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Les facéties d’Alexandre Adler : Expert en variations et médiacrate tous terrains

par Mathias Reymond,

« Vous occupez, pour longtemps, toutes les places, votre réseau contrôle toutes les voies d’accès et refoule les nouveaux, le style que vous imprimez au pouvoir intellectuel que vous exercez enterre tout possible et tout futur. Du haut de la pyramide, amoncellement d’escroqueries et d’impudences, vous déclarez froidement, en écartant ceux qui voudraient regarder par eux-mêmes qu’il n’y a rien à voir et que le morne désert s’étend à l’infini.  » [1]

Pour éclairer ces propos de Guy Hocquenghem, adressés à ceux qui ont procédé à « la lente pédagogie du renoncement », revenons sur la carrière exemplaire du fastidieux Alexandre Adler dont l’ampleur des variations idéologiques et partisanes n’a d’égale que la quantité de souliers cirés : une souplesse de l’échine qui passe, dans les médias qu’il squatte, pour un signe d’agilité de la pensée.


Un parcours médiatique « exemplaire
 »

Né le 23 septembre 1950 à Paris, Alexandre Adler est un ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm ; il est agrégé d’histoire, auditeur à l’Institut des Hautes Études de Défense nationale (IHEDN), professeur pour l’enseignement militaire supérieur détaché au ministère de la Défense.

Après avoir côtoyé Libération et ses ex-maos (de 1982 à 1992), Adler volera du Point à L’Express en passant par l’Expansion avant de s’associer à Jean-Marie Colombani au sein du Monde (et de son émission « La rumeur du Monde » sur France Culture) et du Courrier International (1992-2002).

Son départ précipité de ce journal, serait dû à « un « bloc-notes  » très controversé et intitulé « Tournant en Allemagne ? » et qui portait « sur la place des juifs dans ce pays. » [2] Mais, rassurant ses adorateurs, il a précisé : « Depuis le 11 septembre, je suis en guerre. (...) Dans ce nouveau combat pour moi, et qui n’était plus seulement intellectuel, je dus quitter Courrier International et Le Monde, le second avec regret, le premier avec un regret mêlé de soulagement. (...) Je ne pouvais guère, en ces temps de radicalisation, me retrouver coude à coude avec ceux qui combattent la mondialisation, la démocratie américaine et Israël. » [3]

Aujourd’hui, Alexandre Adler côtoie l’équipe du Figaro et de France Culture et collabore au site proche-orient.info. Présent sur La Cinquième le temps de quelques cours d’histoire (aux côtés de Colombani), on le voit souvent aussi sur Arte et plus récemment sur la chaîne satellite catholique TV KTO. Il concourt régulièrement à de nombreux « vrai-faux débats » télévisés sur la géopolitique et les conflits internationaux, et n’hésite pas, comme tout le monde, à aller parader chez Thierry Ardisson (19/06/2004).

En somme, Adler a croisé Serge July, Claude Imbert, Bernard-Henri Lévy, Alain Duhamel, Jean-François Revel, Jacques Attali, Denis Jeambar, Jean-Marie Cavada, Laure Adler, Jean-Marie Colombani, Alain Minc, Edwy Plenel et Yves de Chaisemartin dans un cadre purement professionnel... qui en dit long sur la profession en question. Telle une araignée « affamée », « l’expert » tisse la toile de son cercle proche, puis de son réseau d’amitiés. Toutes ces portes d’entrée sur le monde médiatique et politique lui permettent de toujours trouver tribune pour ses proses, micro pour ses paroles et caméra pour ses gesticulations.

Un parcours politique « cohérent »

Appelant à voter communiste lors des élections européennes de juin 1979 [4], encarté chez les communistes jusqu’en 1980 [5], appartenant « corps et biens [...à] la Gauche française », s’insurgeant contre les technocrates de droite, ces « fascistes en cravates [qui] peuplent les cabinets ministériels  » [6] ; il a, comme beaucoup, sous le règne de François Mitterrand, vendu son âme à la mondialisation de l’économie de marché et s’est installé sur la très vaste planète du «  centre-gauche  ».

Cette planète est tellement vaste, qu’il vote pour le candidat Jacques Chirac en 1995 en précisant avec une grande clarté : «  Nous (Adler et sa femme Blandine Kriegel) ne sommes pas des gens de droite [...mais] le malheur des temps oblige à siéger à droite. » [7] Les temps sont durs !

Pourtant vingt ans auparavant le jeune Adler affirmait : « c’est l’historien en moi qui croit aux coups de force de la prévision, et il avait prophétisé que « seules les forces de gauche sont sur ce continent porteuses de potentialités culturelles capables de cimenter l’Europe. » [8]

Mauvaise prophétie ou reniement idéologique ? Peu importe puisqu’il soutient Jacques Chirac pendant sa campagne présidentielle de 1995 sur le thème démagogique de la « fracture sociale » et une fois que celui-ci entreprend de reprendre les essais nucléaires pour la France, il commet un dossier sur le thème « A quoi sert la bombe ? , en exprimant la nécessité de cette relance car « il n’y a pas d’arsenal nucléaire sérieux sans des tests répétés de bon fonctionnement ». Il explique alors, dans une de ses interminables tirades, qu’il en est de l’indépendance du « pouvoir gaulliste restauré » et de sa « souveraineté face à une opinion humanitaire mondiale peu informée. » [9]

Il est alors accueilli de façon régulière, en tant que courtisan - et accessoirement expert, à la table de Jacques Chirac [10]. Après avoir été un temps dans le cercle proche de Philippe Seguin, il se retrouve de nouveau dans l’entourage du parti socialiste lors des séminaires de Florence à la gloire de l’OMC et du néo-libéralisme en tant qu’« invité personnel  » de Lionel Jospin [11].

