💰 Dégageons les capitalistes des médias : signez notre pétition !
‹ Retour à l'accueil

Drapeaux palestiniens : Franceinfo fait du CNews

Alors que l’État d’Israël poursuit sans relâche le génocide des Palestiniens, on se prend naïvement à espérer, chaque jour, un sursaut de la part des grands médias français. Mais chaque jour, l’éditocratie (ré)invente mille et une manières d’aggraver son cas. (Nouveau) naufrage sur Franceinfo.

« Palestine : le drapeau de la discorde » (22/09) ; « Drapeaux palestiniens : la querelle des frontons » (22/09) ; « Drapeau palestinien sur les mairies, pour ou contre ? » (20/09) ; « Ă‰tat palestinien : les drapeaux de la discorde » (16/09)… : depuis l’appel d’Olivier Faure Ă  pavoiser le drapeau palestinien sur les mairies en symbole de la reconnaissance de l’État de Palestine par la France, Franceinfo multiplie les plateaux de bavardage sur le sujet, lĂ©gitimant l’un de ces faux dĂ©bats dont raffole « l’info en continu », omniprĂ©sent au point de constituer la « polĂ©mique » (mĂ©diatico-politique) du moment.

Comme ailleurs dans l’audiovisuel, le temps d’antenne qu’elle occupe – au dĂ©triment de l’information sur le gĂ©nocide en Palestine –, et l’énergie que lui consacrent les toutologues de tout poil – inversement proportionnelle Ă  celle qu’ils dĂ©pensent pour condamner les crimes de l’État d’IsraĂ«l – sont un symptĂ´me. Cette hiĂ©rarchie Ă  front renversĂ© nous dit-elle tout ce que l’on a Ă  savoir de l’état du dĂ©bat public et de la dĂ©chĂ©ance professionnelle de ses principaux « animateurs » ? Oui… et non, puisqu’à ces faux dĂ©bats rĂ©pondent naturellement de vraies outrances. Le 22 septembre, l’émission « L’info s’éclaire » de Franceinfo Ă©tait lĂ  pour nous rappeler que CNews compte de vaillants compĂ©titeurs en la matière.


Acte 1 – « Forcer les populations sur place Ă  applaudir le drapeau israĂ©lien »


De nombreuses camĂ©ras sont braquĂ©es sur la mairie de Saint-Denis (93) lors du lever de drapeau palestinien, hissĂ© sur le fronton sous les applaudissements d’Olivier Faure et de l’équipe municipale. Alors que ces images dĂ©filent en arrière-plan du plateau, le prĂ©sentateur Axel de TarlĂ© tique d’emblĂ©e : « Y a pas le drapeau israĂ©lien. » Et de revendiquer son droit au « en mĂŞme temps » – « Est-ce qu’on peut ĂŞtre l’un et l’autre ? » – dĂ©plorant « que de plus en plus on nous demande d’être l’un ou l’autre et de choisir notre camp. Et c’est ça qui est dramatique dans cette affaire ! » Alors que dans les jours et les semaines ayant suivi le 7 octobre 2023, des centaines puis des milliers de Palestiniens Ă©taient dĂ©jĂ  tuĂ©s sous les bombes israĂ©liennes, les commentateurs ne s’embarrassaient pas de telles considĂ©rations, qui imposaient alors d’être dans un (et un seul) camp. Reste cette idĂ©e de sujet pour une prochaine Ă©mission d’Axel de TarlĂ© : Ă  quand le drapeau russe aux cĂ´tĂ©s du drapeau ukrainien sur le fronton des mairies ?



