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Un débat de décembre 2001

Devenir journalistes : introductions au débat

par Denis Ruellan, Dominique Marchetti,

Le Jeudi 6 décembre 2001, Acrimed organisait un débat introduit par Dominique Marchetti et Denis Ruellan,
auteurs de "Devenir journalistes. Sociologie de l’entrée sur le marché du travail" [1].
On pourra lire ici successivement les contributions de Denis Ruellan et de Dominique Marchetti.

Présentation de Denis Ruellan  [2]

La première partie de l’ouvrage analyse le profil professionnel des nouveaux titulaires de la carte. La base de données informatisées de la Commission de la carte ne mémorise pas d’informations sur l’origine des journalistes (études, parcours). Il a donc fallu choisir deux cohortes (1990 et 1998), établir des échantillons (tirage au cinquième) et consulter les dossiers individuels pour appliquer une grille d’extraction de données. L’étude révèle combien devenir journaliste peut être difficile et à quel point les bagages pour y parvenir sont divers.

- Hommes et femmes : des clivages dès le début

Il y a à peu près autant d’hommes et des femmes entrant dans la profession (51,9 % contre 48,1 %). On ne note pas de différence très marquée en ce qui concerne l’âge, les revenus ou le statut de pigiste. En revanche, des clivages apparaissent à trois niveaux.

D’abord, celui de la formation. Les cohortes féminines sont plus diplômées que leurs homologues masculines. Bien que l’écart entre les deux se réduise un peu, les femmes ont en moyenne en 1998, 3,3 années d’études après le bac contre 2,5 années pour les hommes.

Ensuite celui de la division des métiers. Les femmes sont plus souvent secrétaires de rédactions alors que les hommes occupent majoritairement les emplois de reporters et de JRI (journaliste reporter d’image).

Enfin, celui de la répartition par média. Les femmes sont plus nombreuses dans les médias spécialisés (qui offrent près de 47 % emplois au total) des tandis que les hommes sont plus présents dans les médias régionaux et dans l’audiovisuel.

- Variété des filières et des niveaux d’étude

L’élévation du niveau moyen de formation est réelle, mais malgré tout modeste : on passe de Bac +2,6 à Bac +2,9 entre 1990 et 1998. Les non titulaires du baccalauréat se raréfient et ceux qui possèdent un diplôme inférieur ou égal à Bac +2 représentent désormais deux journalistes sur cinq. Les journalistes ayant un niveau égal ou supérieur à Bac+3 constituent, quant à eux, 61 % de la cohorte de 1998. Globalement, le niveau de formation est plus élevé en Ile-de-France (où il est stable) qu’en province (où l’élévation est nette entre 1990 et 1998).

La possession d’un diplôme de niveau élevé ne constitue pas une garantie de carrière, ni de meilleure rémunération (sauf pour les très diplômés). Néanmoins, elle prédispose à occuper un emploi dans les médias nationaux d’information générale (presse quotidienne et magazine, audiovisuel) et dans la presse technico-professionnelle (qui recherche les profils les plus élevés et qui rémunère le mieux). Inversement, une moindre formation conduit à intégrer plus fréquemment les médias de proximité (presses quotidienne et hebdomadaire régionales ; radios et télévisions locales) ; les bas salaires y sont aussi plus nombreux.

Les cursus suivis sont très hétérogènes. Dominent ceux qui sont en information-communication (dont les formations publiques au journalisme) pour près d’un quart des nouveaux entrants ainsi que ceux en lettres et en langues pour près d’un cinquième. Se distinguent ensuite quatre ensembles, regroupant chacun entre 10 à 15 % des diplômés : les sciences humaines et sociales ; le droit et la science politique ; l’économie-gestion et le commerce et enfin les formations en sciences de la vie et de la matière, en santé et les formations techniques.

- La formation professionnelle toujours rare

Disposer d’une formation professionnelle initiale longue (de une à trois années) est encore assez peu fréquent : 16,2 % en 1990 ; 22,9 % en 1998, toutes écoles confondues, agréées ou non (en moyenne, les écoles agréées ne fournissent que 12 % des emplois, ce qui explique la lenteur de la progression de ces diplômés dans la population générale) et prédestine à des emplois dans des médias qui varient selon la notoriété de l’école. Les formations les plus réputées conduisent plutôt vers les médias généralistes nationaux et audiovisuels à forte visibilité tandis que les formations les plus récentes ouvrent plutôt sur la presse régionale et spécialisée. Certaines entreprises, à forte notoriété, ne recrutent presque plus que des diplômés des écoles agréées, alors des secteurs entiers n’y ont presque jamais recours (la presse spécialisée, pourtant premier secteur de recrutement).

