Ainsi, dans l’Ă©dition du 13 octobre 2002, on pouvait lire, dans un article du correspondant Ă Stockholm intitulĂ© " La mise en cause de George Bush divise le ComitĂ© Nobel ", les lignes suivantes :
" Faut-il voir dans le choix du ComitĂ© Nobel norvĂ©gien d’attribuer le prix Nobel de la paix Ă l’ancien prĂ©sident amĂ©ricain Jimmy Carter une critique explicite de la politique de son successeur, George W. Bush, en ces temps de prĂ©paration de guerre contre l’Irak ? La question agite le Tout Oslo après les propos controversĂ©s tenus vendredi 11 septembre par le prĂ©sident du ComitĂ©, Gunnar Berge.
Comme le veut la tradition, celui-ci a lu devant la presse les attendus motivant le choix de l’institution qu’il prĂ©side, avant de rĂ©pondre aux questions des journalistes. InterrogĂ© sur le fait de savoir si le choix de Jimmy Carter pouvait ĂŞtre interprĂ©tĂ© comme une critique de la politique irakienne de l’actuel prĂ©sident amĂ©ricain, l’ancien ministre et dĂ©putĂ© travailliste a rĂ©pondu par l’affirmative : "Il est clair que, compte tenu de la position prise par M. Carter sur cette question, cela peut aussi ĂŞtre pris comme une critique de la ligne adoptĂ©e par l’administration amĂ©ricaine actuelle vis-Ă -vis de l’Irak."
Dans ses attendus, le ComitĂ© Nobel s’est bien gardĂ© de donner une telle dimension polĂ©mique Ă son choix. Seul le dernier paragraphe Ă©voque la tension Ă propos de l’Irak : "Dans une situation actuellement marquĂ©e par des menaces d’utilisation de la force, peut-on lire, M. Carter s’en est tenu aux principes selon lesquels les conflits doivent, autant que possible, ĂŞtre rĂ©solus par la mĂ©diation et la coopĂ©ration internationale, fondĂ©es sur le droit international, le respect des droits de l’homme et le dĂ©veloppement Ă©conomique."
Les propos de M. Berge ont surpris deux des quatre autres membres du ComitĂ© Nobel, avec lesquels il avait pourtant longuement discutĂ©, ces dernières semaines, de la dĂ©signation du laurĂ©at du prix 2002. Une critique de la politique amĂ©ricaine "n’Ă©tait pas un thème de discussion lors des rĂ©unions du ComitĂ©", a assurĂ© Inger Marie Ytterhorn. "
Et dans la mĂŞme Ă©dition, le correspondant Ă Washington, sous le titre " L’attribution du prix Nobel de la paix Ă Jimmy Carter irrite Washington " souligne :
" L’exĂ©cutif s’est gardĂ© de polĂ©miquer avec le comitĂ© Nobel et de rĂ©pondre aux propos de M. Carter sur l’Irak, mais l’honneur fait Ă l’ancien prĂ©sident dĂ©mocrate ne peut qu’irriter une administration rĂ©publicaine aux yeux de laquelle il est l’incarnation mĂŞme de la naĂŻvetĂ© et de l’impuissance sur la scène internationale. "
Mais le mĂŞme jour, l’Ă©ditorialiste anonyme du Monde s’est chargĂ© de dĂ©couvrir une toute autre signification Ă la nobĂ©lisation de Jimmy Carter.
Le Monde contre Le Monde ?
Sous le titre " L’ Autre AmĂ©rique ", l’anonyme commence ainsi : " La leçon s’adresse, peut-ĂŞtre involontairement, aux antiamĂ©ricains ".
Avec l’Ă -propos digne d’un quotidien de rĂ©fĂ©rence, Le Monde n’a donc lu Le Monde que d’un Ĺ“il, prĂ©fĂ©rant tourner sa plume exigeante vers cet adversaire indistinct des " tous amĂ©ricains " que sont les " antiamĂ©ricains ".
Puis, ayant, " peut-ĂŞtre involontairement ", payĂ© son tribu Ă la confusion et Ă l’amalgame qui font les dĂ©lices de Jean-François Revel, Jacques Juillard, BHL et autres " divers ", Le Monde nuance : " Elle [la leçon] vise ceux d’entre eux qui "dĂ©monisent" en rĂ©duisant, en simplifiant, en gommant la pluralitĂ© et la diversitĂ© d’un pays comme les Etats-Unis. "
Qui sont ces " ceux d’entre eux qui ’dĂ©monisent’ " ? : nul ne le sait. Et qui sont ceux qui ne " dĂ©monisent pas " ? Nul ne le saura : il suffit qu’ils soient " antiamĂ©ricains "... Car, - prière de bien goĂ»ter cette exquise nuance -, on peut ĂŞtre antiamĂ©ricain sans dĂ©moniser...
Mais on cesse de l’ĂŞtre quand on voue une admiration mondesque Ă Bill Clinton hier, et Ă Jimmy Carter aujourd’hui. En effet ce dernier, prĂ©cise l’Ă©ditorialiste du Monde, " symbolise Ă merveille l’une des facettes de l’AmĂ©rique : l’engagement militant, la gĂ©nĂ©rositĂ©, l’optimisme humaniste, l’ouverture Ă l’autre - le contraire d’un hyper-patriotisme un tantinet paranoĂŻaque, dont certains des tenants disent leur fiertĂ© de ne pas possĂ©der de passeport et ignorent superbement une scène internationale Ă laquelle, jurent-ils, les Etats-Unis n’auraient pas Ă rendre de comptes. "
A chacun ses " merveilles " ... Mais sans doute l’Ă©ditorialiste du Monde, privĂ© de liens avec ces oppositions et en panne d’investigation, ignore-t-il que parmi ceux qu’il range allègrement dans le fourre-tout de " l’anti-amĂ©ricanisme ", on trouve les suppĂ´ts de cette " Autre AmĂ©rique " que " symbolisent Ă merveille ", pour ne exciter que quelques exemple, les mouvements pacifistes amĂ©ricains et les dĂ©fenseurs des minoritĂ©s, Noam Chomsky, Ralph Nader, et Mumia Jahmal.
Il est vrai que ceux-lĂ se reconnaĂ®traient difficilement dans cette image idyllique, Ă dĂ©faut d’ĂŞtre complètement fausse, qui conclut l’Ă©ditorial : " Les Etats-Unis sont un lieu de pouvoirs - et de contre-pouvoirs ; un pays qui cultive institutionnellement la contradiction ; une nation qui hĂ©site, dĂ©bat et doute, irrĂ©ductible Ă une administration ou Ă une politique. Jimmy Carter incarne une autre AmĂ©rique que l’officielle. Et cette AmĂ©rique-lĂ mĂ©ritait le Nobel de la paix. "
Qu’importe si cette " autre AmĂ©rique " a peut-ĂŞtre d’autres " incarnations "... Car l’Ă©ditorialiste anonyme du Monde est un farceur. On le comprendra mieux en rĂ©tablissant la phrase qu’il rĂŞvait d’Ă©crire, sans y parvenir :
" La leçon s’adresse, peut-ĂŞtre involontairement, aux anti-antiamĂ©ricains. Elle vise ceux d’entre eux qui "dĂ©monisent" en rĂ©duisant, en simplifiant, en gommant la pluralitĂ© et la diversitĂ© des oppositions au rĂ´le et Ă la politique d’un pays comme les Etats-Unis. "