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Comment l’esprit ne vient pas aux filles - La presse pour adolescentes et préadolescentes (1990-2002)

par Pierre Bruno,

Alors que le secteur associatif s’est depuis longtemps intéressé à la formation de l’esprit critique des jeunes générations face aux médias généralistes, les périodiques destinés spécifiquement aux jeunes restent généralement exempts de toute polémique. La croyance en une crise illusoire de la lecture ainsi que des pressions marchandes discrètes ont en effet fortement contribuées à ce que les valeurs véhiculées par la presse et les livres pour la jeunesse ne soient que rarement étudiées de manière critique. Pourtant, et pour ne prendre qu’un exemple, l’étude des modèles proposés aux filles depuis une quinzaine d’années ne manque pas de poser des questions sur la permanence et les mutations de l’inculcation de classements sociaux arbitraires dans un groupe donné.

Au travers des périodiques qui leur sont destinés, les adolescentes, comme leurs aînées, ne sont pas confrontées à une condition féminine homogène mais à des statuts très diversifiés, très fortement corrélés aux inégalités sociales. Dès le début des années 1990, la presse pour adolescentes entérine l’inégalité des attentes, espoirs et résignation, tant du point de vue affectif que professionnel.

Le modèle féminin présenté par 20 ans a parfaitement profité des acquis de la libération sexuelle. La lectrice supposée aime à se donner un look un peu provocateur, de garce qui brise les cœurs et les foyers (« Il est marié. Comment vous débarrasser de Bobonne ?  », 20 ans, Avril 1991). Mignonne, cultivée, elle n’est plus soumise au désir du mâle et n’attend plus de lui la révélation de la sexualité. Les relations homme/femme, codifiées par le marketing et la communication (la revue parle d’ « étude de love-marketing », de « tour du marché potentiel »), se fondent sur des rapports de force entre des filles charmantes et des mâles fortement hiérarchisés selon leur rôle social. Le but de la jeune fille est, après de multiples aventures, d’obtenir ce qu’elle a pu « trouver de mieux à l’étalage ».

Si la lectrice de 20 ans apprend à séduire et à « jeter » les incapables, la lectrice de Jeune et Jolie et, plus encore, celle de Bravo girl ! ou Mini se voient offrir des modèles moins dominateurs et généralement placés dans une position d’infériorité par rapport au mâle comme en témoignent de nombreux articles : « Comment lui dire : ‘non, pas ce soir’, sans se faire jeter  » (Jeune et jolie, Avril 1991). Dans sa rubrique « Sentiments », Bravo Girl ! présente ainsi « deux jeunes amoureux » de 16 et 18 ans reproduisant le schéma traditionnel de l’homme volage et de la femme soumise qui l’attend sans se plaindre.

« Il t’est arrivé de coucher avec d’autres filles ?
- J : Oui, à trois reprises (...)
Christine, comment vis-tu cette situation ?
- C. : Je suppose que les garçons sont différents de nous. Moi je n’ai pas envie d’aller voir ailleurs (...) Mes copines se font la même réflexion ! (...) Ça me fait de la peine, évidemment, mais d’un autre côté, sa franchise me rassure. »

L’inégalité des jeunes femmes sur le marché amoureux se double d’une inégalité sur le marché de l’emploi. Professions valorisantes ou plans de carrière ne sont certes plus l’apanage des hommes. Le modèle proposé par 20 ans, qui travaille ou se prépare à travailler dans la pub, la finance, l’édition,... intègre parfaitement les nouvelles valeurs de l’entreprise : culte de l’excellence technologique, langue de bois de la communication ou du marketing, acceptation sans partage du jeu du pouvoir... La jeune femme active apprend, dans les pages de la revue, à pratiquer la délation, à exploiter selon son gré le personnel moins qualifié, à subir les abus de pouvoir sans blêmir, bref à savoir occuper son rang :

«  N’espérez pas sortir du statut de petite dernière si tous les midis, à la cantoche, vous gloussez à la table des stagiaires. Il serait plus diplomatique de faire plateau commun avec les vieux routiers de la maison. On parlera de courbes de ventes pendant les crudités, mais, au gigot, vous aurez glané une foule d’infos utiles. Comme la nouvelle de la récente démission de Bernard, l’assistant-chef de produit, que vous vous verriez bien remplacer. »

Jeune et Jolie présente un rapport au monde du travail assez différent lorsque le but proposé est d’« avoir bientôt un métier sans passer par la case chômage. » Ce souci d’une rentabilité à court terme conduit le magazine à inciter l’adolescente à abandonner toute idée de rêve professionnel et à l’aider à s’orienter vers les centres d’apprentissage et la fonction publique (Postes, Police, Education Nationale...), carrières présentées comme moins prestigieuses et sans grand intérêt, mais offrant, selon ce périodique, l’immense avantage de rémunérer ses membres pendant leur formation. Bravo Girl ! évoque plus rarement le rapport au monde du travail mais les publicités qui s’y rapportent (enseignement privé) s’adressent à un public faiblement qualifié (niveau 4ème/3éme) en lui proposant des formations à des emplois traditionnellement réservés aux femmes des milieux populaires : vendeuse, secrétaire, coiffeuse...

