images décortiquées couvrent une période allant du début du XXe siècle jusqu’à l’arrêt officiel de l’immigration en 1973. Au-delà des silences coupables ou des stéréotypes prévisibles plus ou moins racistes, les actualités filmées livrent aussi quelques surprises, comme ce reportage du 27 avril 1957 intitulé "La Vie en France" : un problème social (celui de l’amélioration de l’habitat du travailleur algérien)". "On se fait souvent sur ces hommes des idées fausses", dit le commentaire d’alors, emphatique. "Il ne faut pas confondre manque d’adaptation à une vie nouvelle et désoevrement. Sur un peu plus de 600 000 Nord-Africains résidant en France, le nombre d’asociaux est infime. La très grande majorité est venue en métropole pour y travailler, et il faut insister sur un fait dont les Français n’ont pas toujours conscience : la France a besoin de la main-d’oeuvre nord-africaine." Gérard Noiriel commente : "Là, c’est pédagogique, pour dire aux gens : attention ne soyez pas racistes avec les Arabes, sinon comment on va faire autrement. Et ce n’est pas un hasard si c’est dit sur des plans de chantiers du bâtiment, le BTP qui a remplacé les mines."

Dans "La photo déchirée", un extrait de la Radiotélévision portugaise rappelle le credo de l’époque : "Immigrer n’est pas interdit. Ce qu’il faut combattre c’est l’immigration clandestine, l’avenir à pile ou face. La création du secrétariat à l’immigration a permis de réduire le problème". "Le train 4.044", un autre reportage des actualités filmées du 2 août 1972 consacré aux immigrants portugais, présente lui de façon positive le fait qu’ils viennent, même sans-papiers, "pourvu qu’ils régularisent leur situation dans un délai d’un an". Plus avenant encore, le reportage s’attarde avec complaisance sur "les bonnes fées du 4.044" : de charmantes hôtesses qui ont pour mission d’accueillir et de guider une nouvelle main-d’oeuvre bienvenue. En ce début des années soixante-dix, les actualités filmées deviennent de plus en plus engagées, dénonçant en particulier les conditions de logement et la relégation sociale des immigrés, tout en véhiculant involontairement des concepts qu’elles condamnent, comme le seuil de tolérance. Cette évolution est rapprochée à celle d’un patron emblématique, Francis Bouygues, qui milite pour une meilleure stabilisation des immigrés en France, parce que "leur départ entraînerait une crise grave". A en croire Gérard Noiriel, la vision patronale devient majoritaire dans la représentation de l’immigration, parfois à contre-courant des politiques et de l’opinion publique. De ce point de vue, on comprend mieux l’association entre Jorge Semprun et Canal+, fleuron de Vivendi universal, dans un contexte économique et démographique où il y aura sans doute à nouveau besoin d’une relance de l’immigration.

par Mogniss H. Abdallah
agence IM’média

 

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Notes

[1Outre ceux abordés dans cette chronique, signalons : Canal+ et le film Little Sénégal de Rachid Bouchareb, ainsi que le concours de courts-métrages amateurs "Je ne suis pas d’ici" ; CinéCinéma et sa série "L’Emigrant au cinéma, du mythe à la réalité" ; Planète pour "Transito", de Nino Jacusso ; TV 5 pour Le Piège de Sangatte, d’Alain de Sédouy et Sylvain Roumette ; Mezzo pour "Enrico l’Andalou", de Nidam Abdi et Anaïs Prosaïc. Cuisine.TV pour "Paroles de chefs, rêves d’immigrés" ; et Demain pour le magazine "Dis-moi oui" consacré au vieillissement des immigrés en France et pour "Créons", émission sur les femmes créatrices d’entreprises issues de l’immigration.

[2Le Monde Radio-TV, 21 octobre 2002.

[3Le Figaro, 21 octobre 2002, et Le Nouvel Observateur, 17 octobre 2002.

[4"Saïd, clandestin clandestin",Télérama, 16 octobre 2002

[5"L’Immigration : la télé entre mémoires et Histoire", Hommes & Migrations, n°1210, novembre-d’cembre 1997.

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