- Une forte précarité

Comme dans la population générale des journalistes, le taux de salariés à la pige s’est probablement accru, passant de 27,7 % à 31,2 %. L’absence de diplôme universitaire semble induire une précarité plus grande. Cependant, dans certains secteurs à forte notoriété et donc plus recherchés, on peut disposer d’une solide formation, universitaire et professionnelle, et être pigiste durant plusieurs années. C’est le cas dans l’audiovisuel et dans les médias généralistes. Il est en effet nécessaire d’intégrer un " vivier " constitué de jeunes en position précaire (stages, piges, CDD, statuts impropres) avant de trouver ensuite un emploi stable, rançon de l’acceptation de cette phase qui permet aux employeurs d’observer les qualités de jeunes journalistes (compétences et adaptation à l’entreprise). Les revenus des salariés à la pige sont plus modestes et ont légèrement régressé en moyenne.

La précarité durant la phase d’entrée dans la profession explique l’un des constats les plus surprenants de l’étude : l’âge élevé au moment de l’acquisition de la carte. Il est de 31 ans en moyenne et a paru augmenter au cours de la décennie ; par contre, avoir suivi une formation professionnelle longue permet d’entrer beaucoup plus tôt (en règle générale entre 25 et 27 ans).

Présentation de Dominique Marchetti  [3]

Cette présentation s’appuie sur une enquête collective réalisée en 1999 et 2000 avec plusieurs collègues et principalement sur notre contribution consacrée aux conditions d’entrée sur les marchés du travail journalistique publiée dans l’ouvrage Devenir journalistes. Sociologie de l’entrée sur le marché du travail journalistique [4]. L’idée était tout d’abord d’apporter un " plus " par rapport aux enquêtes traditionnelles sur les statistiques de la Commission de la carte. C’était aussi comprendre les transformations récentes du journalisme en considérant les journalistes avant tout comme des travailleurs " comme les autres " au sens où ils sont des employés d’entreprises ou à leur compte. Cet aspect n’a jamais été véritablement traité par les sociologues qui se sont intéressés à ce terrain.

L’un des enseignements majeurs de ce travail est la grande diversité qui caractérise non seulement le groupe professionnel, comme le montrent les analyses des caractéristiques sociodémographiques et des parcours des nouveaux entrants, mais aussi le marché du travail, notamment tel qu’il se présente pour les jeunes journalistes. Celle-ci renvoie aux restructurations du marché économique des médias, du fait principalement de la montée des médias audiovisuels et des médias spécialisés, et plus largement des changements qui ont affecté les différents espaces sociaux dont les médias rendent compte. L’espace journalistique français n’est pas " éclaté " au sens où il s’agit d’un champ, c’est-à-dire qu’il a une unité - ses propres logiques, enjeux, rapports de force, sa propre histoire, etc. - et que les différents sous univers qui le composent sont en relation les uns avec les autres. Par exemple, ce qui se passe dans certains médias spécialisés en économie peut avoir des effets sur des médias généralistes au travers de leurs rubriques économiques. Mais en même temps, il n’en demeure pas moins que ces sous espaces ont des caractéristiques diverses, des logiques de fonctionnement relativement autonomes. Ainsi, les sous espaces de presses spécialisées sont très différents sous plusieurs rapports de celui des médias nationaux d’information générale et politique. A travers cette enquête, il ne s’agissait donc pas de prétendre rendre compte du champ journalistique dans son ensemble mais seulement d’apporter une contribution à son analyse en se focalisant sur les marchés du travail. Il est bien évident que certains d’entre eux - les médias nationaux d’information générale ou politique ou certains types de presse spécialisée notamment - ont été privilégiés au détriment d’autres, notamment locaux qui demanderaient des enquêtes spécifiques.

En rompant avec les expressions trop vagues et trop générales de " journalisme ", de " presse " ou de " médias ", cette recherche permet en premier lieu de mieux caractériser certains principes généraux de structuration des marchés du travail : les lieux de production, montrant la forte centralisation des emplois à Paris ; les publics auxquels s’adressent les médias, qu’ils soient généralistes ou spécialisés, nationaux ou locaux ; les types de médias, qui représentent autant de marchés ayant des tailles très variables, la mobilité de l’un à l’autre (par exemple entre les médias audiovisuels et la presse écrite) étant par ailleurs très relative. L’étude du marché des entreprises de presse donne aussi à voir l’hétérogénéité des rédactions. La taille, la pyramide des âges, le taux de rotation des effectifs, la répartition par statuts (stagiaires, piges, CDD, contrats de qualification, CDI) ou encore les métiers sont autant de variables permettant de distinguer les rédactions les unes par rapport aux autres. Les changements de l’économie générale du secteur des médias (concentration des entreprises, diversification et externalisation des activités notamment), l’arrivée de nouvelles technologies ou encore par exemple des transformations de la population générale des journalistes (augmentation sans précédent du nombre de professionnels, notamment des pigistes, rajeunissement, féminisation, élévation du niveau d’études, etc.) ont considérablement modifié en l’espace de vingt ans les marchés du travail. L’un des traits les plus remarquables est probablement l’intensification de la concurrence à la fois entre les journalistes, notamment les nouveaux entrants, et bien évidemment entre les entreprises. La montée de la précarité et la sélectivité de plus en plus forte des concours des principales écoles professionnelles sont deux indicateurs qui révèlent bien ce phénomène.

