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Conseil de déontologie : réponse de Dominique Pradalié (SNJ)

par Dominique Pradalié,

Nous publions ci-dessous, avec son accord, un courrier que nous a adressé Dominique Pradalié, secrétaire générale du SNJ (Syndicat national des journalistes), en réaction à notre article intitulé « Pourquoi Acrimed ne rejoindra pas le Conseil de déontologie journalistique et de médiation ». Nos divergences de vues à propos de cet organisme n’empêcheront pas que nous nous retrouvions sur le terrain des luttes contre la concentration des médias, la financiarisation et la marchandisation de l’information, afin de faire évoluer le paysage médiatique vers davantage de pluralisme.

Bonjour à Acrimed et bonne année !

Mon courrier est destiné à Michel Ducrot et concerne son article du 16 janvier 2020 « Pourquoi Acrimed ne rejoindra pas le Conseil de déontologie journalistique et de médiation. » Il s’efforce de traiter, dans la cohérence de son texte, les différentes remarques et rappels qui me paraissent importants.

Tout d’abord qu’Acrimed annonce ne pas vouloir rejoindre le CDJM est parfaitement son droit. Encore faut-il que ses arguments soient tous basés sur des réalités, et si certains le sont, d’autres prêtent à contradiction.

Sur le « rapide point d’histoire » avec lequel vous entamez votre propos, il s’agit d’histoire récente puisque c’était le vœu de Georges Bourdon, fondateur du SNJ et inspirateur de la loi de 1935 créant notre statut particulier avec la clause de conscience et la carte de presse.

Ls SNJ, dans sa droite ligne, et répondant aux demandes d’une grande partie de la profession, a travaillé sur la question lors de plusieurs congrès, et l’a rendue concrète. La création d’une instance nationale a été votée, à la quasi-unanimité, lors du congrès de Villeurbanne en 2012.

Le 12 février 2014, une magistrate, Marie Sirinelli, rendait son rapport à la Ministre de la Culture et de la Communication Aurélie Filippetti qui l’avait missionnée. Elle concluait que des difficultés existaient mais qu’il ne fallait pas écarter d’emblée la création d’une telle instance.

Le rapport d’Emmanuel Hoog, rendu public le 29 mars 2019, juge la création d’un conseil « possible » et « souhaitable ». Si le SNJ n’est pas d’accord sur toutes les préconisations du rapporteur [1], il « se retrouve dans l’affirmation que la vocation première de cette instance est de créer un espace de médiation et de dialogue avec les citoyens, en dehors de toute interférence avec le libre choix éditorial des rédactions. » Le rapport Hoog pointe aussi « l’unicité de la déontologie de la profession et la nécessité d’une structure référente compétente pour tous les médias. » L’auteur du rapport renvoie la création de cette instance aux professionnels.

Pourquoi ces derniers [2] se sont-ils mis à l’œuvre dès le mois de mai suivant ?

- Le discrédit contre la profession s’est fortement développé, les ministres et parlementaires et de nombreux politiques la mettant en cause chaque fois qu’une information leur déplaisait. Le Président de la République allant même jusqu’à affirmer le 24 juillet 2018 à la maison de l’Amérique Latine que « nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité. » Cette attaque choquante étant proférée dans le contexte de l’affaire Benalla où le chef d’Etat se trouvait en première ligne.

- La confiance des citoyens dans leurs médias baisse de plus en plus, les relations médiatiques du mouvement des Gilets jaunes et d’autres mouvements sociaux étant fort critiquée.

- Les médiateurs dans les entreprises de presse ont majoritairement disparu, les autres sont réduits dans leurs attributions et moyens.

- Le projet de loi de réforme de l’audiovisuel étant annoncé comme devant donner encore plus de responsabilités au Conseil supérieur de l’audiovisuel et de champs pour les exercer. Le projet entendait alors lui donner la haute main sur l’audiovisuel en général. Tous les médias ou presque ont des sites audiovisuels.

Le SNJ rappelle que le CSA n’est pas une instance indépendante puisque ses 7 membres sont nommés par les politiques. Pour rappeler « urbi et orbi » que la déontologie est l’affaire des journalistes, comme le stipulent la « Charte d’éthique professionnelle des journalistes »(SNJ 1918-38-2011), la « Déclaration de Munich » de 1971 et la « Charte mondiale d’éthique » de la Fédération internationale des journalistes (FIJ. 600 000 adhérents dans 146 pays), votée à l’unanimité en juin 2019 lors de son congrès de Tunis.

Il était donc important qu’une instance soit prête pour éviter que le CSA ne se mêle de décider ce qui est bon et mauvais pour la profession !

Non, le gouvernement n’est pas à l’initiative de ce travail. Même s’il essaie de le faire croire. Celles et ceux qui l’affirment cherchent simplement à le discréditer dès le départ car il peut déranger beaucoup d’intérêts et gêner considérablement certains pêcheurs en eaux troubles.

