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Les enjeux de la financiarisation des industries culturelles

Extrait des "Dossiers de l’audiovisuel", n°94, novembre-dĂ©cembre 2000.

Les mĂ©dias audiovisuels se seront dĂ©veloppĂ©s au cours d’un siècle marquĂ© par l’affrontement entre l’expansion d’un modèle capitaliste et les tentatives de fondation de rĂ©publiques socialistes. C’est dans ce contexte qu’au milieu du siècle, les premières chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision seront placĂ©es sous la responsabilitĂ© de l’Etat en de nombreux pays. Cela ne doit pas faire oublier que, tĂ´t après l’apparition des moyens de communication de masse, les promesses qu’elles ont Ă©veillĂ©es ont reprĂ©sentĂ© pour le dĂ©veloppement du capitalisme une opportunitĂ© considĂ©rable. Si l’exploitation de la production de livres, de presse, de disques ou aujourd’hui des services Internet n’ont pas prĂ©sentĂ© de problème particulier, celle de la radio, de la tĂ©lĂ©vision ou des rĂ©seaux de tĂ©lĂ©communications a nĂ©cessitĂ© une dĂ©rĂ©glementation Ă©cartant les obstacles Ă  un possible investissement financier. Un telle gestion capitaliste se dĂ©veloppe maintenant dans l’ensemble des industries culturelles, en Ă©tant motivĂ©e d’une part par la recherche des importants profits potentiels qu’elles recèlent et d’autre part par l’enjeu de la maĂ®trise de puissants moyens de publicitĂ© auprès de l’opinion, apte Ă  favoriser les conditions de son dĂ©veloppement.

L’insertion des mĂ©dias dans le processus historique du capitalisme

L’industrie culturelle est dĂ©finie par le fait que des biens relevant du domaine de la culture sont l’objet d’une reproduction mĂ©canique et doivent ĂŞtre Ă©coulĂ©s par des dĂ©bouchĂ©s en masse . Cette industrialisation de la culture renvoie en fait Ă  la diffusion d’un mode d’organisation capitaliste et fait donc des Ĺ“uvres des produits destinĂ©s Ă  former nĂ©cessairement un profit. La transformation des processus de production des biens culturels semble dater, pour l’Europe, des premiers temps du capitalisme financier, autour de 1830, et a d’abord concernĂ© les mĂ©dias Ă©crits. Sous l’effet de la cotation en Bourse d’un nombre subitement important de sociĂ©tĂ©s d’Ă©dition de livres et de presse, se produit l’Ă©mergence de la littĂ©rature industrielle et une transformation du journalisme. La presse prĂ©sente en effet un attrait remarquable pour le capitalisme naissant qui est de pouvoir diffuser en masse les appels publics de souscription au capital de ces nouvelles sociĂ©tĂ©s. Ainsi, en dix ans autour de 1836, 400 des 1100 sociĂ©tĂ©s en commandite par actions constituĂ©es en France relèvent des seuls mĂ©dias Ă©crits, grâce au lancement de nombreux magazines et titres spĂ©cialisĂ©s et surtout de quotidiens Ă  bon marchĂ©, recourant Ă  la collecte de la publicitĂ© commerciale le plus possible, selon les principes de cette dĂ©sormais nouvelle presse . L’exploitation de ces domaines d’activitĂ© par des sociĂ©tĂ©s par actions faisant appel Ă  l’Ă©pargne publique mène assez rapidement Ă  des enchaĂ®nements de concentrations et Ă  des rapprochements associant, au sein de premiers ensembles multimĂ©dias, presse gĂ©nĂ©rale, Ă©dition littĂ©raire et théâtre, afin de mieux valoriser les productions d’un vivier d’artistes sous contrat.

