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Comment concourir pour Le Monde et le servir gratuitement

Courant septembre 2007, les responsables de diverses formations en journalisme et en commerce recevaient une lettre de Companieros - une entreprise spĂ©cialisĂ©e dans la mise en place de projets Ă©ducatifs Ă  destination des Ă©lèves des « grandes Ă©coles » -, les invitant Ă  participer au concours Le Monde-Grandes Ecoles. Objet de ce concours organisĂ© par Companieros : la rĂ©alisation de bout en bout par des Ă©tudiants de Sciences-Po ou d’écoles de commerce de « supplĂ©ments rĂ©gion » de huit pages pour le quotidien, et ce sans rĂ©munĂ©ration aucune. Le premier prix : un stage non rĂ©munĂ©rĂ© au Monde. Et on est priĂ©s de sourire !

Le marketing au cĹ“ur du « projet Ă©ditorial »

Le concours Le Monde-Grandes Ă©coles mis en place par Companieros succède dans la continuitĂ© Ă  dix-neuf ans de concours L’Express-Grandes Ecoles. Il s’inscrit dans une politique globale de recours Ă  une main d’Ĺ“uvre gratuite ou sous-payĂ©e mais qualifiĂ©e mise en place par les mĂ©dias dominants, avides de « produire » au meilleur prix, quitte Ă  produire vite et mal [1].

Sur la forme, le calendrier très serrĂ© (octobre Ă  mars), le budget limitĂ© (1500 euros) accordĂ© aux Ă©tudiants et l’obligation qui leur est faite de rechercher des annonceurs et d’organiser eux-mĂŞmes la vente du « supplĂ©ment » dans leur ville ne peuvent que laisser une place rabougrie au journalisme proprement dit, la traque des annonceurs et l’organisation de la vente Ă©tant particulièrement « chronophages » - pour reprendre un terme employĂ© par la responsable d’une des formations sollicitĂ©es qui, pour cette raison, a refusĂ© d’impliquer ses Ă©tudiants en journalisme dans ce projet.

Ce sont d’ailleurs la « qualitĂ© » des pages publicitaires et celle de la stratĂ©gie marketing qui sont au cĹ“ur de l’Ă©valuation du travail des Ă©lèves. Un « supplĂ©ment » qui aurait un contenu rĂ©dactionnel de qualitĂ© mais des pages de publicitĂ© en nombre insuffisant n’aurait aucune chance de remporter le premier prix [2].

Et pour qu’aucun doute ne subsiste sur la fusion entre le journalisme et le commerce, on peut relever, parmi les critères d’évaluation, outre la « qualitĂ© de la rĂ©daction et [la] pertinence des sujets », le « montant publicitaire rassemblĂ© » et les « actions de promotion et augmentation des ventes ». Pour preuve, ce commentaire du palmarès 2006 par Companieros : « L’Ă©dition 2005-2006 a Ă©tĂ© un crĂ» exceptionnel : d’excellentes performances tant publicitaires que commerciales et surtout une qualitĂ© rĂ©dactionnelle reconnue par l’ensemble du jury. [...] C’est l’ESC Montpellier qui gagne le premier prix. Ce premier prix couronne un excellent dossier central consacrĂ© Ă  l’Ă©conomie souterraine ainsi qu’une performance globale d’Ă©quipe excellente notamment publicitaire. » [3] . D’ailleurs, les exigences en matière publicitaire dictent la mise en page des « supplĂ©ments » ainsi que le calendrier de la « formation » (car il s’agit bien de « formation », ne l’oublions pas).

C’est donc sans surprise que l’on dĂ©couvre que sur dix Ă©coles ayant acceptĂ© de prendre part Ă  cette opĂ©ration pour l’annĂ©e 2007-2008, cinq sont des IEP et cinq des Ă©coles de commerce. Or, si les premiers sont susceptibles de former leurs Ă©tudiants au journalisme au travers de masters professionnels, les autres ont pour seul objectif de former des futurs managers, chefs de projets, spĂ©cialistes en marketing, etc.

Formation ou formatage ?

