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Dans L’Humanité : Tribune à propos d’Eric Zemmour et consorts

par Pauline Perrenot,

« La censure est vaine » : une tribune dans L’Humanité du 4 octobre 2018.

Pas une semaine ne passe sans que le cirque médiatique ne charrie son lot de « clashs », de « dérapages » et autres « bad buzz ». Un vocabulaire désormais consacré dans les médias, tant ce type d’épisodes les alimente et les fait vivre, comme le mois de septembre l’a encore montré au gré des « polémiques » Zemmour, Campion ou Bastié. Dans leur course à la provocation et à la surenchère, les animateurs-producteurs sont indifférents à ce qui se dit sur leurs plateaux, pourvu que ce soit de nature à capter l’audience. Le groupe Bolloré ne s’y trompe pas, lui qui a capitalisé sur les dernières outrances d’Éric Zemmour en feuilletonnant la polémique jusqu’à plus soif sur les différentes chaînes en sa possession (C8, CNews, CStar et Canal Plus), comme le signalait Arrêt sur images.

La financiarisation du paysage médiatique, son extrême concentration et la concurrence intermédias qui en résulte expliquent, en partie, la circulation circulaire de ces polémiques à répétition. Pour arracher quelques dixièmes de point d’Audimat et capter les intérêts publicitaires associés, les médias dominants commentent en boucle ce qui se dit chez le voisin, en invitant un Zemmour à présenter son dernier ouvrage (16 invitations entre le 7 et le 23 septembre), voire en consacrant des émissions entières à ses « dérapages » en compagnie de « dérapeurs » de la même trempe ou… de lui-même. Le formatage des émissions de télé – service public et secteur privé confondus – repose sur les mêmes ressorts : de faux débats surchargés en invités et fondés sur le principe d’échanges « vifs », nécessitant un vivier de « bon clients médiatiques », disponibles à toute heure pour s’exprimer sur n’importe quel sujet, avec une prime au « franc-parler ».

Cadrant particulièrement avec ce portrait-robot, une poignée de professionnels de la polémique représentant un nuancier de la droite réactionnaire et extrême se répartissent les fauteuils à la télévision et à la radio : Charlotte d’Ornellas (Valeurs actuelles) a son rond de serviette dans 28 Minutes sur Arte, dans l’Heure des pros sur Cnews, et est régulièrement invitée chez Ardisson, où Gilles-William Goldnadel (Valeurs actuelles, FigaroVox) est chroniqueur permanent. Ivan Rioufol (le Figaro) et Élisabeth Lévy (Causeur) bénéficient eux aussi des faveurs de Pascal Praud ou de David Pujadas sur LCI, comme Jean-Claude Dassier (Valeurs actuelles), régulièrement invité par Laurence Ferrari sur CNews. Éric Brunet, quant à lui, anime des émissions sur RMC et BFM TV, tandis que Charles Consigny, ex- « Grande Gueule », est désormais confortablement installé chaque samedi chez Ruquier (France 2).

Face à un tel système, répondre par la censure individuelle semble vain : selon quels critères ? qui pour décider ? et pour quels effets ? Le problème n’est pas ce que ces idéologues pensent ou disent, mais leur surreprésentation dans les grands médias (en plus de celle dont ils jouissent dans leurs médias respectifs) pour venir commenter l’actualité sous l’étiquette trompeuse de simples « chroniqueurs » ou « éditorialistes ». Une surreprésentation qui nourrit la dépolitisation de la politique au profit du sensationnalisme, d’une part, la promotion (légitimation) des thèmes chers à l’extrême droite (sécurité, identité nationale, immigration, islam), d’autre part, dont les plateaux « discutent » en restreignant le périmètre des réponses qui y sont apportées (allant globalement dans le sens du discours dominant de droite). Et surtout, sans qu’il soit possible de remettre en cause le cadrage même de ces thèmes, a fortiori pour leur substituer d’autres questions, notamment sociales.

Le problème est en définitive celui de la structuration et de la financiarisation du champ médiatique, des émissions formatées pour le buzz et l’épanouissement d’animateurs-entrepreneurs de spectacle qui, jouant à guichets fermés, se moquent allègrement de l’information et du rôle démocratique que devraient endosser les médias. Tant que cet ordre médiatique ne sera pas radicalement remis en cause et donc posé comme une question politique, on aura beau sortir tous les Zemmour qu’on voudra par la porte, d’autres reviendront instantanément par la fenêtre.


 

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