Les journalistes de L’Express, rĂ©unis en AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale mardi 31 mai, ont adoptĂ© une motion oĂą ils menacent de faire grève Ă partir de jeudi 2 juin, en rĂ©ponse Ă la mainmise du groupe Dassault sur le Conseil de surveillance du groupe Express-Expansion [2].
Le Conseil de surveillance du groupe comportait jusqu’ici huit membres : trois reprĂ©sentants du propriĂ©taire (le groupe Dassault), le prĂ©sident de la SociĂ©tĂ© des journalistes de L’Express, et quatre " personnalitĂ©s indĂ©pendantes ", dont Jacques Duquesne, prĂ©sident du Conseil de surveillance. Cette formule, censĂ©e garantir l’indĂ©pendance Ă©ditoriale des titres, avait Ă©tĂ© mise en place en 1997 par Denis Jeambar, prĂ©sident du directoire du groupe (et directeur de la rĂ©daction de L’Express) [3].
Mardi 31 mai au matin, une AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de la sociĂ©tĂ© avait Ă son ordre du jour le remplacement Ă la tĂŞte du Conseil de surveillance de Jacques Duquesne, atteint par la limite d’âge (75 ans). Ce dernier et Denis Jeambar plaidaient pour le choix d’une " personnalitĂ© indĂ©pendante ".
Mais Rudi Roussillon, proche de Serge Dassault, s’est lui-mĂŞme portĂ© Ă la prĂ©sidence, et a annoncĂ© que le Conseil ne comporterait plus que trois membres, tous reprĂ©sentants de Dassault [4]. Les " personnalitĂ©s indĂ©pendantes " (parmi lesquels Bernard Brunhes et Jean Peyrelevade) sont donc Ă©vincĂ©es [5].
RĂ©unie dans l’après-midi, l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de la rĂ©daction de L’Express, a adoptĂ©, par 120 oui et 9 non, une motion (que cite l’AFP le 31 mai 2005) indiquant que " dans l’hypothèse oĂą l’actionnaire s’obstinerait dans cette voie, il ne resterait aux journalistes de L’Express d’autre recours que de cesser le travail Ă compter du jeudi 2 juin " [6].
Serge Dassault, devenu propriĂ©taire du groupe Express-Expansion par le biais du rachat de la Socpresse en mars 2004, serait, selon le site Internet de LibĂ©ration (31 mai), " agacĂ© depuis des mois par la ligne du journal ", reprochant Ă Jeambar " des couvertures trop dĂ©favorables Ă Jacques Chirac " [7]. Une bonne partie du chiffre d’affaire du marchand d’armes Dassault repose sur des commandes de l’Etat, ou des transactions avec des Etats Ă©trangers sur lesquelles le gouvernement français peut avoir une certaine influence.
Ironie de l’histoire, l’ “ organisation des pouvoirs " aujourd’hui balayĂ©e par Dassault est celle qu’il avait acceptĂ©e en 1997 quand Denis Jeambar lui avait proposĂ© de reprendre L’Express pour contrer les convoitises du Monde [8]. La rĂ©daction de L’Express s’Ă©tait alors prononcĂ©e pour Dassault contre Le Monde...
(Complément du 4 juin 2005)
Jeudi 2 juin 2005 au matin, lors d’une discussion avec les reprĂ©sentants de la SociĂ©tĂ© des Journalistes (SDJ) de L’Express et des dĂ©lĂ©guĂ©s syndicaux, Rudi Roussillon (Dassault) propose d’admettre deux " personnalitĂ©s indĂ©pendantes " dans le Conseil de surveillance, et accepte que l’actionnaire signe la " Charte Ă©ditoriale " du journal. NĂ©anmoins, le groupe Dassault refuse toujours que la prĂ©sidence du Conseil de surveillance revienne Ă une " personnalitĂ© indĂ©pendante ". RĂ©unie en AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale (AG) Ă 10 h., la rĂ©daction de L’Express vote la grève jusqu’Ă la fin de journĂ©e. A 18 h., l’AG de la rĂ©daction dĂ©cide la reprise du travail, pour permettre la parution du prochain numĂ©ro de l’hebdomadaire. Sur 135 journalistes (pour une rĂ©daction qui en compte 164), 97 se sont prononcĂ©s pour la suspension de la grève, et 36 contre (selon une dĂ©pĂŞche AFP du 2 juin 2005). Des nĂ©gociations sont prĂ©vues notamment sur l’identitĂ© des " personnalitĂ©s indĂ©pendantes " membres du Conseil, et sur la question de la prĂ©sidence du Conseil de surveillance, point sur lequel, selon la SDJ, les journalistes seraient prĂŞts Ă cesser Ă nouveau le travail.
(Complément du 23 juin 2005)
Jean-Christophe Ruffin et Bernard Pivot vont entrer au Conseil de surveillance du Groupe Express-Expansion en tant que " personnalitĂ©s indĂ©pendantes " : c’est le rĂ©sultat de la nĂ©gociation entre les reprĂ©sentants des journalistes de L’Express et Rudi Roussillon, conseiller de Serge Dassault et nouveau prĂ©sident du Conseil de surveillance (selon une dĂ©pĂŞche AFP du 20 juin 2005, citant le prĂ©sident de la SociĂ©tĂ© des Journalistes (SDJ) de L’Express).
Ce Conseil de surveillance comptera dĂ©sormais quatre reprĂ©sentants du groupe Dassault (Rudi Roussillon, Francis Morel [9], Philippe Hustache et une autre personne Ă dĂ©signer), les deux " personnalitĂ©s indĂ©pendantes ", et le prĂ©sident de la SDJ de L’Express.
Les journalistes de L’Express demandaient aussi que le Conseil de surveillance continue d’ĂŞtre prĂ©sidĂ© par une " personnalitĂ© indĂ©pendante ", mais ils n’ont pas obtenu gain de cause sur ce point : Rudi Roussilon, nommĂ© le 31 mai, sera le prĂ©sident. Une assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de la rĂ©daction de L’Express, lundi 20 juin, a entĂ©rinĂ© l’accord obtenu par ses reprĂ©sentants.
Patrick Poivre d’Arvor aurait Ă©tĂ© sollicitĂ© par Serge Dassault " il y a quelques semaines " pour remplacer Denis Jeambar Ă la direction de la rĂ©daction de L’Express, selon Marianne (18 juin 05). Le propriĂ©taire de la Socpresse entend exercer son droit de " faire diriger ses journaux par qui bon lui semble " : lors d’un entretien rĂ©cent avec Jeambar, il aurait lancĂ© " C’est quand mĂŞme mon argent. " [10] Le nom du prĂ©sentateur du 20 Heures de TF1 - cĂ©lèbre co-auteur de la fausse interview de Castro, et condamnĂ© dans l’affaire Botton [11] - a d’ailleurs Ă©tĂ© avancĂ© par les hommes de Dassault lors des nĂ©gociations avec les reprĂ©sentants des journalistes sur les " personnalitĂ©s indĂ©pendantes " du Conseil de surveillance. Mais les journalistes de L’Express ne veulent pas " en entendre parler "... Et le 21 juin, lendemain de l’AG oĂą ils approuvaient l’accord passĂ© avec Dassault, ils apprenaient que Jeambar serait sur le dĂ©part : selon une brève de LibĂ©ration (21 juin 05), il figurerait parmi les deux candidats (l’autre est Arlette Chabot) qui " restent dans la course " pour diriger les rĂ©dactions de Canal Plus et I-tĂ©lĂ©.