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Tribune

La fin des mass media

Vers la fin des mĂ©dias de masse au bĂ©nĂ©fice des mĂ©dias participatifs ? Une rĂ©ponse positive dans cette tribune.

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La critique des mĂ©dias de masse se dĂ©veloppe. Leur empire s’effrite. Demain, Internet, mĂ©dia de flux et participatif pourrait bien ĂŞtre l’alternative et marquer le dĂ©but d’une nouvelle ère d’Ă©changes. Les dernières avancĂ©es techniques et les prospectives vont dans ce sens.

La fabrique de l’information relève aujourd’hui d’une telle industrie, ses mĂ©canismes sont tellement apparents, ses effets criants, qu’il est Ă©vident que la critique des mĂ©dias ne va cesser de croĂ®tre et que leur avenir est compromis Ă  moyen terme. En marge de ce dĂ©clin, se dĂ©veloppe la mouvance du logiciel libre qui prĂ´ne et pratique la copie, mais au-delĂ  l’analyse et la modification des codes sources pour amĂ©liorer et personnaliser les programmes. "Le libre" apparaĂ®t aujourd’hui Ă  la pointe de nouvelles pratiques de publication et d’Ă©change d’informations.

Des mouvements convergents

DĂ©marchandisation pour les tenants de l’antimondialisation, meilleur système de concurrence pour ceux du libĂ©ralisme, le mouvement du logiciel libre exprime la plasticitĂ© propre aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). D’autres mouvements convergent pour de nouvelles règles du jeu.

Les weblogs (automĂ©dias), l’open source (publication ouverte sur des sites collaboratifs), le Wi-Fi (rĂ©seaux associatifs sans fil sur des frĂ©quences libres), le peer to peer (liaison poste Ă  poste sans passer par un serveur)… Communiquer et tĂ©lĂ©charger librement s’affirment comme de nouvelles revendications.
Un Internet de nouvelle gĂ©nĂ©ration s’installe, conjointement Ă  une e-citoyennetĂ© qui ne se limitera pas au vote Ă©lectronique et Ă  l’e-administration. Le foisonnement des "pages perso" n’est qu’une expression de ces aspirations nouvelles.

Participatif, contributif, Internet dĂ©veloppe toutes les caractĂ©ristiques d’un nouveau mĂ©dia actif, Ă  dĂ©faut, pour l’heure, d’ĂŞtre rĂ©ellement interactif.

Le phĂ©nomène weblog, vĂ©ritables journaux en ligne tenus par des journalistes amateurs annonce clairement la couleur en court-circuitant la chaĂ®ne traditionnelle journaliste-Ă©diteur-annonceur. En se saisissant des moyens de production et de diffusion, les blogueurs Ă©chappent aux contraintes et aux pressions Ă©conomiques qui s’exercent sur les vieux mĂ©dias.

La mutation des échanges

Si les médias sont porteurs de leur vieillissement, leur crise est également liée à la mutation des télécommunications.

Les industriels optent pour une convergence basĂ©e sur la numĂ©risation des signaux vidĂ©o (TĂ©lĂ©vision NumĂ©rique Terrestre) dĂ©veloppĂ©e en fonction des pratiques des utilisateurs. Peu ou prou, poussĂ©s par les gouvernements, les financiers suivront. MalgrĂ© les crises boursières et la chute des vieux monopoles. Les dĂ©barquements, par des actionnaires et conseils d’administration soucieux de rentabilitĂ© immĂ©diate, de dirigeants qui parient sur le long terme, n’empĂŞchent pas "la sociĂ©tĂ© de l’information" d’ĂŞtre l’objet d’un plan d’action gouvernemental.
Le wireless (sans fil), le dĂ©veloppement des applications multimĂ©dias mobiles libèrent les terminaux et leurs utilisateurs. L’accès Ă  l’Internet haut dĂ©bit couplĂ© Ă  des CMS (systèmes de gestion des contenus) ouverts, offriront Ă  chacun la possibilitĂ© d’accĂ©der Ă  tout moment Ă  une info personnalisĂ©e selon ses centres d’intĂ©rĂŞts et de publier son point de vue, sans aucune compĂ©tence technique prĂ©alable (PHP et nouveaux types de programmation Script Python).

Conjointement, de nouveaux supports de consultation (PC-pocket, e-books, tĂ©lĂ©phones/PDA) permettront Ă  la fois mobilitĂ© et rĂ©activitĂ© Ă  l’info. TĂ©lĂ©mĂ©decine, tĂ©lĂ©assistance, tĂ©lĂ©services, tĂ©lĂ©formation et tĂ©lĂ©travail Ă©largiront la portĂ©e du prĂ©fixe.

Dans la foulĂ©e du marketing de la diffĂ©rence, qui s’adapte aux contextes culturels des marchĂ©s Ă  conquĂ©rir, le marketing personnalisĂ©, qui cible directement les prĂ©fĂ©rences de chaque consommateur prendra le pas sur la publicitĂ©.
Émulation du débat public, mutualisation des compétences et des savoirs, personnalisation des audiences et interactivité caractérisent les médias de demain.