Le rappel de cette pĂ©riode peut paraĂ®tre secondaire pour la comprĂ©hension des mĂ©dias contemporains. Pourtant, ainsi se forme un mouvement de financiarisation des activitĂ©s du domaine culturel qui consiste non pas tant Ă  une commercialisation des Ĺ“uvres dont l’existence d’un marchĂ© est ancienne, mais Ă  leur mise en exploitation par des sociĂ©tĂ©s dont le but est de dĂ©gager un rendement pour l’Ă©pargnant actionnaire. Les changements dus Ă  cette transformation sont dès lors importants, en assignant un autre but Ă  la production culturelle que ceux conçus par leurs auteurs. Cette financiarisation signifie en effet une modification de la nature des dĂ©tenteurs de ces moyens d’expression, autrefois personnes physiques caractĂ©risĂ©es par un frĂ©quent engagement intellectuel et moral dans une cause, et auxquelles succèdent, non des ĂŞtres Ă  la volontĂ© opposĂ©e, mais des personnes morales dont le comportement dĂ©pend du vote de la rĂ©union des actionnaires . En prenant en compte le poids de ces phĂ©nomènes d’ordre financier Ă  l’origine de l’essor des industries culturelles, il est permis, en somme, de relativiser la portĂ©e des explications faisant primer au dĂ©veloppement technologique.

Financiarisation et concentration

Au cours du XXè siècle la question d’une exploitation capitaliste des mĂ©dias Ă©lectriques nouveaux comme le disque, le cinĂ©ma, la radio, puis la tĂ©lĂ©vision, aura des consĂ©quences dĂ©terminantes. Dans le cas du cinĂ©ma, le mouvement sera très accentuĂ©, les firmes d’Hollywood Ă©tant très tĂ´t cotĂ©es sur les marchĂ©s financiers. Par contre, la radio et la tĂ©lĂ©vision seront dans de nombreux pays europĂ©ens soustraites Ă  pareille Ă©volution en Ă©tant rĂ©servĂ©es au domaine de la puissance publique (ainsi que la distribution de la presse confiĂ©e en France aux coopĂ©ratives). L’existence d’une pression permamente pour que ces exceptions tombent, avec le lancement des radios pĂ©riphĂ©riques ou la promotion d’Ă©metteurs transnationaux par satellite, aura favorisĂ© une dĂ©rĂ©glementation dont l’effet principal sera de ne plus imposer de contraintes quant Ă  la nature de la propriĂ©tĂ© des entreprises qui s’engagent dans tout le domaine de l’audiovisuel.

Moins de vingt ans après l’adoption de ces mesures de libĂ©ralisation, on peut constater combien aura Ă©tĂ© trompeuse la promesse de bĂ©nĂ©fices liĂ©s Ă  une mise en concurrence du secteur de l’audiovisuel. D’une part, un mouvement horizontal de concentration fait naĂ®tre des puissances multimĂ©dias, comme Lagardère et Vivendi, très prĂ©sents Ă  la fois dans les mĂ©dias Ă©crits, l’audiovisuel et Internet. D’autre part, des regroupements verticaux font que certains de ces groupes comme Vivendi ou Suez-Lyonnaise peuvent embrasser tout aussi bien des intĂ©rĂŞts dans le dĂ©veloppement de rĂ©seaux de distribution, la gestion d’abonnement, la collecte de publicitĂ©, la programmation de chaĂ®nes, la production de fictions et d’information, l’organisation d’Ă©vĂ©nements sportifs... Au total, la domination d’un oligopole de quelques firmes (Vivendi, Lagardère, Bouygues, Suez-Lyonnaise, pour l’essentiel) succède Ă  celle d’anciens monopoles publics, tout en Ă©tant liĂ©e au fonctionnement de la puissance publique par leur participation Ă  d’importants marchĂ©s publics d’armement, de distribution d’eau ou de services urbains . Aujourd’hui, un des paradoxes du processus de concentration est que les autoritĂ©s ayant Ă  instituer une rĂ©gulation du secteur ne soient plus principalement des instances chargĂ©es de la sĂ©lection des candidatures comme le Conseil supĂ©rieur de l’audiovisuel, mais les organismes nationaux ou europĂ©ens ayant pour mission la surveillance des conditions de concurrence.

