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À Challenges, une voix s’élève contre le Macron-bashing médiatique

par David Chardon, Jérémie Fabre,

Dans un éditorial paru le 30 janvier dernier sur le site de l’hebdomadaire économique Challenges, l’éditorialiste Maurice Szafran entend démontrer – c’est le titre – « Pourquoi Emmanuel Macron n’est pas le candidat des médias ». Que peut bien signifier une telle affirmation ?

Qu’Emmanuel Macron ne doit pas exclusivement son audience (qu’elle soit mesurée par des sondages, le nombre de soutiens qu’il revendique ou par les chiffres de participants à des meetings) à son exposition médiatique ? C’est une évidence, bien que l’on ne puisse pas évaluer rigoureusement ce que cette audience doit précisément à cette exposition.

Ou veut-on dire que la plupart des médias ne concourent pas à la légitimation de la candidature d’Emmanuel Macron, non seulement en la surexposant, mais en la présentant sous un jour favorable ? C’est une toute autre question.

En mélangeant ces deux questions, Maurice Szafran cuisine une tambouille d’autant plus indigeste qu’il la pimente de la « thèse » d’un prétendu médias-bashing de son champion.


Maurice Szafran commence par dénoncer les propos d’autres candidats à l’élection présidentielle (François Fillon, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon) et il affirme d’entrée de jeu que « [leur] vision crypto complotiste du phénomène Macron ne mériterait sans doute pas qu’on s’en préoccupe autant ». Mais on croit comprendre que d’où qu’elle vienne, l’hypothèse d’une focalisation, disons, disproportionnée de la plupart des médias français sur la personnalité d’Emmanuel Macron ne mériterait que le qualificatif infamant et disqualifiant, quand bien même le préfixe « crypto » lui serait accolé, de « complotiste ». Toute opinion différente étant neutralisée d’entrée, Szafran peut donc dérouler tranquillement le fil de son argumentation.

Dans un premier temps, Szafran affirme ainsi que les critiques de la médiatisation de l’ancien ministre de l’Economie se trompent car « la plupart des éditorialistes d’influence se sont longtemps défier [sic] d’Emmanuel Macron ». Pour preuve, Maurice Szafran résume, en la caricaturant à peine, la pensée de ces mêmes éditorialistes qui dénoncent l’inexpérience du candidat : « l’impétrant doit avoir subi le parcours imposé du combattant, soit la vie de parti, les élections intermédiaires, les bancs de l’Assemblée nationale, une entrée forcément discrète au sein du gouvernement, tôt ou tard un nécessaire échec électoral... ». Conclusion : « Emmanuel Macron […] s’est donc construit contre une grande partie de la presse politique ». Tiens donc !

Amusant mais guère convaincant en l’absence du moindre exemple, de la moindre citation, de la moindre source allant dans ce sens. Précisément là où nos archives font le plein d’exemples démontrant tout à fait l’inverse d’un Macron « démonisé », comme on peut le lire dans plusieurs de nos articles solidement documentés [1].

Le complot, si l’on peut dire, contre Emmanuel Macron est d’ailleurs tellement bien organisé que le jury du « Trombinoscope », aréopage de « grands » journalistes [2] qui décerne chaque année des récompenses aux responsables politiques, a honoré à deux reprises Emmanuel Macron, en lui remettant en 2014 et en 2016 le prix de la « révélation politique de l’année » [3].

Second « crypto » argument de l’éditorialiste : si Emmanuel Macron s’est imposé à la presse (et pas l’inverse), c’est parce que « les Français semblent [l’]entendre et se satisfaire » de lui. Ainsi, ce seraient « les Français » qui auraient obligé les médias à revoir leur copie et à lui dérouler, de force, le tapis rouge des « Unes » d’hebdos et de magazines. Mais sur quoi, au juste, peut bien s’appuyer Maurice Szafran pour affirmer cela ? Emmanuel Macron n’ayant jamais pris part à la moindre élection, il ne reste sans doute qu’une seule possibilité à l’éditorialiste : un goût personnel pour les sondages. Sondages qui sont probablement eux aussi « imposés », par « les Français », à des médias qui n’en voudraient pas.

Après nous avoir estourbis de ses arguments massues, Maurice Szafran peut parachever sa fascinante démonstration en se posant en président du jury du tribunal de l’Histoire : « Emmanuel Macron s’est imposé aux médias. C’est ainsi que l’histoire devrait être racontée. C’est ainsi qu’elle s’est mise en place ». CQFD.

Pris dans ce tourbillon de rhétorique, on allait presque oublier de rappeler une chose, une toute petite chose, un léger détail : le magazine Challenges appartient à un homme, Claude Perdriel, qui a en octobre dernier apporté son soutien sans faille à Emmanuel Macron, la semaine même où son magazine publiait un long entretien avec le candidat. Comment, dans ce contexte, et sans bien évidemment sombrer dans le « complotisme », ne pas relire l’édito de Maurice Szafran, d’une manière, disons, plus distanciée ?


Jérémie Fabre et David Chardon

 
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Notes

[2De Laurent Joffrin à Christophe Barbier, en passant par Françoise Fressoz et Nathalie Saint-Cricq, le tout sous la présidence d’Arlette Chabot.

[3Voir à ce sujet notre article « Le "Trombinoscope" béatifie Emmanuel Macron ».

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