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AFP : Bonus faramineux pour la hiérarchie, colère des salariés

Dès juillet 2004, des syndicats de l’AFP, et notamment SUD-AFP, alertaient les salariés sur des primes scandaleuses réservées à des responsables de l’Agence : des primes « one shot » de 35.000 et 30.000 euros [1]. De quoi susciter une légitime colère que les réponses dilatoires du Pdg ne parviendront pas à désamorcer. Nous publions ci-dessous quelques documents du conflit en cours, et notamment, en fin d’article, la motion de défiance soumise au vote des personnels (Acrimed)

Rigueur, bonus et morale
Communiqué de la société des Journalistes (SDJ) de l’AFP

« Une politique d’austérité et d’efforts ne peut être acceptée que si elle s’applique à tous. Pour avoir oublié cette vérité, et pour n’avoir pas mesuré l’exigence d’équité et de transparence qui existe au sein de l’AFP, la direction a déclenché une nouvelle crise dont elle ne semble pas avoir saisi toute la portée.

La décision d’octroyer, en douce, des bonus faramineux à au moins deux membres de la direction de la photo a suscité une indignation qui ne faiblit pas, bien au contraire. La SDJ mesure depuis une semaine auprès de ses adhérents l’ampleur de la colère que suscite cette décision.

La direction aurait tort de croire que cette nouvelle crise s’apaisera, et qu’elle ne relève que de la frustration de journalistes aigris, et prompts à "cracher " sur ses responsables, comme l’avait expliqué le PDG lors de l’attribution —déjà— de primes, plus modestes, à des membres de l’encadrement. Notons au passage que, si la direction a pu évoquer la récompense de "prise de risque" pour certains bénéficiaires, a-t-on jamais vu, à l’inverse, les fiascos du passé sanctionnés ?

L’attribution de telles primes exceptionnelles était à l’époque choquante. Aujourd’hui, dans le contexte de l’application du COM et de la situation financière de plus en plus alarmante de l’AFP, l’octroi de tels bonus à des journalistes membres de l’encadrement devient inadmissible et illégitime.

La rédaction de l’AFP n’est ni jusqu’au-boutiste ni irresponsable. Elle a su le prouver au moment de l’adoption du COM en rejetant, parfois à contrecoeur, certaines options qui auraient pu aggraver encore la situation. Si la SDJ avait alors clairement prévenu la direction qu’elle ne devait pas considérer pour autant qu’elle bénéficiait du soutien des journalistes à sa politique, elle avait néanmoins voulu croire que les énormes efforts demandés seraient évidemment partagés par tous.

La direction ne s’est manifestement pas rendu compte que la pratique d’attribution de bonus indécents et autres stock-options au sein de grandes entreprises privées en difficulté avait récemment suscité de retentissants tollés, et avaient d’ailleurs amené certains dirigeants bénéficiaires à faire amende honorable et à rembourser ces fonds indûment perçus.
Pense-t-elle qu’il puisse en être de manière différente dans une entreprise de presse dont les fondements et la tradition sont, en outre, radicalement différents ?

La direction doit aujourd’hui saisir d’urgence qu’elle fait fausse route et comprendre l’ampleur de la défiance et du rejet qui se manifeste, au siège, en province, comme à l’étranger. Une telle politique à deux vitesses ne passe plus.

Il existe une manière simple et honorable de sortir de cette situation, et de permettre à l’agence de se concentrer sur les vrais défis de l’heure : que la direction revienne sans tarder sur cette décision, prise une fois de plus dans l’opacité la plus totale.


La SDJ demande donc à la direction d’agir en conséquence. Elle veut savoir si, au-delà de ces deux cas révélés, d’autres membres de la direction ont reçu des "bonus", pour quel montant, et sur quels critères.