Plus que par des Ă©conomies d’Ă©chelle, ces concentrations s’expliquent par l’origine des capitaux tirĂ©s des marchĂ©s financiers. De façon gĂ©nĂ©rale, trois Ă©tapes, frĂ©quemment graduelles, marquent le rĂ´le de nature juridique de la dĂ©tention au cours de l’histoire d’une mĂŞme firme. Le premier Ă©tat, celui des entreprises familiales Ă  contrĂ´le majoritaire absolu, correspond aux sociĂ©tĂ©s constituĂ©es sans appel Ă  l’Ă©pargne publique, souvent de petite taille. Les actionnaires ont une libertĂ© assez grande de dĂ©cision mais leur capacitĂ© de financement propre est limitĂ©e et les possibilitĂ©s de dĂ©veloppement sont en règle gĂ©nĂ©rale rĂ©duites. Le nombre de ces entreprises, formant une sorte d’artisanat, est important dans le domaine de la presse (Le Nouvel Observateur, TĂ©lĂ©rama, Science et Vie, ...), dĂ©clinant dans celui du livre (Seuil, Milan, ...) et marginal dans l’audiovisuel (PathĂ©). Un seuil est franchi lorsque une part des capitaux est apportĂ©e par appel aux marchĂ©s financiers. La latitude d’action est plus grande mais doit prendre en compte dans les critères de gestion l’obligation de servir des bĂ©nĂ©fices. Du fait du rapport de force entre les capitaux familiaux et les capitaux extĂ©rieurs, les mĂ©canismes du contrĂ´le sont souvent instables. Beaucoup des pĂ´les mĂ©diatiques historiques europĂ©ens entrent dans cette catĂ©gorie, comme les holdings de contrĂ´le Amaury, Gaumont, Hersant Arnault, Pinault, Lagardère, Bouygues, Kirch, Berlusconi, Murdoch, ... Ă  la tĂŞte desquels subsistent donc des contrĂ´les familiaux. Les surenchères entre ces firmes conduisent Ă  des gonflements des fonds propres qui entraĂ®nent mĂ©caniquement une dilution du contrĂ´le. Le contrĂ´le familial laisse place Ă  un contrĂ´le interne Ă  la firme, ultime phase, lorsqu’il n’existe plus de bloc propriĂ©taire prĂ©pondĂ©rant et que la facultĂ© de contrĂ´le revient aux responsables de la gestion eux-mĂŞmes. Par une sorte de capitalisme interne sans capitalistes contrĂ´laires sont ainsi dirigĂ©s les importants empires Vivendi, Suez-Lyonnaise, Pearson-CLT-UFA, Emap, Reed-Elsevier, Wolters-Kluwer, AOL-Time Warner, ...

Le pouvoir de gestion Ă©tant alors dĂ©connectĂ© de l’Ă©volution de la propriĂ©tĂ©, le montant des fonds propres a tendance alors Ă  dĂ©sormais s’Ă©lever et Ă  entraĂ®ner des enchaĂ®nements mimĂ©tiques de fusions acquisitions : CLT-UFA-Pearson, Time-Warner-Emi, Vivendi-Canal Plus-Universal, .... Il existe une limite Ă  ces processus qui tient aux restrictions liĂ©es Ă  la nationalitĂ© d’origine des placements dans chacun des secteurs d’activitĂ©, en application des traitĂ©s internationaux multilatĂ©raux sur les conditions d’investissement (en rediscussion Ă  l’O.M.C. lors du prochain A.G.C.S). L’effet de la financiarisation est ainsi de faire dĂ©pendre les conditions nationales d’exercice des mĂ©tiers de communication d’enjeux internationaux. Une première parade Ă  cette Ă©volution avait accompagnĂ© les privatisations françaises de 1986 et 1993 par un rattachement des firmes GĂ©nĂ©rale des eaux/Canal Plus/Havas Ă  un pĂ´le de liaisons financières SociĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale/Alcatel, Lagardère et Bouygues se trouvant par ailleurs accrochĂ©s au pĂ´le BNP/Suez-Lyonnaise/Elf. Les garanties apportĂ©es par ce système sont aujourd’hui affaiblies par le dĂ©bouclage de ces participations croisĂ©es et surtout par la montĂ©e en puissance de fonds d’Ă©pargne-retraite Ă©trangers. Avant que le projet de fusion Vivendi/Canal Plus/Seagram ne remette en cause les conditions de contrĂ´le par un pouvoir national de l’ensemble, le niveau des fonds de pension anglo-saxons dans la composition du capital de Vivendi Ă©tait dĂ©jĂ  Ă©valuĂ© Ă  près de 42 % . Si bien qu’aujourd’hui, la concentration volontairement accomplie au sein de grands groupes cotĂ©s conduit, Ă  l’inverse du rĂ©sultat escomptĂ© par les gouvernements, Ă  un extrĂŞme vulnĂ©rabilitĂ© du contrĂ´le d’un très grand nombre d’entreprises mĂ©diatiques nationales face Ă  l’accumulation internationale des capitaux.

