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Manifestations du 15 février 2003

Après la manif’ : quand France Inter se prend pour Radio Londres

par Java,

Samedi 15 février 2003 dans la soirée, ceux et celles qui revenaient de chaleureuses et pacifistes manifestations ont vite du se rendre à l’évidence que leur action, aussi louable et bien intentionnée fut-elle, n’aura pas survécu longtemps à la récupération politico-médiatique. Dans son journal d’information de 19h00, France Inter, zélé petit soldat servile du gouvernement, claquait des talons.

France Inter (En studio) : « C’était donc aujourd’hui la mobilisation générale pour déclarer la guerre à la guerre. Des millions de manifestant de par le monde ont fait entendre leur voix pour dire non à une intervention militaire contre l’Irak. ». Le ton est donné. L’heure est à la « mobilisation générale ». Tous en rang, bille en tête, on se mobilise. On « déclare la guerre à la guerre ».

« Nous allons en reparler dans un instant mais d’abord, on va écouter le discours très fort tenu ce matin par Jean-Pierre Raffarin le Premier ministre, c’était à l’assemblée où les députés étaient réunis pour débattre de la motion de censure. Au Palais Bourbon, tous les orateurs ont fait allusion à une menace de logique de guerre, Jean-Pierre Raffarin n’a pas dérogé à la règle, le chef du gouvernement a tenu à saluer dans cette affaire la position courageuse de la France et le succès de sa diplomatie. ».

Pourquoi cette priorité déférente accordée au discours de Raffarin ? C’est ce que l’on comprendra mieux plus loin…

Raffarin  : « Aujourd’hui le sujet essentiel est que la France est de retour sur la scène mondiale après que la cohabitation nous ait paralysés  [1]. Maintenant, nous pouvons faire entendre la voix de la France à Monterrey, à Johannesburg, et au Conseil de Sécurité. La France est en train de donner une chance à la paix, la France est en train de donner un espoir au monde, et partout dans le monde on regarde la France, partout dans le monde on espère dans les chances de la France, partout dans le monde aujourd’hui on compte sur le combat que mène le président de la République au nom de l’humanisation de la planète, au nom de l’humanisation de ce monde qui voudrait aller à la guerre, et pour lesquels le peuple, les peuples du monde entier disent à la France de tenir bon, et la France sera à la hauteur de son histoire, à la hauteur de son courage, à la hauteur du message qu’elle doit porter pour l’humanité. »

Voilà ce que le journaliste présente comme un discours « très fort ». Certes, le lyrisme est dans le ton. A la radio, ça donne. Mais ce discours, en plus d’être outrageusement prétentieux et orgueilleux, est surtout parfaitement cynique. Car si la France entendait réellement mener un combat « au nom de l’humanisation de la planète, au nom de l’humanisation de ce monde qui voudrait aller à la guerre, et pour lesquels le peuple, les peuples du monde entier disent à la France de tenir bon  », elle soutiendrait, entre autres, le peuple tchétchène au lieu de recevoir Poutine en grande pompe [2]

Pourquoi donc cette priorité déférente accordée au discours de Raffarin ? C’est ce que la suite permet de comprendre : si les manifestants se sont mobilisés par centaines de milliers partout en France, c’est, à en croire le mouton de France Inter, pour « propager » la voix du premier ministre louant le courage diplomatique du Président.

France Inter  : «  L’écho de cette voix de la France qui dit non à la guerre s’est propagé dans la plupart des grandes villes françaises et dans la plupart des capitales. En France plus de 10 000 manifestants ce matin à Toulouse, 15000 à Lyon, 10000 à Montpellier, 3000 à Brest, on ne peut pas citer tous les rassemblements. Le plus important était sans nul doute celui de Paris avec au moins 100 000 personnes dans le cortège entre Denfert-rochereau et la Bastille, 80 associations, syndicats et partis de gauche avaient appelé à manifester ; il y avait aussi sur la pavé parisien des américains hostiles à la politique de Georges Bush, un cortège avec des slogans divers, mais aussi une banderole unitaire pour dire non à la guerre contre l’Irak, oui à un monde de justice, de paix et de démocratie. Toutes les générations étaient représentées, comme le témoigne ce reportage dans le cortège […] ».

On s’est donc mobilisé pour répondre à « l’écho de cette voix de la France », écho qui « s’est propagé », comme les messages diffusés par Radio Londres se propageaient en leurs temps. Pour preuve que la mobilisation était unitaire « sur le pavé parisien », si les appels venaient de tous bords, tous se rejoignaient, en rang, derrière une banderole unitaire (« avec des slogans divers, mais  »). Belle preuve de « mobilisation générale  ». On n’a pas les mêmes slogans « mais  » on est d’accord, dans le fond. Ce n’était donc pas nécessaire d’enquêter dans la manifestation sur les motivations réelles des uns et des autres. Peut-être craignait-on que, sous ce qu’on essaye de faire passer pour un ralliement à la politique diplomatique de la France, se cachait sournoisement d’autres motifs et d’autres objectifs que ceux de nos chers gouvernants.

Ainsi, la voix (hypocrite et mensongère) que la France veut « porter pour l’humanité », France Inter se charge de la distiller à ses auditeurs : les manifestants du monde entier étaient mobilisés pour répondre en écho à la force diplomatique de notre président, sauveur de la planète. Raffarin taille le costume, France Inter le brosse. Les manifestants apprécieront.

 

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Notes

[1Le chef du gouvernement de la France commet ici une faute de Français : on met l’indicatif derrière après que.

[2Voir L’arrogant dîner de gala offert par l’Elysée aux grands patrons français (lien vers Yahoo News du 11 mars 2003 périmé) et aux instances russes en visite en France d’une part, et la répression (lire l’article dans Samizdat) contre des manifestants pacifistes (bien moins désirables que les milliers de samedi dernier) mobilisés contre la venue de Poutine en dit long sur les scrupules humanistes de la France.

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