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Thomas Legrand, sélectionneur de l’équipe des candidats à la Présidentielle

par Nils Solari,

Thomas Legrand n’est pas seulement journaliste politique : il est aussi « l’éditorialiste politique qui s’invite chaque matin à la table du petit déjeuner [1] ». Il est exactement l’unique titulaire de la chaire d’éditorialisme politique dans la « matinale » de France Inter qui lui confie – c’est son titre – « L’édito politique ». Seulement voilà, à la différence des médias d’opinion, comme le sont Libération ou Le Figaro, France Inter n’est pas ou ne devrait pas être un média de parti pris et Thomas Legrand ne devrait pas rivaliser avec Laurent Joffrin. Le pluralisme éditorial devrait être la règle, et pas seulement en économie – n’est-ce pas Dominique Seux [2] ? –, domaine où ce pluralisme est quotidiennement bafoué.

Thomas Legrand est donc un journaliste politique, mais un journaliste politique engagé. Habitués que nous sommes à bénéficier, chaque jour, de ses lumières, force est de constater que nous ne sommes jamais au bout de nos surprises [3]. En ce matin du 8 mars, il nous prouve une nouvelle fois qu’il tient une forme olympique, et nous fait part de sa vision, tout en nuances, à propos de la tenue du scrutin présidentiel…

Le Conseil constitutionnel vient en effet de publier les premiers états des parrainages pour les candidats aux présidentielles. Ce qui vaut à Patrick Cohen, en guise d’amorce de « l’édito politique » de France Inter, de nous annoncer que « presque tous les candidats à la présidentielle sont maintenant sur la ligne de départ »… et Thomas Legrand d’acquiescer, prêt à observer, depuis les hauteurs de sa chaise de juge-arbitre, les candidats qui passeront les épreuves qualificatives… ou mieux, celui qui franchira la ligne en vainqueur.


Métaphores et bons mots

Tout commence par le constat du « revirement […] en toupie à donner le tournis » des centristes et autres « frondeurs anti-Fillon revenus au point de départ avec une vélocité de petit rat de l’opéra ». Revirement, poursuit-il, dont Gérard Larcher [4] aurait « donné un exemple hier avec un aplomb comique ». Et lorsque Thomas Legrand souligne le « comique », c’est grâce à une métaphore qu’il a lui-même introduite et qui vient choquer sur un argument de poids, une moquerie à propos du physique du président du Sénat : « Larcher en rat de l’Opéra, j’avoue que l’image est osée ». Certes !

Après la droite, c’est au tour de Hamon et Mélenchon, « Les compères de gauche » qui « ont décidé de perdre séparément plutôt que de faire gagner l’un d’eux ! ». Car les électeurs de gauche, assène Legrand, seront « contraints de couper la gauche par leur vote », avant de poursuivre, non sans un air dédaigneux, que « Nous allons avoir aussi un ou deux trotskistes »


Mépris à l’égard des « petits candidats »

Le trotskisme, ce courant pour lequel Thomas Legrand fait part de toute sa bienveillance, en le décrivant comme l’« objet décoratif de toutes présidentielles françaises [qui] sera bien là en 2017, comme la dinde à Noël ou la Légion étrangère le 14 juillet ». Nathalie Arthaud et Philippe Poutou apprécieront. Tout comme Nicolas Dupont-Aignan, qui lui aussi, sera probablement heureux d’apprendre qu’il « grignotera les scores de M. Le Pen et de F. Fillon avec son gaullo-souverainisme affable » [5].

Mais le reste de ceux qu’un autre matin, l’éditorialiste de France Inter aurait pu qualifier de « petits candidats », n’est pas en reste. Puisque après avoir cité Rama Yade et souligné que « peut-être qu’un Asselinot [6], un Cheminade arriveront à se qualifier avant le 17 mars », il va, dans un élan de pluralisme éhonté, nous expliquer les motivations réelles de leurs candidatures : « ajouter au folklore et donner la migraine aux décompteurs de temps de parole des radios et télés  ». Heureusement que le CSA, dans la foulée de la loi organique du 26 avril 2016 dite « de modernisation des règles de l’élection présidentielle », et sous la pression ahurissante de l’éditocratie, a eu la bienséance d’alléger les contraintes de temps de parole imposées aux médias !