Le Concours Le Monde-Grandes Ă©coles est censĂ© ĂŞtre une formation intĂ©grĂ©e au cursus des Ă©lèves volontaires. Companieros qualifie ce type de formation de « learning experience, une forme pĂ©dagogique originale » et plastronne : « Certains apprentissages doivent ĂŞtre thĂ©orisĂ©s avant d’ĂŞtre mis en pratique : d’autres demandent Ă  ĂŞtre vĂ©cus de manière concrète pour pouvoir ensuite ĂŞtre conceptualisĂ©s : c’est le cas des formations Ă  l’ouverture, au dialogue et Ă  l’interculturalitĂ© et plus largement de toutes les formations au questionnement. Les expĂ©riences apprenantes Companieros sont pour les Ă©tudiants des apprentissages concrets, sous diffĂ©rentes formes, du questionnement. Ces apprentissages passent le plus souvent par des travaux en Ă©quipes, rĂ©unissant selon les cas des Ă©tudiants de diffĂ©rentes formations et des professionnels engagĂ©s. » [4]

OriginalitĂ©, ouverture, dialogue, questionnement, engagement... Les intentions pourraient paraĂ®tre louables, s’il ne fallait comprendre l’inverse : l’originalitĂ©, l’ouverture, le dialogue, le questionnement et l’engagement doivent revĂŞtir l’uniforme du mĂ©diatiquement correct. En effet, les Ă©lèves vont devoir fabriquer un « produit » de commande, prĂ©-vendu et calibrĂ© pour les annonceurs. Il s’agit de les entraĂ®ner Ă  la gestion d’une entreprise (de presse) en miniature, et au-delĂ  de leur inculquer, en guise d’esprit d’Ă©quipe, l’esprit d’entreprise –autrement dit l’esprit de compĂ©tition (mise en concurrence des Ă©quipes les unes contre les autres, comme dans la « vraie vie ») et les normes du « management » : l’exploitation de l’homme par l’homme (les participants Ă©tant chargĂ©s de gĂ©rer des Ă©quipes de vendeurs, comme de vrais managers) [5].

Dernier ressort de ce projet : l’exaltation de la valeur travail, gratuit de prĂ©fĂ©rence. Ă€ aucun moment en effet, il n’est prĂ©vu de rĂ©munĂ©rer les Ă©tudiants pour le travail accompli, alors mĂŞme qu’ils doivent ĂŞtre mobilisables ou mobilisĂ©s Ă  tout moment, vacances scolaires comprises [6].

C’est tout juste si Le Monde s’engage Ă  « indemniser » les heureux vainqueurs pour leur stage, Ă  hauteur de 30% du SMIC (seuil au-delĂ  duquel Le Monde SA devrait payer des « charges » sociales). Mais dans un contexte oĂą on ne cesse de rĂ©pĂ©ter aux Ă©lèves de ces Ă©coles – et en particulier aux Ă©tudiants en journalisme, secteur qui adore les stagiaires et les prĂ©caires – qu’ils doivent faire des stages pour assurer leur avenir et oĂą leur cursus comprend en gĂ©nĂ©ral des stages obligatoires, ceux-ci, quand ils ne trouvent pas normale cette absence de rĂ©munĂ©ration, finissent par s’y rĂ©signer bon grĂ© mal grĂ©, en se disant qu’Ă  dĂ©faut d’euros, ils obtiendront quelques lignes supplĂ©mentaires sur leur CV.

Sois stage et fier de l’ĂŞtre !

Il peut paraĂ®tre surprenant que nombre d’élèves s’engagent avec enthousiasme dans un tel projet. Mais, dans ces « grandes Ă©coles », il est communĂ©ment admis que l’enseignement reçu n’a d’autre finalitĂ© que de prĂ©parer une entrĂ©e triomphale sur le marchĂ© du travail : l’intrusion d’entreprises privĂ©es dans la vie de l’Ă©tablissement semble donc aller de soi. Mieux : ce sont les Ă©lèves, au travers de leurs associations, qui font appel Ă  elles pour sponsoriser leurs activitĂ©s extrascolaires et se chargent de promouvoir leurs sponsors sans rĂ©munĂ©ration aucune [7]. Dans ce contexte, les entreprises sont associĂ©es Ă  « l’esprit potache » censĂ© rĂ©gner lors d’Ă©vĂ©nements comme les journĂ©es ou week-end d’intĂ©gration (bizutages) ou encore, dans le cadre des IEP, les rencontres sportives (CritĂ©rium) inter-IEP qui ont lieu chaque annĂ©e, qui s’inscrivent elles aussi dans cette dynamique de « bizutage » qui est – entre autres – Ă  la base de l’esprit de corps (symbolisĂ© lors des rencontres sportives par le port du mĂŞme t-shirt – erstaz d’uniforme – aux couleurs de l’Ă©cole par tous les Ă©lèves). Car derrière le jeu, l’humour et le « second degrĂ© » règne toujours l’esprit de compĂ©tition et la violence sinon rĂ©elle, du moins symbolique, qui conduit Ă  exclure sans le dire ceux qui ne rentrent pas dans la norme.