Cette enquête montre en deuxième lieu les transformations des conditions d’entrée sur ce marché sous plusieurs aspects. Elle met tout particulièrement en évidence le renforcement des " sas " d’entrée (stages, piges, etc.), qui constituent tout à la fois des expériences et des mises à l’épreuves obligatoires - synonymes bien souvent de précarité - pour les jeunes journalistes, avant d’espérer l’acquisition d’un emploi plus stable. Ce constat vient d’ailleurs démontrer une fois encore que si la formation professionnelle est un élément déterminant dans l’accès à certains emplois, la socialisation en entreprise ou la formation " sur le tas " demeure essentielle aux yeux des cadres dirigeants chargés de recruter. Les rédactions " locales " ou certains services (tout particulièrement celui dit des " Informations générales " dans le cas de la presse quotidienne nationale) constituent pour eux des " centres de formation ". Par ailleurs, l’analyse met au jour la montée en puissance concomitante des logiques professionnelles et économiques. En effet, la mise en place de procédures de recrutement de plus en plus organisées et sélectives, qui peut aller parfois, notamment dans certains grands groupes à l’importation de méthodes de gestion du personnel nouvelles pour cet univers professionnel, met en lumière ce double processus.

D’autre part, cette enquête par entretiens permet de dégager les " attentes " des employeurs révélant à la fois leur unité et leur diversité. Le niveau ou le type de formation (notamment professionnelle), les expériences antérieures, les affinités entre le nouvel entrant et l’entreprise dans laquelle il postule ou encore l’affirmation de " valeurs " professionnelles (la " passion ", la " motivation " par exemple) sont des critères jugés majeurs. S’agissant des compétences professionnelles attendues par les employeurs, on voit bien comment elles varient entre un pôle spécialisé et un pôle généraliste selon les médias. De surcroît, l’analyse des entretiens fait émerger les difficultés de certaines entreprises - notamment les médias nationaux d’information générale et politique - à trouver, du fait d’une relative homogénéisation de leur recrutement, une plus grande diversité des origines et des trajectoires parmi les jeunes journalistes.

Lorsqu’on observe les relations entre les marchés des formations professionnelles et de l’emploi, on voit bien comment les écoles de journalisme agréées constituent à des degrés divers un des marchés privilégiés pour les médias généralistes mais beaucoup moins pour les médias spécialisés en plein développement. Par ailleurs, si la part des journalistes ayant suivi des formations professionnelles agréées peut paraître faible, elle cache en fait une montée croissante des jeunes entrants passés par des formations initiales ou continues au journalisme et une adaptation croissante de ses formations à une partie de la demande des entreprises.

Loin de s’en tenir à la seule entrée sur le marché professionnel, cette enquête donne à voir en dernier lieu la difficile " gestion des carrières " des journalistes, qui représente l’un des problèmes majeurs des entreprises médiatiques aujourd’hui. Certains cadres dirigeants interrogés mettent en même temps en exergue leurs difficultés à trouver des " encadrants " - auxquels il est demandé d’autres types de compétences, tout particulièrement des capacités à " animer " des équipes rédactionnelles - et à répondre aux " attentes " d’évolutions de carrière de leurs journalistes.

A la lecture de ces différents constats, il reste maintenant à comprendre quelles sont les spécificités du marché du travail journalistique par rapport à d’autres et quels sont les effets de ses transformations récentes sur la production de l’information.

 

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Notes

[1Paris, La Documentation française-DDM-CRAP, septembre 2001, 167 p., 131,19 F - 20 Euros.

[2Professeur à l’IUT de Lannion et chercheur au Centre de recherches administratives et politiques (CRAP, Rennes).

[3Sociologue CNRS au Centre de recherches administratives et politiques (CRAP, Rennes).

[4Le volet de l’ouvrage s’est appuyé sur une série de quarante entretiens avec des cadres dirigeants, chargés du recrutement au sein des entreprises médiatiques, et des responsables de formations au journalisme. Une partie des entretiens utilisés tirés de cette enquête ont été réalisés par Valérie Devillard, Marie-Françoise Lafosse et par nos soins. Christine Leteinturier, Remy Rieffel et Denis Ruellan ont également participé à cette série d’interviews. Qu’ils en soient ici remerciés. Nous tenons également à remercier la Commission la carte d’identité professionnelle des journalistes pour sa collaboration, la Direction du développement des médias (DDM) pour son concours et l’ensemble des journalistes qui ont bien voulu répondre à nos questions.

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