Précisons (même si cela est toujours resté minoritaire dans la presse pour jeunes) que pendant longtemps, et bien avant l’engouement médiatique pour le sujet, les revues « bas de gamme » comme Miss ont été les seules à proposer des témoignages de filles de milieux modestes soumises à des rapports de domination masculine de plus en plus violents (adolescentes humiliées publiquement par leur petit ami, brutalisées par des groupes de garçons, violées collectivement, etc.)

Dominés ou dominants, ces modèles féminins tendent, au cours de la décennie, à se transmettre aux filles de plus en plus tôt. Dans les années 1997-1998, alors qu’apparaissent et se multiplient les titres destinés aux préadolescentes, cette hiérarchie est désormais proposée aux 9-12 ans, une fois adaptée aux problématiques spécifiques de cet âge.

Ainsi, Julie multiplie clairement les appropriations des signes traditionnels de la masculinité. Des reportages mettent en valeur des filles devenues pompiers bénévoles ou pratiquant des sports de combat. Ce titre tend aussi à rompre avec les canons convenus de la beauté féminine en mettant en valeur, tant par les modèles des couvertures que par le petit personnage qui sert de mascotte à la revue, les filles brunes aux cheveux courts, en tee-shirt, pantalons et baskets, négatifs parfaits de la poupée Barbie.

Minnie propose une image de la femme plus traditionnelle et plus dévalorisante. Non seulement les couvertures privilégient les petites filles blondes aux cheveux longs mais les principales héroïnes des bandes dessinées, Minnie et Daisy, multiplient les signes redondants et convenus de la féminité : chaussures à talons, jupes à frous-frous, chemisiers bouffants, sacs à main, nœuds dans les cheveux. Les conventions morales doublent les conventions physiques. La majorité des bandes dessinées ne laisse aux personnages féminins qu’un rôle secondaire et passif qui reproduisent les conventions les plus éculées. Minnie avoue se sentir protégée aux côtés de Mickey, Daisy s’évanouit à la vue de l’acteur qu’elle admire, refuse, au restaurant, de partager l’addition ou, divisée entre ses deux soupirants Donald et Gontran, se retrouve au bras de celui qui s’agite le mieux en sa faveur au gré de leurs fortunes diverses.

Si elles annoncent ce qui existe à l’âge adulte, les revues témoignent aussi de logiques nouvelles de ségrégation comme le lien entre précocité et reproduction sociale. En effet, si les deux titres s’adressent à des enfants d’âge semblable (de 9 à 12 ans pour Julie, de 8 à 13 ans pour Minnie), ils offrent des images radicalement différentes de cette population. Minnie propose une image très enfantine (la revue est ainsi vendue avec un gadget, bague à eau ou chauve-souris gluante, destinée à faire des farces à ses copines) alors que Julie s’inscrit dans une préadolescence empreinte de sérieux. Minnie est du côté du jouet (Lego, boîte de magicien...) alors que Julie est du côté du jeu Scrabble ou du bridge. Minnie propose des bandes dessinées, Julie de courts romans. Et si le courrier des lecteurs de Minnie fait la part belle à des problématiques enfantines (la peur du noir, le nounours...), celui de Julie se présente comme un lieu d’expression et de débats autour des problèmes de société d’intérêt général (les pittbulls) ou concernant plus particulièrement les enfants (la puce anti-violence). La revue multiplie ainsi les encouragements à l’action citoyenne, tant par les incitations à participer aux grandes opérations caritatives (Société Protectrice des Animaux) que par les louanges faites aux initiatives individuelles. Mais si Julie se réfère fréquemment à la misère du monde (pauvreté, exclusion...), cette dernière est toujours mise à distance et jamais vécue directement, contrairement à Minnie, où est évoqué, certes en des termes détournés, mais sans ambiguïté, le problème du racket à l’école.

Pour autant, les vieilles recettes de la ségrégation, comme la pré-orientation scolaire précoce, ne sont pas oubliées. Ainsi, après qu’une exposition ait révélé de nombreuses vocations pour l’égyptologie ou l’archéologie, deux des revues proposent, pour travailler dans ce domaine, deux filières différentes : une filière traditionnellement féminine (les beaux-arts) pour Minnie et une filière passant par des bacs scientifiques pour Julie. Bien que supposant cinq à huit années d’études universitaires préalables, ce métier est présenté comme allant de soi dans Julie, alors que dans Minnie, il n’est « réservé [qu’]aux courageuses », les études supérieures étant toujours présentées, dans cette revue, non pas comme une évidence, mais comme une exception placée sous le signe de l’effort et de la difficulté.