" Le silex est moderne " (Cro-Magnon)

Dans les faits, le progrès ne s’est jamais arrĂŞtĂ© aux barrages intellectuels ou Ă©thiques que nous dressons pour nous protĂ©ger, ou que les idĂ©ologues Ă©chafaudent pour soi-disant nous dĂ©fendre.

Tout nous apparaît un jour comme définitivement "moderne", en bien ou en mal, et un peu plus tard comme "dépassé".

La sĂ©paration entre spectateur, consommateur et Ă©lecteur, entre spectacle, marchĂ© et dĂ©mocratie s’estompe. Confusion ou clarification ?

L’on voue aux gĂ©monies ces enfants de la tĂ©lĂ© qui s’exhibent dans Loft Story, mais depuis plusieurs annĂ©es les webcams offrent en direct le mĂŞme spectacle. On dĂ©nonce trop tard, après le 21 avril 2002, le traitement de l’info de proximitĂ©.
L’info, devenue produit d’appel, doit ĂŞtre rentable. Les mĂ©dias ne sont plus que des multinationales fonctionnant dans une logique de marchĂ©. La crĂ©dibilitĂ© de l’info en temps de guerre, de crises politiques ou Ă©conomiques est de plus en plus sujette Ă  caution. Tant pour ses coĂ»ts que pour ses risques, le journalisme de terrain cède le pas. Les NTIC interviennent de plus en plus dans la recherche d’informations. Ils modifient l’Ă©criture, annihilent toute vĂ©rification, tout recul, en propageant les nouvelles en temps rĂ©el. Les signes de la fin sont flagrants. Le journalisme d’idĂ©es disparaĂ®t sous l’infotainment (info de divertissement), sport spectacle et publireportages. La critique est d’autant plus douteuse que les mĂ©dias sont partenaires dans l’organisation de vĂ©ritables messes culturelles.
Mais, si le mĂ©tier change, la profession de journaliste s’ouvre. Des anonymes prennent la parole. Les weblogs redonnent un second souffle Ă  la presse d’opinion et Ă  la critique culturelle et artistique. Sur les webrairies (librairies en ligne) c’est la critique libre des lecteurs qui fait vendre.

Médias participatifs contre médias de masse

Aujourd’hui ce ne sont plus les grands reporters sur la brèche, mais chacun qui ressent les soubresauts permanents du monde.

L’actualitĂ© disparaĂ®t au profit de l’instantanĂ©itĂ©.

Pour l’heure les internautes sont encore comme des aiguilles sans cadran. Mais demain chaque spectateur sera acteur.

Les mĂ©dias de masse n’ont pas Ă©tĂ© conçus pour massifier les populations. Mais l’histoire prouve qu’ils ont contribuĂ© Ă  façonner les nationalismes, l’uniformisation et cette mondialisation tant dĂ©criĂ©e. Depuis les dĂ©buts la lutte est serrĂ©e entre information et manipulation, communication et propagande. Aujourd’hui la confusion règne. Tout ou presque fini en spectacle. Les mĂ©canismes de financement priment sur la fabrique de l’information.

Le 11 septembre 2001 des blogueurs, et plus largement les communautĂ©s interactives de news ont prouvĂ© qu’ils pourraient un jour rivaliser avec les mĂ©dias coutumiers qui se ressemblent de plus en plus. Les sites de ces derniers trahissent l’inconfort de leur position. Archives payantes, contenus en ligne non adaptĂ©s, contrĂ´le des forums, abus de la self-syndication (publication sur plusieurs sites clients des mĂŞmes news), signent leur politique de contrĂ´le du message et de maĂ®trise de sa diffusion.

Chaînes payantes, journaux gratuits, télé "réalité" sont autant de tentatives de durer.

Mais dĂ©jĂ  des vedettes et des sportifs court-circuitent les journalistes et communiquent d’abord sur leurs propres sites Internet. Les campagnes Ă©lectorales s’orientent vers ces nouveaux moyens permettant de toucher et de dialoguer directement avec les Ă©lecteurs. Aux États-Unis le dĂ©veloppement du tĂ©lĂ©webbing (suivre le JT en surfant sur le Web) rĂ©vèle l’Ă©mergence d’un nouveau mode de consommation de l’information.

Vers une info sans journalistes ?

Dans "Les journalistes sont-ils condamnĂ©s Ă  disparaĂ®tre ?", nous posions comme impĂ©rative une rĂ©forme en profondeur de la profession de journaliste, mise en jeu, d’une part, par la rĂ©volution numĂ©rique, d’autre part, par une prĂ©carisation galopante et parfois, il faut le reconnaĂ®tre, aggravĂ©e par les archaĂŻsmes d’une pensĂ©e syndicale en retard d’un train sur les inĂ©vitables Ă©volutions de la sociĂ©tĂ©.

L’info sans journalistes existe dĂ©jĂ  en ligne, par l’emploi d’outils logiciels permettant de traduire, reformuler et rĂ©sumer automatiquement des textes divers et variĂ©s.

