Cette annĂ©e encore, le rouleau compresseur mĂ©diatique s’est mis en branle avant mĂŞme le lancement des soldes. Machines bien rĂ´dĂ©es, les grands journaux savent prendre les devants en prodiguant moult conseils visant Ă « guider » leurs lecteurs – et surtout ceux qui les intĂ©ressent au premier chef : les « CSP+ » Ă fort pouvoir d’achat – dans ce parcours du combattant.
Conseil d’« amis » : dĂ©pensez Ă tout prix
En ce début 2016, le mot d’ordre est le suivant : RÉ-SER-VEZ ! La veille de l’ouverture des soldes, Le Figaro se montre ainsi particulièrement prévenant :

Le lendemain, mĂŞme injonction dans Le Parisien qui barre sa « une » d’une variation sur le mĂŞme thème, en y consacrant en outre ses pages 2 et 3 :

Attentifs Ă notre bien-ĂŞtre, nombreux sont les mĂ©dias soucieux de fournir conseils, trucs et astuces, « ressources » et « outils web » pour « rĂ©ussir nos achats ». L’Express ou L’Obs sont de ceux-lĂ :

Ouest-France, pas en reste, y va aussi de ses recommandations, forcément bienveillantes, à l’endroit de ses lecteurs :

Que « ne pas se faire avoir » puisse consister Ă « ne pas faire les soldes » est inimaginable. Qu’on n’ait pas les moyens des les « faire » est inenvisageable. Le lecteur idĂ©al de ces articles est un client idĂ©al, forcĂ©ment dotĂ© d’une irrĂ©pressible envie d’acheter et d’une capacitĂ© illimitĂ©e Ă le faire. Si vous n’y songiez pas encore, gageons qu’après ces quelques « informations », vous serez convaincu de l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de participer Ă cette folle aventure.
Ă€ vos marques, prĂŞts, achetez !
Pour que le lecteur/consommateur soit dans les meilleures dispositions, il sera pris en main Ă toutes les Ă©tapes de cette pĂ©riode de promotions Ă tout-va. Attention au « top dĂ©part » !
La presse régionale est à l’unisson : outre Ouest-France ci-dessus, Le Midi Libre nous adresse un amical rappel à l’ordre :

Et le lendemain, La Voix du Nord, dans un de ces innombrables articles au titre performatif, veille Ă ce que chacun soit dans les starting-blocks :
Bref, ce qui pourrait n’être qu’une information – certes pas la plus indispensable pour le lecteur en quĂŞte d’éclairages et d’analyses sur d’autres problèmes plus graves ou plus urgents – est une injonction Ă peine voilĂ©e Ă rejoindre sans plus tarder les hordes de « serial shoppers ». Hordes qu’on ne manquera pas d’informer des possibles obstacles susceptibles de se dresser sur leur route – d’autres hordes pouvant avoir l’idĂ©e saugrenue de « gĂŞner » leur marche vers le bonheur.
S’offusquer Ă mots couverts, comme dans cet article de Ouest-France, des fâcheuses consĂ©quences sur les soldes que l’opposition Ă l’un des projets (insĂ©parablement politique, Ă©conomique et Ă©cologique) les plus controversĂ©s des ces dernières annĂ©es « pourrait » avoir, c’est reconduire cette vision enchantĂ©e de la consommation dĂ©bridĂ©e si souvent vĂ©hiculĂ©e par les mĂ©dias, explicitement ou non, en bon VRP des enseignes commerciales, petites ou grandes.
Consommer : que du bonheur !
Peu ou prou présentés comme une course de vitesse, les soldes récompensent ceux qui se lèvent tôt. À cet égard, l’article qui suit, paru dans Ouest-France, est un modèle du genre. Morceaux choisis :
« ĂŠtre le plus rapide possible »
Sylvie, accompagnĂ©e de sa fille Gwladys, l’admet : « On s’est levĂ© Ă 7 h 30 exprès ! » Pourquoi ? « Il faut ĂŞtre le plus rapide possible. »
Michel est du mĂŞme avis. « Je suis allĂ© dans un magasin de sport dès la première heure pour acheter des chaussures de course, explique-t-il. Dès l’ouverture, pour ĂŞtre certain de trouver ma pointure. »
« De bonne heure, il y a moins de monde »
Autre intĂ©rĂŞt de venir Ă l’ouverture ? Profiter des « happy hours ». […] « Il y a moins 10 % supplĂ©mentaires dans certaines grandes enseignes », sourit-il.
RĂ©sultat des courses ? Michel ne cache pas sa joie : « On vient d’acheter quatre paires de chaussures, on a Ă©conomisĂ© plus de 60 euros je dirais, je suis satisfait ! »
Faire ses emplettes dès potron-minet, c’est bien ; le sourire aux lèvres, c’est mieux. Outre les gĂ©nĂ©reux conseils pour faire de « bonnes affaires », les mĂ©dias fournissent force illustrations nous encourageant, par l’exemple, Ă devenir des consommateurs heureux. La preuve, entre autres, dans Ouest France, et en images :