Le concours Grandes Ecoles de Companieros s’inscrit dans ce contexte. On y retrouve les mĂŞmes ingrĂ©dients que lors d’un CritĂ©rium inter-IEP : esprit de corps, esprit de compĂ©tition (concours de vendeur, concurrence avec les autres Ă©coles), port de t-shirts-uniformes pour la vente Ă  la criĂ©e. Les Ă©lèves de l’Ă©quipe gestionnaire du projet voient tous les avantages qu’ils peuvent tirer d’une telle « expĂ©rience » (voir en « Annexe » l’exemple de l’IEP de Toulouse, qui a participĂ© au Concours L’Express-Grandes Ecoles en 2006-2007)

En retour, si l’on ose dire, les entreprises mĂ©diatiques n’ont guère de peine Ă  former des rouages dĂ©jĂ  prĂŞts Ă  servir et qui commencent par le faire gratuitement. On pourrait croire que Le Monde nĂ©glige d’enquĂŞter sur les stagiaires qui pullulent dans les grandes entreprises. Faux ! Il est mĂŞme arrivĂ© que Le Monde publie sous le titre « Les stagiaires, armĂ©e de rĂ©serve de l’entreprise » (5 novembre 2005) une très intĂ©ressante enquĂŞte de FrĂ©dĂ©ric Potet. On pouvait y lire notamment : « Si aucun secteur ne semble Ă©pargnĂ©, certains sont connus pour utiliser des bataillons de stagiaires qu’ils paient des clopinettes. Il en va ainsi de la communication , des mĂ©dias , de la publicitĂ©, de la culture, de l’édition... Mais aussi de nombreuses PME nĂ©es lors de l’éclosion des start-up. ». Nous notions alors : « Tout ce que dit cette enquĂŞte (qui mĂ©riterait d’être citĂ©e intĂ©gralement) est applicable aux entreprises mĂ©diatiques. Une prochaine enquĂŞte ? » [8] Cette enquĂŞte n’a pas encore Ă©tĂ© publiĂ©e. Etonnant, non ?

Marie-Anne Boutoleau

Annexe : Un bilan des Ă©lèves de l’IEP de Toulouse (Concours L’Express, 2006-2007) [9] :

Les Ă©lèves dĂ©crivent ainsi l’« intĂ©rĂŞt du projet »  :
a) pour l’école :
- Associer l’image de l’IEP Ă  un support connu, L’Express.
- Montrer sa capacité à associer ses élèves à un projet professionnel de grande ampleur.
- Rapprocher les élèves du secteur professionnel.

b) pour l’environnement de l’école :
Cela fait quelques années que l’ESC Toulouse réalise ce concours. Le projet retourne en 2007 sous la responsabilité de l’IEP de Toulouse. Notre action reflètera donc le souci du milieu universitaire de promouvoir des actions et évènements locaux. Mais ce projet est surtout l’opportunité pour des entreprises locales de bénéficier de la notoriété nationale du journal.

c) pour les Ă©lèves de l’IEP de Toulouse :
Grâce à ce projet les élèves candidats au concours vendeurs pourront avoir une expérience de terrain et pourront apporter leur expérience sur deux ou trois jours dans le domaine de la vente. Ils bénéficieront d’une sensibilisation aux techniques de vente. Au-delà, ils s’associent dans un projet qui a pour but de fédérer les élèves qui y participeront. Si ce concours mobilise uniquement dix étudiants de l’IEP de Toulouse dans la réalisation du supplément, il en va autrement de la vente du numéro. La campagne de vente du supplément régional de l’IEP de Toulouse est un événement qui va permettre d’associer l’ensemble des étudiants à ce projet pour faire gagner notre école.