Quant à Marine Le Pen, on apprend, sans volonté aucune d’abonder dans la prophétie auto-réalisatrice annoncée par les sondages [7] qu’elle pourrait « pour la première fois […] faire gagner l’extrême-droite en France ».


Le « gros porteur » Macron

Heureusement, l’animateur star de la « matinale » voit clair dans le jeu de son éditorialiste : « L’état des forces en présence favorise à l’évidence le candidat que vous n’avez pas encore cité ? ». Pas dupe le Patrick Cohen [8] ! Car s’il est bien question d’Emmanuel Macron, ce dernier devrait surement s’inspirer des conseils de la nouvelle Madame Soleil de la radio qui lui enjoint de « jouer au loto cette semaine tellement les paramètres lui sont favorables ».

Le constat est sans appel : « Hamon trop à gauche, Fillon trop à droite, offrent plus qu’un boulevard, une piste de décollage pour gros porteurs ». Décidément fier de son art de la métaphore, Thomas Legrand nous l’assure : l’engouement pour Emmanuel Macron [9] « n’est à l’évidence pas une bulle médiatique » [10]. Et de juge-arbitre, Thomas Legrand troque alors sa chaise pour le fauteuil plus confortable d’un aiguilleur du ciel politique : « Mais pour bien décoller, ce gros porteur Macron doit équilibrer sa charge entre ses ailes droite et gauche, organiser un peu mieux sa cargaison entre produits périmés ou trop frais ». Qualifier ainsi, sans oser le nommer, Alain Minc de « produit périmé », même Acrimed n’aurait pas osé !

Pour autant, l’éditorialiste avertit : « Il n’y a pas de vol d’essai. Le premier sera le crash, ou le début d’un voyage », pour lequel il admet tout de même, assez tardivement (puisqu’en conclusion) et non sans paradoxe, qu’il « serait bon aussi de géo-localiser un peu plus précisément la destination… ». Un Macron ainsi averti en vaut-il deux ?


***


Misère du journalisme politique. Qu’avons-nous appris ? Rien ou presque, hormis les partis pris d’un journaliste politique. Entre métaphores douteuses, mépris à l’égard des petits candidats et macronite aiguë, Thomas Legrand a quitté la chaise de l’arbitre pour participer à la course, et frise le faux-départ. Est-ce dû à un entraînement intensif aux côtés de ses confrères éditorialistes avec qui il semble partager les mêmes constats, dopés à la sondomanie ? Nous nous garderons bien de trancher. En tout cas, en amateurs avertis de ce genre de sport, nous ne pouvons que constater qu’il vient de prendre une longueur d’avance dans le piétinement effréné du pluralisme sur une antenne qui devrait le protéger...


Nils Solari

 
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Notes

[1Comme le rappelle sa punchline de présentation sur le site de la radio…

[2Unique chroniqueur économique de la « matinale » auquel est consacré cet article : « "Matinale" de France Inter : l’économie prise en otage par Dominique Seux ».

[3Et ce alors que nous avons déjà relevés quelques-uns de ces hauts faits d’armes.

[4Invité de la matinale d’Inter la veille.

[5Nous soulignons.

[6De son véritable nom « Asselineau », contrairement à ce que l’on peut lire sur le verbatim de l’émission.

[7Et ce alors même qu’un autre sondage publié sur le site de RTL, peu relayé pourtant, prétendait révéler fin février, que « plus d’un Français sur deux ne sait pas pour qui voter » ; sondage que Thomas Legrand reprendra en substance dès le lendemain : « Un doute qui grossit le chiffre impressionnant que les sondeurs n’ont, pour le coup, pas de mal à établir : autour de 40% des électeurs n’ont pas encore fait leur choix à seulement 5 semaines du scrutin ».

[8Qui voit là d’ailleurs, une parfaite introduction à l’interview de l’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoé, venu annoncer ce matin même sur les ondes d’Inter, son soutien à… Emmanuel Macron !

[10Bien qu’il soit avéré qu’une bulle médiatique, gonflée à l’hélium médiatique, existe bel et bien, comme nous l’avons relevé.

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