Médiatisation du capitalisme et capitalisme médiatique

Les mĂ©dias se partagent donc, comme la plupart des secteurs Ă©conomiques, entre une part de propriĂ©tĂ© capitaliste et une part qui rĂ©siste Ă  son emprise donc croissante, mais les effets sont ici particulièrement vastes. La mĂ©canique mĂŞme de la financiarisation fait s’Ă©tendre son importance au dĂ©triment de la propriĂ©tĂ© traditionnelle en rĂ©pandant dans le secteur une obligation de servir un ratio de rendement de 15% des capitaux investis, en concurrence avec d’autres valeurs de placement. La naissance de cette contrainte, en formant les causes d’une hĂ©tĂ©ronomie de la gestion, trace la limite d’un territoire professionnel nettement distinct voire opposĂ© aux domaines de la production oĂą l’autonomie du pouvoir financier continue de prĂ©server une autonomie du pouvoir Ă©ditorial. Plus que l’effet de la taille de l’entreprise ou l’importance de la publicitĂ©, l’effet des mĂ©canismes juridiques de dĂ©tention pèsent pour expliquer les oppositions entre presse d’opinion et presse commerciale, radios militantes et stations musicales Ă  tubes, cinĂ©ma d’auteur et cinĂ©ma de divertissement, tĂ©lĂ©vision sĂ©rieuse et programmation grand public...

L’investissement dans des actifs mĂ©diatiques continue d’ĂŞtre pleinement justifiĂ©e compte tenu des promesses de dĂ©veloppement de l’activitĂ© et surtout des volumes d’affaires dĂ©gagĂ©es Ă  partir d’un outil productif au coĂ»t assez modeste et mĂŞme dĂ©croissant en raison de la numĂ©risation. Il prĂ©sente un attrait supplĂ©mentaire, qui est de permettre le contrĂ´le de moyens de publicitĂ© considĂ©rables utiles Ă  la promotion des secteurs dans lesquels une exploitation capitaliste est engagĂ©e, et plus gĂ©nĂ©ralement prĂ©cieuse pour la dĂ©fense des intĂ©rĂŞts partagĂ©s par cette catĂ©gorie de la dĂ©tention Ă©conomique. S’exerçant tout autant dans le domaine de la culture que dans celui de l’information, la maĂ®trise, que cette domination autorise, de la mĂ©diatisation du capitalisme par un capitalisme mĂ©diatique agit comme le cadre de la production de ce qui a Ă©tĂ© dĂ©crit comme la " pensĂ©e unique ", de nature en thĂ©orie Ă  pouvoir renforcer l’emprise de ce mode de gestion . Ce pouvoir peut ĂŞtre employĂ© pour peser par exemple dans la prĂ©sentation d’enjeux de politique publique, tels par exemple que la conduite par le passĂ© des choix de dĂ©rĂ©glementation des industries de la communication, en influençant le traitement des avantages respectifs de solutions apportĂ©es par une gestion publique ou relevant du tiers-secteur des coopĂ©ratives, qui sont des modes concurrents de dĂ©tention.

La capacitĂ© d’influence sur l’opinion et sur la dĂ©cision publique amène Ă©videmment Ă  affaiblir l’Ă©tat d’indĂ©pendance et de pluralisme des moyens nationaux d’expression. En somme, le risque le plus important de la montĂ©e des oligopoles du capitalisme mĂ©diatique consiste dans la façon dont l’application mal maĂ®trisĂ©e de politiques se rĂ©clamant du libĂ©ralisme Ă©conomique en ce domaine fait peser une menace sur les règles du libĂ©ralisme politique.

Christian Pradié

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