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Contre l’interdiction de Euskaldunon egunkaria, quotidien en langue basque

Un quotidien - Euskaldunon egunkaria, seul quotidien généraliste en langue basque - fermé sur simple ordonnance d’un juge d’instruction. Les habituels désenseurs de la liberté de la presse : muets ou presque. Par solidarité, Acrimed publie ici, sous forme de tribune (sous un titre que nous avons choisi), l’analyse de deux journalistes : contre l’idifférence.
(Acrimed, le 22 mars 2002) [*]

Un quotidien fermé sur simple ordonnance d’un juge d’instruction. Ses actuels et anciens dirigeants interpellés et mis au secret. Des journalistes dénonçant avoir subi des tortures de la part des policiers durant leur garde-à-vue. Non, cela ne s’est pas produit dans un Etat au régime de parti unique, ni dans un pays comme la Turquie, mais au cœur de l’Union Européenne, en Espagne, le 20 février dernier. Et ces faits se sont déroulés dans la plus grande indifférence internationale. Le journal en question, Euskaldunon egunkaria, est le seul quotidien généraliste en langue basque. Créé en décembre 1990, il vend 15 000 exemplaires et emploie 150 salariés. Le juge, Juan Del Olmo, de l’Audiencia Nacional, a justifié cette fermeture dans un communiqué commun avec le ministère de l’Intérieur (sic) publié le jour même. Selon ce document, le titre de presse est « un instrument de l’ETA » et « diffuse dans ses pages l’idéologie terroriste ».

Au moment où le gouvernement de M. Aznar éprouve d’évidentes difficultés avec son opinion publique dans sa gestion du naufrage du Prestige et du dossier irakien, la Garde Civile mène une vaste opération qui se solde par 10 arrestations, la mise sous scellée des bureaux à Andoain, Pampelune et Bilbao d’un quotidien (seule la rédaction locale de Bayonne demeure ouverte), des perquisitions au siège des écoles en langue basque (ikastola), d’un hebdomadaire (Argia) et d’une revue scientifique (Jakin) usant du même idiome.

L’annonce de cette fermeture déclenche un tollé général, hormis dans les cercles proches du Parti Populaire au pouvoir à Madrid. Le ministre de l’Intérieur Angel Acebes déclare doctement que le quotidien a été fermé « pour défendre les droits et les libertés des Basques, leur culture, leur pensée et l’expression de leur langue ». L’opposition socialiste, elle, affirme ne pas vouloir « commenter une décision de justice » ; mais elle semble bien embarassée comme en témoignent les propos plus critiques de son secrétaire général dans la Communauté autonome basque, Ramon Jauregui, ou du maire de Saint-Sébastien Odon Elorza. Le reste de la classe politique, de la gauche communiste à l’ensemble des partis nationalistes en passant par le gouvernement autonome basque, s’insurge contre cette fermeture. Tout comme la majorité des syndicats (à l’exception de l’UGT) et des associations culturelles basques (structures d’enseignement, Académie de la langue…) qui dénoncent une « atteinte à un droit fondamental en démocratie, la liberté d’expression », l’interprétant aussi comme « une attaque contre la langue basque ».

L’émotion est également présente dans la presse. Au Pays Basque, les médias sont unanimes pour critiquer l’interdiction du journal. A Madrid, les éditoriaux de El Pais et El Mundo affichent leur « stupéfaction ». Ce dernier souligne ainsi que « ce ne sont pas les journaux qui commettent les délits mais les individus » [1]. Les réactions de soutien à Egunkaria et à la langue basque ont également donné lieu à une importante manifestation le 22 février à Saint-Sébastien, réunissant des dizaines de milliers de personnes de toutes sensibilités politiques. Quant aux principaux concernés, les salariés, ils ont publié un nouveau titre de 16 pages, Egunero, dès le lendemain, avec les moyens du bord.

