Vous l’avez remarquĂ© ? Depuis le lundi 22 avril les faits divers (qui reprĂ©sentaient jusqu’Ă 2/3 du contenu des J.T.!) ont pratiquement disparu des mĂ©dias : la France ne serait-elle plus ce pays Ă feu et Ă sang, en proie Ă l’insĂ©curitĂ© ?
On est passĂ© d’un extrĂŞme Ă l’autre : le sentiment de culpabilitĂ© semble avoir remplacĂ© (pour combien de temps ?) la course effrĂ©nĂ©e Ă l’audience et au spectaculaire. C’est la preuve Ă©vidente de la faillite du journalisme français, qui paraĂ®t avoir dĂ©finitivement renoncĂ© Ă une des règles fondamentales du mĂ©tier : HIERARCHISER L’INFORMATION.
Comment en est-on arrivé là ?
Pour Ă©chapper aux dĂ©plorables conditions d’existence du pigiste, les journalistes salariĂ©s ont acceptĂ© de renoncer Ă leur dĂ©ontologie. En Ă©change d’un certain confort Ă©conomique et social, ils se sont docilement transformĂ©s en vulgaires relayeurs de clichĂ©s au service de la pensĂ©e unique. L’information est devenue un secteur Ă©conomique parmi d’autres, avec ses impĂ©ratifs de rentabilitĂ©, ses gardes-chiourmes, et ses exĂ©cutants de plus en plus prĂ©carisĂ©s. Eh oui, les O.S. n’ont pas l’exclusivitĂ© du chantage Ă l’emploi. Dans ces conditions, ceux qui osent aller Ă contre-courant se font de plus en plus rares ... ou tout simplement virer !
Ainsi, en rĂ©pĂ©tant quotidiennement les âneries distillĂ©es par les instituts de sondages, et en entretenant jusqu’Ă l’obsession le discours sĂ©curitaire de certains candidats Ă l’Ă©lection prĂ©sidentielle, les mĂ©dias d’information ont pour une large part favorisĂ© un record d’abstention et contribuĂ© Ă la consolidation du vote lepĂ©niste.
Si la profession souhaite conserver un tant soit peu de crĂ©dibilitĂ©, elle doit de toute urgence prouver Ă l’opinion publique qu’elle est capable de se mobiliser pour autre chose que la dĂ©fense de son abattement fiscal. Nous sommes sur le point de perdre notre âme et notre raison d’ĂŞtre sociale... Mais peut-ĂŞtre est-ce dĂ©jĂ trop tard. Pour ma part, je persiste nĂ©anmoins Ă croire que le journalisme, de mĂŞme que l’enseignement, la mĂ©decine ou la magistrature, n’est pas un mĂ©tier comme un autre, que l’on exerce simplement pour percevoir un salaire Ă la fin du mois... Malheureusement je crains qu’il ne soit devenu quasiment impossible d’en vivre sans renoncer Ă son Ă©thique.
Bruno, pigiste
"Si la profession souhaite conserver un tant soit peu de crĂ©dibilitĂ©, elle doit de toute urgence prouver Ă l’opinion publique qu’elle est capable de se mobiliser pour autre chose que la dĂ©fense de son abattement fiscal", Ă©crivait Bruno, sous le titre "j’ai mal au journalisme."
Eh ! bien c’est fait, la profession se mobilise aujourd’hui avec une touchante unanimitĂ© pour inciter ses « lecteurs-auditeurs-tĂ©lĂ©spectateurs » Ă voter Chirac au second tour. Je ne suis pas sĂ»r que le crĂ©dibilitĂ© de la profession en sorte renforcĂ©e, ni que la dĂ©ontologie y trouve son compte d’ailleurs.
Jean, pigiste