Quelques minutes plus tard, le journaliste propose d’écouter un extrait du discours du maire PS de la ville, tĂ©moignant de sa « solidaritĂ© vis-Ă -vis des massacres en cours » Ă  Gaza. C’est alors que l’éditorialiste Gilles Bornstein peine Ă  contenir l’agacement que lui inspire la vue du drapeau palestinien sur la mairie de Saint-Denis :

- Gilles Bornstein : On a entendu les applaudissements nourris quand le drapeau palestinien est montĂ© [au fronton de la mairie]... J’aurais aimĂ© qu’il [le maire Mathieu Hanotin] fasse applaudir les deux drapeaux. Parce que lĂ , c’est Ă©videmment très facile ! LĂ , il est devant son public, il fait applaudir le drapeau palestinien. […] Si on soutient la position de la France, c’est pas le drapeau palestinien pour le drapeau palestinien, c’est le drapeau palestinien pour une solution Ă  deux États. Comme l’a dit Bernard Guetta [dĂ©putĂ© europĂ©en macroniste et ancien journaliste sur France Inter, NDLR], et lĂ  je souscris : deux États, deux drapeaux. Le vrai courage aurait Ă©tĂ© de faire applaudir les deux drapeaux, de forcer les populations sur place Ă  applaudir aussi le drapeau israĂ©lien et Ă  montrer qu’elles ne sont pas pour une solution palestinienne mais pour une solution de coexistence, de cohabitation. Faire applaudir le drapeau israĂ©lien en mĂŞme temps que le drapeau [palestinien].

- Axel de TarlĂ© : Passer de la discorde Ă  la concorde.

- Gilles Bornstein : Passer de la discorde Ă  la concorde parce que lĂ , il dit, c’est pas une dĂ©marche de division, mais enfin… le seul drapeau hissĂ© est le drapeau palestinien. Faire applaudir les deux drapeaux aurait vraiment Ă©tĂ© une dĂ©marche de concorde et j’insiste, obliger… enfin voilà… mettre les gens en demeure d’accorder leurs actes et leur parole et d’applaudir le drapeau israĂ©lien aussi.

- ValĂ©rie Lecasble (Ă©ditorialiste pour LeJournal.info) : C’est ce qu’a fait Karim Bouamrane qui est le maire [PS] de Saint-Ouen et effectivement, vous avez tout Ă  fait raison, moi je suis d’accord lĂ -dessus.

Dans l’air du temps, recueillant l’approbation gĂ©nĂ©rale du plateau, la tirade de Gilles Bornstein est symptomatique du prĂŞt-Ă -penser mĂ©diatique glorifiant le faux « Ă©quilibre ». Elle recouvre Ă©galement un racisme patent, qui s’exprime ici contre les habitants de Saint-Denis, Ă©ternel Ă©pouvantail mĂ©diatique. L’État d’IsraĂ«l perpètre-t-il un gĂ©nocide, encore dĂ©noncĂ© comme tel tout rĂ©cemment par l’Association internationale des chercheurs sur le gĂ©nocide et par une Commission d’enquĂŞte internationale indĂ©pendante de l’ONU ? Qu’à cela ne tienne ! Aux yeux de Gilles Bornstein, le « vrai courage » consiste Ă  « applaudir aussi » le drapeau de cet État.

Non content de ne pas dire un seul mot des Palestiniens et de la situation Ă  Gaza en cinquante minutes d’émission, l’éditorialiste prescrit Ă  tour de bras. Il dĂ©crète quels symboles sont « acceptables » et quels autres ne le sont pas ; il dĂ©finit la conduite « acceptable » qu’un maire se devrait d’adopter ; il dĂ©cide des conditions « acceptables » et nĂ©cessaires Ă  « la concorde » ; il spĂ©cifie, enfin, la (seule) manière « acceptable » de cĂ©lĂ©brer le drapeau palestinien : aligner cet hommage sur la politique gouvernementale de la dite « solution Ă  deux États ». Soutenir la Palestine pour la Palestine ? C’est niet. Autant dire qu’avec Gilles Bornstein, le pĂ©rimètre de la pensĂ©e autorisĂ©e est très restreint ! « Qui peut ĂŞtre contre cette solidaritĂ© ? » s’exclamait l’éditorialiste en rĂ©action au « tĂ©moignage de solidaritĂ© » du maire de Saint-Denis. Gilles Bornstein n’est peut-ĂŞtre pas « contre », mais au vu de ses obsessions – et de ses Ĺ“illères –, il offre une excellente illustration des vraies-fausses prĂ©occupations de l’éditocratie Ă  l’égard des Palestiniens de Gaza…