La SDJ va immédiatement s’adresser au Conseil d’administration et à la Commission économique, pour leur demander si, en tant que garants de l’application du COM, ils cautionnent une telle décision, contraire à l’intérêt de l’Agence. »

La Société des journalistes de l’AFP

Une note du PDG, Bertrand Eveno
Le 27 septembre 2004

« J’ai pris la parole à la conférence de rédaction ce matin lundi 27 septembre, pour exprimer brièvement mes réponses sur les questions en débat relatives à des rémunérations exceptionnelles.

1. Je comprends l’émotion et les interrogations des journalistes de la rédaction, et des autres catégories de personnel. Cette émotion est motivée par l’incompréhension du niveau de tels chiffres par rapport à un salaire normal, et par comparaison avec des mesures individuelles annuelles.

Ces décisions avaient un caractère très exceptionnel, associé à une situation difficile et, elle aussi, exceptionnelle, que nous avions à gérer avec la décision historique de divorcer de l’EPA (photo en Europe).
Je comprends et je reconnais à quel point ces décisions individuelles paraissent extérieures à la culture de l’Agence, dans l’opinion générale.

2. J’en prends acte.

Ceci ne s’est jamais produit dans mes actes de gestion ordinaire de l’Agence, et ne se reproduira pas.

Ce qui est en débat est la sanction exceptionnelle d’une action commerciale réussie, dans un contexte tout à fait extraordinaire, tel que l’Agence n’en affronte que très rarement.

Il n’y a pas d’autres rémunérations atypiques. J’ai réaffirmé ma conception sur la possibilité de " bonus " éventuels : entre 1/3 de mois de salaire, et 2/3 de mois environ. Et pas chaque année.

Je note que cette position raisonnable contraste avec les choix (écrits) dont j’ai hérité en arrivant.

3. La situation qu’il a fallu affronter était risquée pour l’Agence. Rompre nos accords EPA, décision dont je me félicite chaque jour, nous a conduit à déployer très vite un réseau de staffers et stringers (coût annuel 1,7 millions d’euros). En face, nous avions la perte immédiate des revenus EPA et des recettes techniques associées. Il était vital de reconquérir à toute vitesse des recettes en Europe, et c’est la mission qui a été confiée à la Direction Photo. Parallèlement, l’accord Getty a consolidé notre dispositif de sortie de l’EPA.

J’ai expliqué comment les solutions commerciales ordinaires (note de juillet 2002) ne nous permettaient d’atteindre le même objectif ni vite, ni à moindre coût. Le dispositif retenu autour de M. Scotto et J.F. Le Mounier a permis en moins d’un an de sécuriser 1.144.000 euros par an sur le marché des quotidiens et 1.780 sur les marchés secondaires soit un total de 3 M euros par an. Cette réactivité a été remarquable, et très positive pour l’Agence.

4. Concernant le thème de " la rigueur " et les débats sur l’allocation des ressources dans l’Agence, pendant le redressement du COM, j’ai expliqué que la rigueur pour tous les postes de dépenses doit maintenant laisser place à une dépense déployée et redéployée en fonction des priorités de la couverture et des zones de développement. Les redéploiements financiers nécessaires seront bien entendu " traçables " et transparents.

5. Je souhaite maintenir le dialogue avec la Rédaction. J’ai répondu à des questions sur ces sujets le 15/09 devant la conférence des Red. chefs régionaux. J’ai longuement répondu au CE du 17/09. Je recevrai demain 28/09 la SDJ, et je souhaite tenir une réunion interne de questions-réponses, à bref délai, cette semaine. »

Bertrand Eveno

Motion de défiance
soumise par les syndicats CGT, CFDT, FO, SNJ et SUD au vote du personnel


« Journalistes, ouvriers, employés et cadres de l’agence France-Presse signifions, par cette motion de défiance, notre indignation et notre écoeurement devant l’attribution indécente par le PDG de sursalaires à la haute hiérarchie de l’agence.

Cette pratique, totalement étrangère à la culture de l’AFP - notamment par la création d’un intéressement aux résultats pour des responsables rédactionnels-, menée en secret par la direction générale, n’a été connue de tous que par une information émanant d’organisations syndicales.