Tous ces éléments ne sont pas sans soulever un certain nombre d’interrogations et de problèmes. D’un point de vue du droit d’abord. Fondant sa décision sur des documents saisis par la police française sur des membres présumés de l’ETA entre 1990 et 1993, le juge Del Olmo estime qu’Egunkaria est une entreprise « créée » par l’organisation armée « grâce à son financement » et ayant « un rôle précis » au sein de la structure de celle-ci « afin d’accomplir ses objectifs ». Parallèlement, on apprend au travers de la note du ministère et du tribunal que l’opération policière de la Garde Civile « a un caractère purement technique », que la cessation des activités de la société Egunkaria SA a pour objet « d’analyser l’efficacité de la mesure » et que la suspension « provisoire » peut durer cinq ans. On peut s’étonner de la nécessité d’interdire un journal généraliste pour vérifier ses comptes… Cette procédure suscite d’ailleurs la réserve de nombre de juristes. Plus de 300 avocats [2] du Barreau de Biscaye estiment que la décision de fermeture du journal est « illégale, inconstitutionnelle et illégitime ». Selon ces défenseurs, Egunkaria a été fermé sans que l’Ordonnance du magistrat n’ait été communiquée aux représentants de l’entreprise, les privant de fait de la possibilité de former un recours. Or, pour l’avocat basque Iñigo Iruin, la suspension de la liberté d’expression est, d’après l’article 55 de la Constitution espagnole, « possible uniquement dans les cas d’Etat d’exception ou d’Etat de siège ». Serait-ce le cas aujourd’hui ? Et M. Iruin de rappeler opportunément qu’il faut remonter à la Loi de la presse du ministre Manuel Fraga Iribarne (actuellement président du gouvernement autonome de Galice) de 1966 pour trouver une norme prévoyant la fermeture préventive d’un média d’information. Une question vient dès lors à l’esprit. Le juge Del Olmo s’appuierait-il sur un texte d’origine franquiste pour justifier sa décision ? On n’ose le croire.

La fermeture d’un quotidien par un magistrat espagnol a connu un précédent. Le 15 juillet 1998, un autre juge de l’Audiencia Nacional, Baltasar Garzon ordonnait la « fermeture provisoire » du quotidien Egin et de la radio Egin Irratia, ces deux médias étant accusés d’appartenir au « réseau financier d’ETA » [3]. 26 personnes sont alors incarcérées plusieurs mois puis libérés après le versement de lourdes cautions. Depuis plus rien. Si ce n’est toutefois que l’affaire, cinq ans plus tard, n’a toujours pas été jugée. Mais le quotidien n’a jamais réouvert et ses 200 salariés ont été licenciés. Entre temps, la 4e Chambre Pénale de l’Audiencia National a contredit à plusieurs reprises au travers de ses arrêts les arguments du magistrat. D’abord en arguant que seules des personnes individuelles peuvent être rendues responsables de délits et non pas des sociétés. Mais également en soulignant que la fermeture d’un quotidien est une décision judiciaire qui ne relève pas des prérogatives d’un magistrat de l’Audiencia Nacional. En 1999, suite à une souscription populaire, un nouveau quotidien à la ligne éditoriale proche de la gauche indépendantiste - Gara - a pu voir le jour.

Le malaise suscitée par cette affaire se renforce à l’écoute du témoignage d’une des dix personnes arrêtées le 20 février. Dès sa sortie de prison, le directeur de la publication du quotidien, Martxelo Otamendi détaille dans plusieurs médias les violences qu’il affirme avoir subies lors de ses cinq jours de mise au secret : coups, étouffement par la mise de poche plastique sur la tête, simulacres d’exécution, humiliations en tous genres… Un tel récit, réfuté vigoureusement par le ministre de l’Intérieur qui a décidé de porter plainte en diffamation contre l’intéressé, est cependant similaire à ceux des rapports annuels que consacre Amnesty International à l’Etat espagnol [4].

Rejetant en bloc les accusations du magistrat de « collaboration » avec ETA, les journalistes et dirigeants mettent en avant que leur quotidien n’est pas un journal de la gauche indépendantiste. Ses colonnes étaient en effet largement ouvertes à tous les points de vue de la société basque, y compris ceux du Parti Populaire. Et s’il publiait des communiqués de l’organisation armée, des personnalités tels que le philosophe Fernando Savater appartenant à l’association Basta Ya [5] y ont trouvé une tribune pour dénoncer le « nettoyage ethnique » et la « terreur » des nationalistes basques. Devenu au fil des ans une référence et un outil de développement de la langue basque, ce titre de presse a bénéficié de financements publics de la part de la Communauté autonome basque (CAB) et de celle de Navarre. Ce que n’a pas manqué de souligner l’ancien ministre de l’Intérieur et chef de file du PP en Pays Basque, Jaime Mayor Oreja, qui a accusé le Parti Nationaliste Basque - au pouvoir dans la CAB en coalition avec la gauche communiste IU et un autre parti nationaliste EA - de collaborer avec ETA, puisque le gouvernement régional soutient cet organe de presse.