Pour l’automne 2002, l’information anglophone a vulgarisĂ© la pratique en lançant Google News.

Collecter et compacter, hiĂ©rarchiser et redistribuer de l’information sans intervention humaine, ces possibilitĂ©s nouvelles ne font que stigmatiser les enjeux auxquels un mĂ©tier du 19ème est confrontĂ© Ă  l’aube du 21ème siècle.
La gestion des médias va en être profondément bouleversée.

Mais, petit Ă  petit, les comportements changent et, conjointement Ă  un libre accès et Ă  une libre expression, les internautes admettent de plus en plus de devoir payer certains services. Ce passage au clic payant est toujours liĂ© Ă  la reconnaissance d’une valeur ajoutĂ©e. Cette dernière passe, en partie, par des offres issues de la technique (par exemple le couplage haut dĂ©bit et format PDF permettra bientĂ´t de recevoir avec la mĂŞme attractivitĂ© qu’une version papier, mais dès son bouclage et jusqu’au coin le plus reculĂ© de la planète, son journal prĂ©fĂ©rĂ©...) Mais pas seulement.

Le libre-arbitre de l’internaute reprĂ©cise Ă©galement une distinction fondamentale que nous Ă©tions en train d’oublier, celle entre ce qui peut ĂŞtre produit mĂ©caniquement, et, ce qui ne peut ĂŞtre que le fruit d’un travail humain et d’une rĂ©flexion consciente.

VĂ©rifier, mettre en perspective, commenter l’information dans un contexte d’interactivitĂ© seront les tâches ancestrales des cyberjournalistes.

InteractivitĂ© ou libre-arbitre ?

Ce que les gestionnaires des mass media ont longtemps oubliĂ©, c’est que l’audience c’est un + un + un etc.

PlutĂ´t que d’interactivitĂ©, parlons d’apprentissage du libre-arbitre.
L’interactivitĂ© sert de carotte pour les technophobes. Le système pull & push (possibilitĂ© de recevoir et d’envoyer une information Ă  son initiative) et l’Ă©mergence du vrai multimĂ©dia vont atomiser les parts d’audience en Ă©lectrons libres, en citoyens responsables et participants de l’infosphère.

DĂ©jĂ  l’Intelligence Open Source dĂ©veloppe la production collaborative de l’information et s’affirme comme une nouvelle pratique e-citoyenne, via listes de discussions et sites de 2ème gĂ©nĂ©ration. Rien Ă  voir avec les newsgroups oĂą l’anonymat favorise les dĂ©rapages.

Sans compĂ©tence technique, chacun peut trouver, approfondir et recouper une information. Il s’agit d’un accès libre et permanent Ă  une info Ă  la carte, multimĂ©dia, avec liens documentaires, photos, sons et vidĂ©os. Le système permet Ă  la fois, la traçabilitĂ© de l’info, l’actualisation en temps rĂ©el, l’apport encyclopĂ©dique des connaissances s’y rapportant, la possibilitĂ© de contribuer et d’archiver. Une nouvelle Ă©criture journalistique collective, faisant intervenir experts, tĂ©moins, etc.

Internet est un rĂ©seau en abĂ®me, rĂ©seau de rĂ©seaux de rĂ©seaux qui gĂ©nèrent de leurs interconnexions une nouvelle forme d’intelligence.

Neandertal.com

Tous les rapprochements deviennent possibles. Par exemple, entre l’expĂ©rience suisse du Biowall (mur Ă©lectronique dotĂ© de la capacitĂ© d’autorĂ©paration d’un ĂŞtre vivant) et les thĂ©ories du philosophe Pierre LĂ©vy sur l’intelligence collective et la cyberculture…

La pensĂ©e prospective peut s’autocensurer. Mais Ă  aucune Ă©poque l’homme n’est parvenu Ă  stopper la marche en avant. Un jour viendra oĂą clonage et intelligence artificielle s’enrichiront, oĂą des hommes gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©s cohabiteront avec des cyborgs. C’est inĂ©vitable.

Les recherches sur les maisons communicantes (domotique), la robotique humanoĂŻde et les biotechnologies progressent Ă  pas de gĂ©ants. MĂŞme si les mĂ©dias en rendent compte avec une grille de lecture du siècle passĂ© !

Lorsque nous aurons condamnĂ© le professeur Antinori, comme jadis GalilĂ©e, est-ce que cela empĂŞchera l’Ă©volution de progresser ? Non. Nous prendrons juste un peu de retard.

DĂ©noncer dans les NTIC un appareillage tout juste bon Ă  promouvoir la mondialisation ultra-libĂ©rale est aujourd’hui bien vu. Mais demain ?

Internet est le média de demain.

Si les dĂ©rapages y sont inĂ©vitables, si la dĂ©sinformation y fait ses niches, en revanche, justement parce qu’incontrĂ´lable, Internet ne pourra devenir un mĂ©dia d’endoctrinement et sera un rĂ©el vecteur de dĂ©mocratie, du droit de chacun Ă  la culture et Ă  l’information.

Lorenzo Soccavo

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