Le PDG a confirmé, devant le Comité d’entreprise, les montants faramineux attribués à certains bénéficiaires -comme deux responsables du service Photo qui se partagent à eux seuls 65.000 euros- alors que les salariés et l’entreprise subissent une forte réduction des moyens de fonctionnement.
Et, quoi qu’en dise le PDG, des "bonus" non négligeables ont été octroyés à la hiérarchie, toutes catégories confondues.

Les salariés de l’AFP, dans tous les bureaux et services, dans des conditions toujours difficiles et souvent risquées, ont assuré le maintien de l’agence dans le peloton de tête des agences internationales. L’expertise menée par le comité d’entreprise a souligné "qu’un salarié de l’Agence génère 58 % de chiffre d’affaires en plus en 2002 qu’en 1990".

Dans le même temps, la direction, face à un déficit cumulé de 76 millions d’euros à fin 2003 et un chiffre d’affaires attendu à fin 2004 en retrait sur les prévisions budgétaires, se cantonne dans une gestion strictement comptable de réduction des charges pour compenser la stagnation des résultats, en lieu et place de toute stratégie de développement pour l’Agence.
Sans oublier l’expédient financier que représente la vente du siège pour payer les dettes, financer les départs et combler les trous de trésorerie.

La direction ne cesse de mettre en avant le coût de la masse salariale pour expliquer la situation particulièrement difficile de l’Agence.
D’un côté, on diminue les budgets reportages et piges, on ne remplace pas les absents (vacances, mutation, maladie, départs), on supprime en 2003 le budget "primes et promotions", on bloque l’embauche des CDD. Sans oublier des économies de bout de chandelle sur les crayons et les photocopieuses.
De l’autre, on introduit un système de gratifications exorbitant.

Nous demandons l’ouverture immédiate de négociations sur l’emploi dans l’entreprise.
Des négociations doivent s’ouvrir dans les prochains jours sur la question des effectifs pour les catégories non rédactionnelles.
Pour la rédaction, nous demandons la titularisation immédiate de 30 CDD dans le pool de remplacement des journalistes et la régularisation de la situation des pigistes.
Et que la direction respecte son engagement, dans les plus brefs délais, de mise en place d’un véritable statut régional.

Journalistes, ouvriers, employés et cadres de l’agence France-Presse, nous demandons l’arrêt de cette politique à deux vitesses, menée dans le plus grand secret, et exigeons que la direction communique au Comité d’entreprise le volume global de ces "bonus", les services concernés et la justification de ce mode de rémunération.

Nous exigeons que l’AFP et ses personnels disposent des moyens, matériels et humains, indispensables à sa mission d’agence mondiale d’intérêt général. »

Le vote est ouvert jusqu’à mardi 28 septembre à 22h00 GMT.

A suivre....

 

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Notes

[1«  De vrais retards de carrière, il y en a. Des bas salaires aussi. De l’autre côté, les primes exceptionnelles de 1.500 euros annoncées pour des subalternes du 6e étage ne sont que la pointe de l’iceberg : des responsables ont récemment touché des primes « one shot » de 35.000 et 30.000 euros ! Mais le DRH n’a qu’un sourire hautain pour nos demandes : règlement rapide des retards de carrière les plus flagrants, hausse des salaires des employé(e)s, négociations pour élargir les plans de carrière. » (Sud-Infos n° 11 du 30 juillet 2004) - « „ Rends l’oseille et tire-toi “ ; C’est en substance ce que proclamaient des tags sur les bureaux de responsables de la photo : vite écrits, aussitôt effacés ! Ces primes scandaleuses - 35.000 et 30.000 euros ! [...]demeurent. Au même moment, un fax-photocopieuse était refusé à un collaborateur de la région parisienne, pour cause „d’économies“ et des demandes de primes pour heures supplémentaires à l’Assemblée nationale (les sessions se terminent souvent tard), renvoyées aux calendes grecques. Sans parler des CDD permanents qui ne sont pas embauchés. »( (Sud-Infos 12 du 24 septembre 2004)

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