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Anniversaire du 11 septembre 2001

« Les commémorations étouffent le journalisme »

Dans un article paru sous forme de tribune libre dans Le Monde daté du 4 septembre 2002, Jacques Mouriquand, producteur de télévision, met en question « le journalisme de commémoration » . Citations [1] :

« Les prochaines et inévitables évocations des attentats du 11 septembre 2001 posent en termes aigus le problème du journalisme de commémoration ou de rituel.

Qu’auront à dire les médias sur le sujet de nouveau le 11 septembre ? Sauf imprévu d’ici là, rien. Le comble serait que ça ne pose pas de problème déontologique aux journalistes. D’abord pour constater l’omniprésence de cette pratique. Tchernobyl, l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, la chute du mur de Berlin et maints autres événements mobilisent à chaque date anniversaire de considérables développements sur lesquels on serait fréquemment tenté d’ironiser tant leur charge en informations neuves est discutable.

Le prétexte de ces longues colonnes est que, ce jour-là en particulier, le public, subitement, serait avide d’évocations du sujet. Allons ! (…).

Cette ritualisation, cette scénarisation qui veut qu’on délivre l’information selon des schémas soigneusement préétablis anéantit toute vraie hiérarchie.

(…) L’emprise du rituel est telle qu’il devient iconoclaste de ne pas le suivre. Qui osera faire sa manchette sur autre chose que le souvenir de ce tragique attentat, ce jour-là ?

Ce serait péché véniel si le journalisme de commémoration ne se substituait au vrai journalisme, celui qui consiste à aller sur le terrain et à ramener des informations nouvelles. On est un peu confus de devoir le rappeler, mais c’est là, en principe, la fonction des médias. Fonction qui coûte cher.

(…) Les journaux qui ont fait ce choix le payent à des prix très lourds, en regard du retour sur investissement. Dans ce contexte, le journalisme de commémoration a l’immense avantage de donner l’illusion du journalisme, c’est-à-dire de produire du volume, mais à bon marché. De nombreux acteurs du monde de la communication l’ont parfaitement compris qui, à l’occasion de tel ou tel anniversaire plus ou moins consistant - et, l’habitude étant prise, on devient moins regardant - proposent en quelque sorte des "commémorations clefs en main", avec rencontre d’experts qui, fort opportunément, défendront la cause de l’institution organisatrice.

Enfin, sur le fond des événements du 11 septembre, il devient impossible de se taire sur l’exaspérante différence de valeur que l’on accorde aux morts.

(…) Est-ce injurier les victimes des attentats du 11 septembre que de souligner l’indifférence absolue qui entoure, par exemple, toutes celles des innombrables guerres africaines, pour ne retenir que celles-là ? Non ! Et pourtant, il faut constater que le traitement est honteusement inéquitable. Le chiffre de 3 000 morts qui nous paraît effarant à New York est hélas atteint ailleurs, mais au mieux dans l’indifférence, au pire dans le silence total, faute tout simplement pour les médias de le savoir. Car pour le savoir, il faudrait y être. Et y être coûte cher. Alors, commémorons. »

 

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Notes

[1L’article en entier (attention, ce lien est sans doute biodégradable et commercial)

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