« EvĂ©nement » qui ne manquera pas de prendre la forme d’un grand jeu Ă  l’issue duquel les « meilleurs » sont rĂ©compensĂ©s. Plus loin, au sujet de le recherche d’annonceurs, les mĂŞmes expliquent : « NĂ©anmoins, cette expĂ©rience fut des plus enrichissantes, et ce quelque soit l’orientation professionnelle future de chacun. Elle fut une première expĂ©rience de terrain pour certains, la dĂ©couverte d’un autre secteur d’activitĂ©s pour d’autres, pour ceux notamment ayant dĂ©jĂ  effectuĂ© des stages professionnels. Elle permit de dĂ©velopper des qualitĂ©s personnelles comme la rigueur tout au long du projet, ou encore l’organisation [...]. L’apport est Ă©galement bĂ©nĂ©fique Ă  l’IEP de Toulouse : Nous avons tĂ©lĂ©phonĂ© Ă  de nombreuses entreprises et structures institutionnelles en tant qu’élève de l’IEP. Nous nous sommes efforcĂ©s de nous montrer le plus professionnel possible, et ce en toutes circonstances, ce qui a contribuĂ© Ă  diffuser une image dynamique et positive des Ă©tudiants de l’IEP tout en faisant connaĂ®tre l’IEP de Toulouse. »

Outre que dans leur rapport d’activitĂ©, les Ă©lèves participants ont parfaitement intĂ©grĂ© les exigences du concours et considèrent par exemple comme un semi-Ă©chec le fait de n’avoir pas drainĂ© autant de recettes publicitaires que souhaitĂ© (mais comme un succès le fait d’avoir eu des annonceurs d’origines variĂ©es, entreprises et institutionnels), ils ne remettent pas en cause le fait d’avoir dĂ» financer le projet en partie sur leurs fonds propres. Mieux : ils semblent ravis d’avoir pu payer pour ĂŞtre exploitĂ©s, et d’avoir sacrifiĂ© une partie de leur budget d’Ă©tudiants (prĂ©caires, n’en doutons pas) en frais de tĂ©lĂ©phone pour rĂ©duire les frais engagĂ©s par leur association (une gestion « saine » Ă©tant gage de succès). Ils expliquent : «  Nous n’avons en effet pas pu bĂ©nĂ©ficier d’un local pour l’association, et les appels tĂ©lĂ©phoniques en très grand nombre nous ont fait recourir au système D. Plusieurs d’entre nous ont progressivement ouvert chez eux une ligne de tĂ©lĂ©phone avec abonnement et forfait de tĂ©lĂ©phone illimitĂ© (de type Live Box, chez Orange) et nous nous sommes arrangĂ©s ainsi, limitant encore les frais. Il reste surprenant que la plus grande partie de nos dĂ©penses rĂ©side dans les trajets pour Paris. Mais il est Ă©galement vrai que plusieurs dĂ©penses engagĂ©es par nous tous tout au long du projet ne demanderont jamais remboursement, par oubli de justificatif, par paresse ou simplement parce que la somme ne reprĂ©sente sur le moment qu’un montant jugĂ© dĂ©risoire. Ainsi une course de papeterie, une facture de tĂ©lĂ©phone, un timbre, voici des exemples de dĂ©penses vite oubliĂ©es. Vite oubliĂ©es car chacun de nous dix sait l’intĂ©rĂŞt qu’il a dans ce projet, et l’expĂ©rience qu’il en retire progressivement. »

Finalement, les seuls qui semblent avoir Ă©tĂ© sceptiques dans cette affaire sont les vendeurs, puisque entre un tiers et la moitiĂ© d’entre eux se sont Ă©vanouis dans la nature lors de la semaine de vente. Les organisateurs notent d’ailleurs : « MalgrĂ© les mille et unes excuses des rĂ©fractaires (nous aurions dĂ» les noter, certaines sont collector !), et grâce Ă  un petit nombre de vendeurs extrĂŞmement motivĂ©s (merci Ă  eux), le bilan est positif puisque nous avons atteint notre objectif de vente. On a remarquĂ© cependant une dĂ©motivation croissante au fur et Ă  mesure de la semaine : les journĂ©es sont longues, le discours rĂ©pĂ©titif et les refus parfois nombreux… Les gens qui ne se sentent pas assez impliquĂ©s ont vite fait d’abandonner. » Comme quoi, mĂŞme Ă  Sciences-Po, la joie de servir a ses limites...

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