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Manifestations du 15 février 2003

15 février à Paris : une manifestation chiraco-pacifiste ?

par Henri Maler,

Des dizaines de millions de manifestants contre la guerre. Et les tenanciers des médias dominants, spécialisés dans l’autosatisfaction tapageuse et instantanée, pourront apparemment se prévaloir d’avoir rendu compte correctement des manifestations [1].

Mais ne soyons pas dupes : tant que les gouvernements se divisent, les présentateurs de télévisions - les journalistes eux-mêmes, c’est parfois différent - distillent leurs commentaires dans les alambics de l’un d’entre eux. Aux Etats-Unis, ils soutiennent le Président Bush ; en France ils appuient le Président Chirac, surtout si les sondages qui leur tiennent lieu de conscience professionnelle leur permettent de se présenter en porte-parole de l’opinion publique. Ainsi, avec un empressement qui leur vaudra le prix ex-aequo du suivisme médiatique, Claire Chazal (en service privé) et Béatrice Schonberg (en service public) ont réussi le tour de force de présenter la manifestation de Paris comme une manifestation d’union nationale et de soutien au gouvernement.

Béatrice Schonberg (journal de 20 heures, France 2, 15-02-2003) - Présentation solennelle : « Très impressionnantes mobilisations des anti-guerre aux quatre coins de la planète. Ce sont des millions de militants pacifistes ou de simples citoyens opposés à la guerre en Irak qui ont fait entendre leur voix. Commençons par Paris où près de 250 000 personnes, sous différentes bannières, se sont retrouvées dans un vaste cortège appuyant la position défendue par la France à l’ONU  ». Ainsi, en dépit de la diversité des « bannières », dont on ne saura à peu près rien dans la suite du « journal », une même position : un soutien - même pas conditionnel - à la position diplomatique du gouvernement !

Claire Chazal (journal de 20 heures, TF1, 15-02-2003) - Dur labeur de présentation. D’abord situer d’abord les manifestations en fonction des débats de la veille à l’ONU où « les tenants d’une solution pacifiste (sic) l’ont visiblement emporté ». Puis enchaîner sur les manifestants parisiens « rassemblés par les partis politiques de gauche, mais aussi certains partis de droite » : une douteuse approximation (la manifestation n’était pas exclusivement appelée par des partis), doublée d’une délicieuse imprécision sur les « partis de droite » que personne n’a vus. Ainsi « cadré », le reportage sur la manifestation peut être lancé. Une fois fini, ledit reportage mérite cette conclusion chazalienne que l’on peut, il est vrai, entendre comme un sarcasme involontaire : « Et l’UMP qui n’était pas spécialement présente dans cette manifestation (re-sic) s’est dite ensuite, dans une conférence de presse, fière de la force retrouvée de la diplomatie française. ». La boucle est bouclée.

Tout le monde se souvient encore du « pacifisme » des médias français après le 11 septembre, et de leur compassion équilibrée pour les victimes - indubitablement - innocentes des attentats et pour les victimes - exclusivement - accidentelles des bombardements américains. Sans doute est-ce la raison pour laquelle « Manhattan-Kaboul », la chanson de Renaud, fut célébrée comme un hymne planétaire par Jean-Claude Delarue et Michel Drucker dans l’émission « Les victoires de la Musique » sur France 2. Un bien beau moment d’unanimisme médiatique …

… à la limite de l’escroquerie, destinée aux amnésiques : il aura fallu plus de dix ans pour que le prix d’une guerre qui n’a pas cessé depuis 1991 devienne officiellement discutable.

Le 12 mai 1996, sur la chaîne américaine CBS, Lesley Stahl interroge Madeleine Albright (alors Ambassadrice des USA à l’ONU) :
Question : « Nous avons entendu qu’un demi million d’enfants sont morts. Je
veux dire, cela fait plus d’enfants qu’il n’y eut de morts à Hiroshima.
(…) Ce prix est-il justifié ? »
Réponse : « Je pense que c’est un choix très dur, mais (…) nous pensons
que le prix est justifié
 ».

En 2001 - la date a son importance -, l’association américaine FAIR (Fairness and accuracy in reporting, association de critique des médias) commentait ainsi l’aveu de l’ambassadrice des USA : « La conclusion qu’ Albright et les terroristes pourraient avoir eu un même raisonnement - la croyance que la mort de milliers d’innocents soit un prix acceptable pour parvenir à ses fins politiques - ne semble pas pouvoir être faite dans les mass médias américains  ». Ajoutons : et dans la plupart des médias français qui, occupés à psalmodier que « nous sommes tous américains », ont alors rejeté dans l’enfer de l’ « antiaméricanisme » tous ceux qui, dès ce moment, contestaient les visées impériales du gouvernement américain.

Avec Claire Chazal, déplorons que les américains soient « soumis à une intense propagande de la part des autorités et des médias » : ce n’est pas en France qu’une chose pareille pourrait arriver…

 

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Notes

[1On peut lire une version abrégée (et légèrement différente) de cet article dans L’Humanité du 17 février 2003

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