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Le « cas Macron » : un feuilleton médiatique à suspense

par Thibault Roques,

Nous constations encore récemment combien la presse française était en pâmoison devant Emmanuel Macron, fraîchement promu en politique et devenu en quelques mois une véritable égérie médiatique.

Au moment où la victoire de Donald Trump outre-Atlantique suscite un début d’autocritique dans le champ journalistique – dont il reste à savoir jusqu’où elle ira et combien de temps elle durera – la plupart des grands médias français ne sont visiblement pas prêts à en tirer les enseignements les plus pratiques et les plus urgents.

Sacrifice du pluralisme sur l’autel du vedettariat médiatico-politique, fonctionnement microcosmique de l’univers journalistique et couverture feuilletonesque : le « cas Macron » ou la dramaturgie électorale en guise de journalisme politique.

Vrai-faux suspense pour vrai-faux journalisme

Dans un champ journalistique devant plus que jamais attirer des lecteurs comme des annonceurs, la fin semble – hélas – justifier tous les moyens.

Rappelons d’emblée que les grands titres de la presse n’ont pas attendu la déclaration officielle de candidature de l’ex ministre de l’Économie pour se pencher sur « le phénomène Macron » ; comme nous l’observions il y a plusieurs mois déjà, une fascination quasi inédite s’était emparée des grands médias à l’occasion du départ du gouvernement d’Emmanuel Macron, suscitant des interrogations existentielles au sein des chefferies éditoriales, mais surtout une obsession sans précédent pour sa personne.

Consciemment ou non, nombre de journalistes contribuaient ainsi à créer voire amplifier une attente inespérée pour le candidat putatif d’alors. En effet, il n’en fallait pas plus pour mettre le petit monde journalistique en émoi, suscitant son lot d’« articles » d’une stupéfiante vacuité :



Le Monde nous livra ainsi sa vision de l’information politique… ou plutôt de la non-information : visiblement fébrile, le quotidien vespéral se fendit d’un articulet mémorable qui signifiait en substance : « circulez, y’a (encore) rien à voir ». Symptôme et symbole de l’invraisemblable inflation d’articles autour du dernier produit d’appel médiatico-politique, ces quelques lignes improbables ne pouvaient manquer d’interroger sur le bien-fondé du journalisme politique à l’œuvre jusque dans les titres les plus respectés : aussi insoutenable qu’était le suspense, n’y avait-il vraiment rien d’autre de plus substantiel ou de plus brûlant à rapporter ?

Apparemment non. Car à l’approche de l’heure supposée fatidique, quand les rumeurs de déclaration officielle se firent de plus en plus insistantes, l’atmosphère dans les grandes rédactions devint quasi irrespirable ; non contents d’avoir fait monter les enchères au fil des mois, les grands médias mirent les bouchées doubles dans la dernière ligne droite. Une fois encore, le quotidien du soir montra la voie.


Le Figaro se contenta d’une brève dans son fil d’actualités, en surbrillance tout de même…



… Et en l’assortissant de quelques articles d’accompagnement qui ne pouvaient manquer de donner un peu plus encore l’eau à la bouche :



Force est de s’incliner devant des exemples aussi exemplaires d’orchestration médiatique d’une candidature médiatico-politique. Et tant pis si, au passage, les journalistes sont transformés en simples communicants…

Le Point, bien informé lui aussi, se fit fort d’annoncer à son tour à ses lecteurs cette (non-)information capitale :



À L’Obs, on fut en apparence un peu plus prudent en ponctuant le futur proche de points d’interrogation. Mais comme il était de toute façon impensable de manquer cet événement…



D’autres, certainement mieux avisés, n’hésitèrent pas à faire part de leur impatience et à prendre clairement position :



Au Parisien aussi, foin des petits calculs : c’est tout naturellement que « le fait du jour » s’imposa.



Mais la palme revint sans doute à Libération, visiblement gêné aux entournures :



Atteint de schizophrénie journalistique, le journal de Patrick Drahi oscillait entre contorsions et contrition, relayant une « information » dérisoire et s’empressant d’en moquer l’intérêt et la portée.

Mais l’essentiel n’était-il pas, au fond, que le feuilleton Macron, aussi indigeste ou insipide fut-il, put continuer d’alimenter la machine médiatique, de brèves embarrassées en éditos échevelés ?


Enfin…

Car quand le suspense haletant prit fin, il fut encore (et surtout) temps de se pencher sur la destinée de l’énarque passé par la banque Rotschild, celui là même qui « dynamite le système » comme le souligna l’une des plumes les plus en vue du journalisme politique [1].