Sourire de rigueur, donc, en cette période bénie où marchandisation radicale rime avec bonheur irrépressible.
Morale en soldes : consommer, renaître et résister ?
Le 5 janvier dernier, le très sérieux quotidien Le Monde se chargeait à son tour de promouvoir les soldes en recourant à un argument inédit :

Intrigué, il nous fallait poursuivre la lecture de cet entretien stupéfiant, à lire ici en intégralité dont voici quelques extraits :
- Les Français ont-ils la tête à dépenser ? Est-ce que cela leur fera du bien après une année 2015 éprouvante ?
[…] Je ne pense pas que les Français n’ont pas la tĂŞte Ă dĂ©penser. C’est un moyen cathartique de passer Ă autre chose. Oui, je pense que cela leur fera du bien. Après les attentats, on culpabilise, mĂŞme si ce n’est pas notre faute. Consommer permet d’accĂ©der Ă ce phĂ©nomène de « rebirth » [de renaissance] cher aux Britanniques, qui permet de renaĂ®tre après avoir vĂ©cu un traumatisme. […]
- Est-ce que la consommation est une forme de résistance ? Une consolation ? La preuve que l’on existe ?
Ce sont les valeurs qui caractérisent l’acte même de consommer. […] La résistance peut se traduire par une recherche d’anti-consommation ou de produits issus du commerce équitable, de coton bio, de vêtements recyclables. Là , le fait d’avoir été atteints dans nos valeurs peut inciter à aller consommer. Voire à s’acheter une minijupe par réaction extrême.
Passons, par charitĂ©, sur le fond de cette analyse sociologique de haute volĂ©e que Philippe Val ne renierait sans doute pas… On peut lĂ©gitimement s’interroger, en revanche, sur le relais docile par Le Monde d’un discours hyperconsumĂ©riste oĂą consommer, c’est rĂ©sister, et dĂ©penser, c’est exister (n’est-ce pas Monsieur Orwell ?). On s’étonnera surtout que la consommation soit prĂ©sentĂ©e, Ă travers les questions de la journaliste elle-mĂŞme, sous un jour uniquement positif : il s’agit manifestement de dĂ©celer les hautes valeurs que celle-ci recèle et de pointer les funestes obstacles qui l’entravent. Mais de remise en cause de ses excès voire de ses ravages, point. La cĂ©lĂ©bration de la dĂ©pense (« cathartique » ou non…) ne devrait pourtant pas aller de soi dans « le quotidien de rĂ©fĂ©rence ».
Ă€ qui profitent les soldes ?
Conseils pratiques, bons plans et incitations appuyĂ©es : voilĂ donc l’essentiel de l’« information » produite sur les soldes par les grands mĂ©dias. Pourtant, le sujet pourrait faire l’objet d’investigations qui ne manqueraient pas d’intĂ©rĂŞt. Sans mĂŞme parler des pratiques frauduleuses, l’impact rĂ©el des soldes (pour les commerçants comme pour les consommateurs) ou leur rĂ´le dans le fonctionnement global du système marchand sont en effet des enjeux sur lesquels de vĂ©ritables enquĂŞtes seraient les bienvenues.
Ă€ titre expĂ©rimental, nous avons tapĂ© sur le premier moteur de recherche venu la requĂŞte suivante : « Ă qui profitent les soldes ». Le rĂ©sultat, qui ne saurait constituer qu’un indice, est nĂ©anmoins assez rĂ©vĂ©lateur. On dĂ©couvre ainsi une Ă©tude du CrĂ©doc (Centre de recherche pour l’Ă©tude et l’observation des conditions de vie), publiĂ©e en 2006, dans laquelle l’impact Ă©conomique rĂ©el est estimĂ© (avec beaucoup de prudence) Ă « 750 millions d’euros pour l’ensemble de l’activitĂ© liĂ©e aux soldes », et que celles-ci constitueraient, dans une conclusion fort consensuelle, « un compromis “gagnant-gagnant” pour le consommateur et pour le commerçant ».