Acte 2 – « Vous savez qu’il y a 1 juif pour 10 musulmans en France […], ça veut dire que la population juive se sent agressĂ©e et c’est tout Ă  fait normal »


Vient ensuite le cas de ValĂ©rie Lecasble – Ă©ditorialiste pour le mĂ©dia « LeJournal.info », créé en 2023 par l’illustre Laurent Joffrin. Cette dernière est invitĂ©e Ă  commenter les gesticulations de Bruno Retailleau, qui, la veille, incitait les prĂ©fets Ă  « saisir systĂ©matiquement la justice administrative » contre tout maire qui choisirait de dresser le drapeau palestinien (Le Monde, 21/09). LĂ©gitimant l’action du ministre, la journaliste avance trois phĂ©nomènes pour expliquer cette hostilitĂ© Ă  l’affichage de drapeaux palestiniens dans l’espace public : « cette histoire du 7 octobre », « la prĂ©sence en France de La France insoumise » – comprenne qui pourra ! –, mais aussi… « la dĂ©mographie française ». C’est-Ă -dire ? « C’est-Ă -dire que les Ă©tudes le prouvent, on a de moins en moins d’enfants en France, mais la population qui est issue de l’immigration continue Ă  avoir plus d’enfants que la population française. » Mais encore ?

- ValĂ©rie Lecasble : Ça veut dire que chez les jeunes, aujourd’hui, il y a une sorte d’identification…

- Axel de TarlĂ© : Alors… au risque d’essentialiser finalement, voilĂ , c’est-Ă -dire que chacun est renvoyĂ© dans son camp selon ses origines…

- ValĂ©rie Lecasble : Mais c’est une catastrophe, on est tout Ă  fait d’accord… La gĂ©nĂ©ration au-dessus qui Ă©tait vraiment totalement intĂ©grĂ©e et qui voulait ĂŞtre française… les gens voulaient ĂŞtre Français…

- Axel de TarlĂ© : On a une rĂ©gression…

- ValĂ©rie Lecasble : On a une rĂ©gression par rapport Ă  ça.

- Axel de TarlĂ© : Identitaire.

- ValĂ©rie Lecasble : Une rĂ©gression identitaire.

Franceinfo, ou CNews pour (et par) les nuls ? Et ce n’est pas terminĂ© :



« Vous savez qu’il y a 1 juif pour 10 musulmans en France […], ça veut dire que la population juive se sent agressĂ©e et c’est tout Ă  fait normal. » ValĂ©rie Lecasble, candidate au prix « Racisme » inter-mĂ©dias ? Il faudra donc l’intervention de Gilles Bornstein pour mettre le holĂ , sans quoi rien ni personne ne semblait prĂŞt Ă  enrayer cette longue (et « naturelle ») dĂ©gringolade. Peinant Ă  justifier ses propos, ValĂ©rie Lecasble rĂ©pond Ă  la remontrance en prĂ©tendant rĂ©agir… Ă  un sondage (bidonnĂ©) de l’Ifop pour le Crif diffusĂ© un peu plus tĂ´t Ă  l’antenne, et dont il Ă©tait (abusivement) tirĂ© que « 31% des 18-24 ans estiment "lĂ©gitime de s’en prendre aux Français juifs, au nom du conflit en cours Ă  Gaza" ». On imagine donc la chaĂ®ne de raisonnement – jeunesse - immigration - arabes - antisĂ©mites – qui s’est construite dans son esprit entretemps…