A l’heure où de nombreuses études sociologiques, soucieuses de liquider l’héritage bourdieusien, tendent à remettre en cause le lien entre pratiques culturelles et classes sociales, l’étude de la presse montrent que même si la « culture jeune » peut se fonder sur des objets communs, ceux-ci ne doivent pas faire oublier la diversité des fonctions que peuvent remplir ces mêmes objets. Ainsi, la capacité à tenir un discours sur la culture s’avère aussi distinctif que la culture elle-même. Si Minnie ne présente l’actualité cinématographique que par l’intermédiaire de placards publicitaires ou de courts rédactionnels tout à la fois descriptifs et autoritaires (« Fais confiance à Minnie [...] : c’est vraiment le film du mois ! »), Julie développe des critiques sur une double page, témoignant d’un souci d’initiation aux techniques et à l’art par une présentation de la réalisation des effets spéciaux ou des romanciers et des œuvres originales dans le cas d’adaptations. Cette bonne volonté culturelle se retrouve jusque dans les fréquentes concessions aux goûts juvéniles les plus communs, comme l’admiration envers le très charismatique Leonardo de Caprio : « Nous on l’aime. Et si on l’aime, ce n’est pas seulement pour sa beauté, mais surtout pour son talent. »

Cette plus-value culturelle se retrouve dans la mise en scène des pratiques transversales, généralement des pratiques modernes, à la mode, fortement connotées « jeune ». Là où le Journal de Barbie présente un objet (des rollers) et insiste sur des valeurs féminines (« Voici des rollers très mignons... ») que d’aucuns jugeront superficielles (« Tu vas pouvoir frimer et conjuguer le sport et la rigolade ! Tu vas avoir une classe folle, c’est sûr ! » n°30, déc. 97, p.21), Julie (n°1, août 98, pp.64-66) propose un long article suivi d’un test comparatif proche de ceux des revues consuméristes. Pour cette revue, les rollers, « ce n’est pas que de la frime » et la pratique se voit non seulement dotée de valeurs éducatives et morale (« moyen écologique de profiter de la nature », « en plus, bon pour la santé »), mais elle devient aussi l’objet d’un apprentissage quasi scolaire (un dictionnaire explicite les termes à connaître comme catcher, spot, rider aggressive...) qui peut être à la fois l’objet de consommations supplémentaires (ateliers, stages, randonnées...) et celui de prescriptions autoritaires (les vêtements à la mode sont présentés comme « obligatoires »). La pratique devient aussi un moyen d’expression de la personnalité et de distinction, donc d’intégration sociale (« C’est faire partie d’une tribu avec son langage, sa tenue et sa façon d’agir... »).

Le rapport même à la beauté et à l’élégance se place aussi dans les titres les plus distinctifs, sous le signe de la plus-value culturelle. Dans le Journal de Barbie, la beauté est essentiellement placée sous le signe de l’acquisition matérielle et de la capitalisation. Les pages « Beauté » sont ainsi de simples accumulations quantitatives de biens plus ou moins luxueux selon le moment de l’année. Dans Julie, les mêmes pages présentent la beauté comme un savoir-faire et non comme une simple (et vulgaire) acquisition de biens. L’élégance est ainsi placée sous le signe de la maîtrise des codes, principalement ceux touchant à l’harmonie des couleurs (« En règle générale, il ne faut pas porter plus de trois couleurs. Et une seule teinte doit dominer l’ensemble. Les autres ne s’utilisent qu’en petites touches  » Julie, n°1, p.31) et la beauté physique relève, elle aussi, d’un savoir-faire plutôt que d’un don inné. La qualité d’un bronzage, la beauté d’un sourire ou la perfection d’une ligne sont ainsi présentées comme la mise en pratique de techniques et d’une autodiscipline reposant tout à la fois sur l’acquisition de compétences scientifiques (qu’est-ce que les calories ? quelles sont les différentes composantes du rayonnement solaire ?) et sur une mise à distance des préjugés relevant du sens commun (on peut se baigner juste après un repas, le poisson ne rend pas intelligent...)

A une époque où l’inégalité des chances est sinon combattue, du moins verbalement condamnée, les périodiques pour la jeunesse permettent d’observer la permanence de la transmission de modèles de comportements qui reproduisent (aux deux sens) les hiérarchies sociales. Contrairement aux idées reçues, ces inégalités ne tendent pas à se résorber : elles se transmettent de plus en plus précocement et tendent à se déplacer, à s’« intellectualiser ». Cette inégalité est-elle spécifique au sexe traditionnellement défini comme faible ? Nous pouvons en douter, même si, faute de presse similaire pour les adolescents, il est assurément plus facile d’en déceler la trace dans des registres purement féminins.

Pierre Bruno

 

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