Cette stigmatisation illustre la stratégie politique menée (avec l’appui de l’opposition socialiste) ces dernières années par la droite espagnole. Celle-ci prétend régler la question nationale basque en la réduisant à une simple affaire de terrorisme, auquel seraient lié, peu ou prou, toutes les forces sociales et politiques, majoritaires en Pays Basque d’Espagne, réclamant la reconnaissance du droit à l’autodétermination - sans nécessairement prôner l’indépendance [6]. Cette assimilation a ainsi d’abord conduit à la suspension, l’interdiction puis l’illégalisation de plusieurs organisations politiques de la gauche indépendantiste [7] considérées par la justice et l’exécutif espagnols comme étant liées à ETA. Cette fois, l’action politico-judiciaire tend à affirmer l’équation langue basque=terrorisme. Partager n’importe lequel des objectifs de l’organisation armée - en l’occurrence le soutien à la langue basque -, sans pour autant en approuver les méthodes, revient a être accusé de collusion avec ETA. Aujourd’hui un quotidien bascophone. Et demain ? La rhétorique antiterroriste sera-t-elle invoquée pour fermer des écoles en langue basque ?

La fermeture d’un quotidien est toujours un fait grave. Dans le cas présent, son onde de choc demeure largement circonscrite à l’Etat espagnol. Comment ne pas souligner le faible écho dans les médias français [8] à la différence d’autres événements (attentats, arrestations,…) au Pays Basque qui suscitent davantage de "réactivité" [9]. C’est que depuis Paris aussi, le "problème basque" est perçu comme une affaire de terrorisme. Dès lors, en ces temps d’après 11 septembre et de guerre perpétuelle, il est inquiétant que des droits fondamentaux, tels que celui de la liberté d’expression et d’association, puissent être bafoués dans des démocraties, sur une simple décision d’un juge d’instruction en invoquant la lutte contre le terrorisme. Et ce, dans une indifférence européenne quasi générale.

Une indifférence et une confusion qui sont synonymes d’accord tacite [10]. Il n’est pas sûr que cela soit le meilleur moyen d’en finir avec la violence politique. Et moins encore de trouver une solution politique au "problème basque" - qui ne date, ni ne se réduit à ETA - et à son trop long cortège de morts et de souffrances.

Patrick Cassan, journaliste
Iban Etxezaharreta, journaliste

 

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Notes

[1El Mundo, 21 février 2003.

[2Communiqué publié le 28 février.

[3La revue Ardi beltza a connu le même sort en mars 2001. Cf. Iban Etxezaharreta La loi du silence ? De Egin à Gara, Gatuzain, Bayonne, 2001.

[4Dans une enquête publiée le 13 mars, le Comité pour la prévention de la Torture (organisme relavant du Conseil de l’Europe) affirme même que « le cadre légal espagnol n’offre pas de garanties pour prévenir la torture ».

[5Cette association « civique », créée à la fin des années 90, regroupe intellectuels et hommes politiques, qui, membres ou proches du PSOE et du PP, sont hostiles à toute négociation avec ETA contre lequel ils organisent des manifestations. Plus largement, s’opposent à toute demande des nationalistes basques, notamment celle de la modification de la Constitution espagnole permettant l’exercice du droit à l’autodétermination.

[6Le récent "plan Ibarretxe" - du nom du président de la CAB - proposant une révision du rapport entre le Pays Basque a également été accusé de faire le jeu d’ETA.

[7Ainsi en vertu de la nouvelle loi sur les partis politiques, le Tribunal suprême a validé le18 mars dernier l’interdiction du parti Batasuna (10% aux dernières élections régionales et 7 députés). Auparavant le juge Garzon avait notamment mis hors la loi les mouvements de jeunes Haika et Segi, de meêm que les associations de soutien aux prisonniers d’ETA Gestoras pro Amnistia et Askatasuna.

[8Les jours suivant ont donné lieu à quelques dépêches AFP, une brève dans le Figaro, un filet dans Libération (puis un article une semaine plus tard), rien dans Le Monde (le seul article est paru trois semaines plus tard). Le fait fut d’abord couvert par Sud-Ouest dans son édition locale (avant d’être intégré dans les pages internationales), et à l’échelon régional par France 3. Rien en revanche dans les autres chaînes hertziennes.

[95 personnes ont été tuées en 2002 dans des attentats d’ETA. Outre les magistrats, policiers et militaires, les conseillers municipaux du PP et du PSOE, ainsi que des journalistes et organes de presse sont devenus la cible de l’organisation armée à partir du milieu des années 90. Ce qui a valu à ETA d’être qualifiée de « prédateur de la liberté de la presse » par Reporters sans frontières ; cependant, RSF est plus prudent lorsqu’il s’agit de prendre la défense de médias basques fermés au nom de l’antiterrorisme.

[10Notamment de la part des autorité françaises. Cf. Patrick Cassan, Le pouvoir français et la question basque 1981-1993, L’Harmattan, Paris, 1997.

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