Le « Conseil de déontologie journalistique et de médiation » a vu le jour le 2 décembre 2019. C’est une grande première pour celles et ceux qui l’attendaient, particulièrement pour les citoyens qui n’ont pas beaucoup de moyens de se faire entendre, les courriers des lecteurs n’existant presque plus ou étant sous-traités à l’extérieur comme FTV l’avait mis en œuvre.

Les réponses sont le plus souvent dilatoires, renvoyant au CSA qui instruit ou… pas. Les fameux comités d’Ethique prévus par la loi Bloche de 2016 n’ayant rien changé, comme nous le prévoyions. Reste la justice qui signifie temps, énergie et argent. Recours aléatoires qui ne couvrent pas une grande partie des problèmes.

Vous affirmez qu’il y a de nombreuses oppositions, et citez le refus de 19 SDJ. Outre qu’elles sont de nature et de taille très différentes, plusieurs d’entre elles ne se sont pas prononcées comme celles du Monde et de Libération. Le SNJ qui a des sections et délégués dans plus de 100 médias et titres, représente plus d’un journaliste sur deux, chiffre issu des dernières élections à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) [3] Quant aux autres pourfendeurs du CDJM, ils sont mal renseignés et/ou de mauvaise foi. Quand on lit que le CDJM va détruire la loi de 1881 ou que le SNJ était proche du Conseil de l’ordre de Vichy alors que tous les syndicats avaient été dissous …

Vous donnez beaucoup et souvent la parole à ces SDJ, c’est votre choix. Certains esprits chagrins pourraient vous faire remarquer qu’elles affirment qu’elles sont les seules à défendre la déontologie et vous rappelleraient que les citoyens attendent toujours leur position sur le traitement catastrophique de l’affaire Dupont de Ligonnès.

Sur le financement qui conditionne, là comme ailleurs, son indépendance, les élus du conseil d’administration du CDJM sont au travail comme pour les autres missions. Les grèves ont un peu retardé les différents processus car, contrairement aux affirmations de « parisianisme » qui visent à dénoncer l’absence de pluralisme du Conseil, beaucoup de ses membres vivent et travaillent en région.

Non, ce n’est pas le personnel à recruter, très peu, qui sera chargé « d’instruire les plaintes, enquêter, rédiger les rapports à destination des élus du Conseil », comme vous l’écrivez à tort, mais cette mission première sera effectuée par des commissions tripartites des élus de ce CA.

Les éditeurs ne se précipitent pas massivement sur la nouvelle instance, c’est exact, mais beaucoup des médias les plus importants ont fait part de leur intérêt, du Service Public comme des médias privés.

Il existe 18 instances de ce genre en Europe, la plus ancienne, en Suède, depuis 1916. La dernière-née, en Belgique francophone, a vu le même désintérêt apparent des éditeurs, puis leur adhésion.

L’intérêt de cette instance, pour le SNJ :

- Ses compétences intègrent toutes les formes de presse et c’est unique en France. Toute la profession est concernée.

- Ses missions sont transparentes pour tous les publics.

- Elle entend ainsi répondre à l’attente des citoyens : les journalistes ne sont pas hors sol mais se préoccupent des publics pour lesquels ils exercent leur profession.

- Elle va analyser les raisons des dysfonctionnements : manques de moyens, de formation, de sérieux, de temps.

- Elle va décrypter les responsabilités de la chaine hiérarchique.

Un avis rendu public devra faire œuvre de pédagogie pour tout le monde.

Le statut juridique des rédactions est un combat intersyndical que le SNJ, mène depuis des années avec le dépôt, à son actif, de deux propositions de loi (Bloche 2010 et Goulet 2014, renouvelée par l’auteure en 2019).

La « Charte d’éthique professionnelle des journalistes » (SNJ 1918-38-2011), est la seule Charte nationale, elle est co-signée dans l’Audiovisuel de Service Public par les directions et tous les syndicats de journalistes. La Déclaration de Munich (texte européen de 1971) est sa fille. La Charte mondiale de la FIJ 2019, s’en est largement inspirée.

Ces 3 textes sont les références du CDJM.

Amicalement et syndicalement,

Dominique Pradalié,
Journaliste,
Secrétaire générale du SNJ.

 

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Notes

[1SNJ.fr 5 avril 2019.

[2Syndicats de journalistes (SNJ et CFDT), plusieurs associations regroupant des journalistes par secteurs d’activité, telle l’association « Informer n’est pas un délit » ou celle des journalistes de la presse judiciaire ou de l’environnement, les SDJ et SDR intéressées, les écoles de journalistes, des clubs de la presse et nombre de journalistes à titre individuel. Syndicats et associations d’employeurs et représentants de la société civile.

[3CCIJP Scrutin 2018.

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