Comme Ă  l’occasion de prĂ©cĂ©dentes sĂ©quences sur la mĂŞme chaĂ®ne, cette dĂ©bâcle en dit au moins aussi long sur l’impensĂ© raciste structurant les plateaux de tĂ©lĂ©vision (et la plupart des commentateurs du « cercle de la raison ») que sur les ravages du journalisme de commentaire, oĂą le grand n’importe quoi est devenu la norme de l’expression publique. En tĂ©moigne d’ailleurs le conducteur sans queue ni tĂŞte de cette première partie d’émission initialement consacrĂ©e… aux drapeaux palestiniens, oĂą l’on aura entendu pĂŞle-mĂŞle des Ă©lucubrations concernant les visĂ©es stratĂ©giques d’Olivier Faure, qualifiĂ© de « speedy Faure » par Gilles Bornstein parce que « c’est quand mĂŞme pas facile d’aller plus vite que La France insoumise dans le soutien Ă  la cause palestinienne » ; des louanges adressĂ©es Ă  la mairie de Paris pour avoir projetĂ© les deux drapeaux sur la tour Eiffel – « C’est très beau » (Axel de TarlĂ©) – ; des questionnements sur le « risque […] que des manifestations propalestiniennes dĂ©gĂ©nèrent et que ce drapeau palestinien soit le drapeau de la discorde » (Axel de TarlĂ©) ; la promotion d’une tribune parue dans Le Figaro (20/09) appelant Emmanuel Macron Ă  ne pas « reconnaĂ®tre un État palestinien sans conditions prĂ©alables » ; un reportage sur les universitĂ©s et « ce climat dans lequel s’inscrit cette reconnaissance de l’État de Palestine, ce climat oĂą les juifs de France peuvent parfois se sentir devenir des cibles » (Axel de TarlĂ©) ; quelques coups de boutoir contre LFI pour avoir « prononc[Ă©] des phrases qui peuvent friser l’antisĂ©mitisme [sic] ou ĂŞtre interprĂ©tĂ©es comme telles » (ValĂ©rie Lecasble) ; des indignations quant Ă  « l’importation de ce conflit israĂ©lo-palestinien sur nos terres… euh… en France » (Axel de TarlĂ©) ; mais aussi une revendication de « pĂ©dagogie sur la conception française de la laĂŻcitĂ© » notamment pour « les plus jeunes » (FrĂ©dĂ©ric Micheau), prĂ©cĂ©dĂ©e d’un grand gloubi-boulga oĂą se sont entremĂŞlĂ©s drapeaux palestiniens, « montĂ©e du fait religieux » et « manifestation en soutien Ă  Charlie Kirk » :

Axel de TarlĂ© : Jean-François Colosimo, le spĂ©cialiste des religions, dit "il n’y a rien de tel pour cimenter une population que de mettre un peu de religion lĂ -dedans". C’est ce Ă  quoi on assiste, au fond ? Chacun est renvoyĂ© Ă  son camp ? RenvoyĂ© Ă  sa religion… et le monde est plus simple ?

Rideau.


***


Raconter n’importe quoi, H24 : tel semble ĂŞtre le projet de Franceinfo avec de telles Ă©missions de commentaire. DiffusĂ©e deux fois par jour sur la chaĂ®ne publique low cost, « L’info s’éclaire » consacre le règne des toutologues et la mort de l’information, rivalisant ici avec ses concurrentes dans la course au talk-show le plus rĂ©actionnaire… et le plus en pointe dans la dĂ©shumanisation des Palestiniens. Dommage que l’émission n’ait attirĂ© l’attention ni de la rĂ©daction, ni des syndicats… et encore moins de la direction. « Palestine : le drapeau de la discorde ? » titrait tout du long le bandeau de la chaĂ®ne. BientĂ´t « Franceinfo : le mĂ©dia du dĂ©shonneur » ?


Pauline Perrenot

Notre association

Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

Qui sommes-nous ?

Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.