Un suspense savamment entretenu mais tout relatif, comme le remarquait Libération :



La vérité qui se révélait dans cet aveu journalistique était presque trop belle pour être vraie. Elle résumait mieux qu’on ne pouvait l’espérer les mille pirouettes et autres gesticulations éditoriales visant à parler obstinément, sans oser tout à fait le dire, de quelque chose dont il fallait bien parler car on allait de toute façon en entendre parler.

Encore fallait-il saisir ce « dénouement » heureux sur le vif et ne rien rater de ce moment historique. Le Monde, Le Figaro et Libération furent aux premières loges :





Tout comme L’Express :



Le Point :



Et bien sûr, L’Obs…édé :



Extrême pertinence d’un adverbe (« enfin »), traduisant et trahissant les espoirs et le poids journalistique que le journal du trio actionnarial infernal Bergé-Niel-Pigasse a mis dans la candidature de l’ex-ministre de l’Économie.

Après cet impressionnant battage médiatique en amont et le suivi en temps réel du néo-candidat, il était grand temps de passer à autre chose… en s’attardant cette fois-ci sur la figure du désormais candidat officiel. Ce fut fait, notamment à L’Obs qui ne se fit pas prier pour examiner le Macron nouveau sous toutes ses coutures, non sans être lui aussi revenu préalablement sur « la fin du vrai-faux suspense » – figure journalistique devenue quasi obligée dont une mystérieuse cécité empêchait manifestement de voir la part qu’y avaient prise les médias eux-mêmes.



Déferla alors une nouvelle vague de « unes » qui, sous prétexte d’information objective sur les faits qui rythment l’actualité, accordaient une place un peu plus démesurée encore à ce micro-événement, laissant de facto dans l’ombre quelques sujets presque aussi importants.


Des « unes » unanimes

Ainsi, Le Monde ne fut pas le dernier à titrer sur l’officialisation de cette candidature, après avoir tout fait pour tenir son lectorat en haleine :



De son côté, Libération semblait décidément atteint de schizophrénie aiguë :



Le Parisien n’avait pas plus de certitudes, sinon celle de réserver sa couverture au candidat « ni de droite, ni de gauche » :



La PQR ne fut pas en reste :



Etc.


SAV médiatique ?

La couverture médiatique prit de telles proportions que même le directeur de la rédaction de France Inter en vint à s’interroger, dans sa chronique hebdomadaire : « La presse est-elle atteinte de Macronite ? » Dans un éclair de lucidité, il souligna la « bienveillance médiatique » dont journaux, télés et radios ne cessaient de témoigner (y compris France Inter…) à l’endroit d’Emmanuel Macron. Nul doute que ce genre d’autocritique stérile est appelé à se reproduire dans les prochains mois, de manière tout aussi inoffensive. Que peut valoir une pastille de deux minutes dans un océan médiatique de « unes » unanimes, de reportages dociles et de couvertures serviles ?

Car après avoir préparé le terrain comme jamais, les médias ont bel et bien commencé de s’acquitter – sans rechigner – du service après-vente.

C’est ainsi que, « tout naturellement », au lendemain de l’officialisation de la candidature Macron pour 2017, vint le temps des toujours pertinentes questions du jour dont nous avions montré l’absurdité et les effets funestes.



Misère du journalisme politique

Grâce à l’appui, fût-il inconscient, des grands médias, voici donc comment le « cas Macron » est passé en l’espace de quelques mois du statut de non-événement à micro-événement pour devenir finalement macro(n)-événement. Révélateur d’un journalisme politique plus soucieux de personnalisation que de pluralisme, de communication plus que d’information, il témoigne d’une coproduction croissante [2] de « l’événement » entre le champ médiatique et le monde politique, au mépris d’enjeux démocratiques et de questions d’intérêt général dont ils se voudraient par ailleurs les représentants zélés.


Thibault Roques


Dernière minute : peut-être pris de remords, Le Monde a fait paraître ces derniers jours un de ces articles d’analyse d’où la réflexivité est étrangement absente : « Emmanuel Macron ou l’art du storytelling » [3]. Cette parfaite illustration des travers pointés ci-dessus mérite que l’on rappelle simplement au journal du soir que pour un storytelling efficace, il faut être deux.

 
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Notes

[1Article payant.

[2Voir sur ce point l’ouvrage éclairant de Patrick Champagne dont nous avons fait une recension ici.

[3Que l’on pourra lire ici (article payant).

La meute des éditocrates

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