Très courtois envers les seniors, il rend hommage à Valéry Giscard d’Estaing, doté d’une « intelligence brillante », et à son très libéral projet de constitution européenne qui correspond « au meilleur équilibrage possible », voir à « un miracle d’équilibre. » [12] Il est loin le temps où il espérait et croyait « à un retournement de la conjoncture (...) qui mette fin dans l’opprobre à l’équipe nixonienne des Giscard et consorts. » [13]

Toujours dans l’entourage des princes du monde, il participe à une conférence pour la fondation Prince Pierre de Monaco le 14 octobre 2002, peu de temps après Alain Duhamel et avant Guy Sorman. Puis, lors de la nomination de Nicolas Sarkozy à Bercy, il courtise l’homme politique du moment en participant à un déjeuner avec d’autres professionnels de la pensée jetable, dont André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Alain-Gérard Slama, André Comte-Sponville et Philippe Sollers [14].

Aujourd’hui, il devient de plus en plus délicat de percevoir les réelles opinions politiques de notre girouette pensante, d’autant que pour lui le « général Massu était l’un des hommes les plus à gauche de toute l’armée française. » [15]

Un parcours idéologique « moderne »

La mutation (a)typique du versatile Adler s’est aussi opérée prodigieusement sur le plan des options idéologiques en économie.

Après avoir été un historien proche du Parti Communiste Français, il s’est métamorphosé en invité « officiel » des grandes entreprises, allant discuter avec les cadres du groupe Vivendi [16], se produisant, en tant qu’invité d’honneur, dans les salons du jockey Club à Paris, le jeudi 13 décembre 2001, devant un parterre d’hommes d’affaires et de diplomates [17], avant de discourir aux Universités d’été du MEDEF en 2002 et 2003.

Réincarné en grand adepte de la mondialisation libérale, il présume cyniquement que celle-ci renforcera les structures des démocraties : « la mise en marche, parfaitement compatible, d’un marché de consommation unifié gigantesque en Asie, et d’une capacité financière et technologique prodigieuse en Amérique, en Europe et en Russie peut créer la toile de fond du triomphe de la démocratie. » [18] D’ailleurs, pour lui le marché « a une valeur morale : il attribue la prime au meilleur et permet l’utilisation optimale des biens rares. » [19]

Récapitulons : Brejnévien sous Brejnev, centre-gauche sous Mitterrand, rocardien sous Rocard, chiraquien sous Chirac, proche de Jospin sous Jospin, de droite sous la Droite...Mais surtout, depuis plus de vingt ans, partisan de l’économie de marché sous le libéralisme triomphant. Dans une conversation matinale avec le directeur du Monde Jean-Marie Colombani, Alexandre Adler affirme une bonne fois pour toute «  je ne vote pas à gauche !  » [20] Cette fois c’est clair...

Convive perpétuel de tous les médias, courtisan successif de tous les pouvoirs politiques et, pour finir, zélateur de la mondialisation libérale, Alexandre Adler est emblématique de la place qu’occupent dans l’espace médiatique les idéologues professionnels qui se défendent de toute idéologie : car, voyez-vous, ils pensent pour nous.

Mathias Reymond


 

Notes

[1Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Agone, Marseille, 2003, p.46. Première édition en 1986, chez Albin Michel.

[2Libération, 16 novembre 2002.

[3Alexandre Adler, Au fil des jours cruels, Grasset, Paris, 2003, pp. 17-18.

[4L’Humanité, 28 mai 1979.

[5Le Figaro, 22 janvier 2002.

[6Le Débat, n°4, septembre 1980

[7Libération, 15 novembre 2002.

[8Le Débat, n°4, septembre 1980.

[9Le Point, 9 septembre 1995.

[10Libération, 14 octobre 1996.

[11Le Monde, 21 novembre 1999.

[12France Culture, 5 décembre 2003.

[13Le Débat, n°4, septembre 1980.

[14L’Express, 12 avril 2004.

[15« La rumeur du monde », France Culture, 8 juin 2002, cité dans PLPL n°11, octobre 2002.

[16Libération, 7 mai 2001.

[17Il était l’invité d’honneur du Cercle Montherlant, association culturelle apolitique... mais de droite (Le Figaro, 15 décembre 2001).

[18J’ai vu finir le monde ancien, Hachette, Paris, 2002, p. 16.

[19Le Figaro, 22 janvier 2002.

[20« La rumeur du monde », France Culture, 14 décembre 2002.

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