On trouve Ă©galement un article, publiĂ© sur le site d’un courant du NPA, qui cite l’étude du CrĂ©doc, mais qui propose une vision nettement plus critique, pointant par exemple la « furie commerciale » co-produite par le système marchand et les mĂ©dias, des achats « en dĂ©calage avec les besoins rĂ©els, sous la pression de l’urgence », ou une « politique annuelle, voire pluri-annuelle [des prix], dont les phĂ©nomènes de promotions, soldes, discount sont partie intĂ©grante et programmĂ©e », faisant notamment qu’« on ne paye pas “moins cher” pendant les soldes mais “beaucoup trop cher” le reste de l’annĂ©e ». Des positions discutables sans doute, et qui mĂ©riteraient d’être effectivement discutĂ©es.
Or, dans les articles journalistiques que notre requĂŞte fait apparaĂ®tre, la question est « traitĂ©e » un peu diffĂ©remment. Ou bien on reprend la vision irĂ©nique du CrĂ©doc, dĂ©clinĂ©e Ă l’envi dans des papiers qui rappellent tantĂ´t que « tout le monde est gagnant », tantĂ´t que, en pĂ©riode de soldes, clients ou commerçants, tout le monde y trouve son compte ; ou bien, comme ici ou lĂ , on fait le bilan des soldes du seul point de vue des commerçants qui y participent. Le cas le plus caricatural restant cet article de L’Express intitulĂ© « Ă€ qui profitent les soldes » oĂą, pour rĂ©pondre Ă la question, l’on interroge une sondeuse sur… « le profil de l’acheteur de soldes », ou le « circuit le plus prisĂ© par les consommateurs », entre Internet et la vente en magasin. Autrement dit, sous couvert de s’interroger sur les vĂ©ritables bĂ©nĂ©ficiaires des soldes, on reconduit les mĂŞmes prĂ©supposĂ©s favorables aux soldes, en tournant et retournant la seule question qui vaille : « oĂą faire/a-t-on fait les meilleures affaires ? » Des prĂ©supposĂ©s pourtant, eux aussi, fort discutables…
Non contents d’accorder aux soldes une place dĂ©mesurĂ©e – eu Ă©gard Ă celle chichement consentie Ă des questions pourtant plus cruciales –, les grands mĂ©dias (dont certains sont adossĂ©s Ă des grands groupes qui y ont quelque intĂ©rĂŞt) reprennent Ă leur compte la logique purement marchande qui prĂ©side Ă cet « Ă©vĂ©nement » biannuel, en produisant des articles dont le contenu informatif ne se distingue guère de celui d’une page publicitaire. Tout semble prĂ©texte Ă acheter (forcĂ©ment « malin »), consommer (nĂ©cessairement « mieux ») ou investir (jusqu’à la prochaine saison des soldes…). Vente forcĂ©e ? Pas tout Ă fait. Forte incitation Ă « se faire du bien » : certainement. Le tout en Ă©vitant soigneusement tout traitement approfondi du phĂ©nomène, qui s’intĂ©resserait par exemple Ă ses enjeux vĂ©ritablement « Ă©conomiques », ou en enquĂŞtant un peu plus loin que le bout de son (micro-)trottoir : cela pourrait « gĂŞner les soldes ». Que gagne le journalisme Ă ĂŞtre ainsi bradĂ© ?
Thibault Roques et Olivier Poche




