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Mai 68 sur RTL - Trois mois de festin, trois mois de digestion

RĂ©partie sur trois mois, la commĂ©moration de Mai 68 s’est rĂ©pandue dans tous les mĂ©dias. Un raz-de-marĂ©e Ă©ditorial qu’il est quasiment impossible de restituer, mais dont il n’est pas inutile de se demander ce qu’il a laissĂ© après son passage. Parce que RTL est la première station de radio par son audience et qu’elle se targue d’avoir Ă©tĂ©, il y a 40 ans, au cĹ“ur des Ă©vènements, elle mĂ©rite d’être prise pour exemple : que reste-t-il après trois mois pendant lesquels les archives sonores de RTL ont Ă©tĂ© diffusĂ©es en boucle et après que trente Ă©missions et sĂ©quences ont-Ă©tĂ© consacrĂ©es aux « EvĂ©nements » ? A dire vrai, pas grand-chose…

« Ils n’ont pas mĂ©nagĂ© leur peine », est on tentĂ© de penser en lisant, sur le site de la station, la longue liste qui constitue le dossier consacrĂ© Ă  Mai 68 et dont le titre est particulièrement solennel : « RTL cĂ©lèbre le quarantième anniversaire des “ Ă©vènements ” qui ont transformĂ© la sociĂ©tĂ© française. ».

Du 1er mars au 26 mai, le thème Mai 68 a Ă©tĂ© abordĂ© plus de trente fois, sur RTL matin, sur RTL soir, en compagnie des chroniqueurs attitrĂ©s et d’illustres invitĂ©s, au travers de livres, BD, CD, DVD [1]…

Les festivitĂ©s ont dĂ©butĂ© dès le 1er mars avec « Le journal inattendu » de Laurence Ferrari. Elles se sont closes subrepticement au petit matin du 26 mai dans la rubrique « C’est sur le Net » de Pascale Laverton. Le 1er mars le titre de l’émission annonçait : « Le journal inattendu refait mai 68 ». Non pas « faire Ă  nouveau », ni mĂŞme « rejouer » ou « revivre », mais refaire comme on refait une toiture : une entreprise de rĂ©fection. Le 26 mai « C’est sur le Net » Ă©voquait la vente de mai 68 par des marques cĂ©lèbres, par ce terrible constat « Le business est plus fort que la rĂ©volution ».. Mais parmi ces marques, manquait… RTL qui a largement couvert l’évĂ©nement et lui a mĂŞme consacrĂ© un CD en collaboration avec TĂ©lĂ©rama : mais pour cĂ©lĂ©brer qui et quoi ? D’abord RTL !

I. Autocélébration

Dès le 1er mars, donc, dans « le journal inattendu » de Laurence Ferrari Christian Brincourt rapportait les propos de Christian Fouchet alors ministre de l’intĂ©rieur : « Dites Ă  votre ami Farkas de cesser de radioguider les manifestants, il nous complique la tâche. » …

Ă€ force d’entendre et rĂ©entendre, grâce aux archives de RTL, les reporters Ă©viter de justesse le pavĂ© qui vole ou suffoquer sous les gaz lacrymogènes, leurs voix haletantes se superposant Ă  celles des « belligĂ©rants », on pourrait ĂŞtre tentĂ© de croire qu’ils ont Ă©tĂ© les principaux acteurs de l’évènement. Le pas n’est pas loin d’être franchi d’ailleurs avec Charles Pasqua, lors de cette mĂŞme Ă©mission, lorsqu’il dit, Ă  propos des envoyĂ©s spĂ©ciaux des radios : « Ce sont eux qui ont suscitĂ© la diffusion de cette atmosphère, qui ont enclenchĂ© le dĂ©veloppement d’une atmosphère insurrectionnelle. » July lui accorde : « Ă‡a contribue Ă  dramatiser ; il y a une dramatisation qui est faite sur le mĂ©dia par le mĂ©dia. » Patrick Pesnot, reporter Ă  RTL en 68, confirme sur France Culture le 5 mai dans « La fabrique de l’histoire » : « Il y avait donc les Ă©tudiants, les forces de l’ordre et entre les deux les journalistes qui commencent Ă  rendre compte de ce qui se passait et la radio a commencĂ© Ă  jouer un rĂ´le Ă  partir de ce moment-lĂ  et de façon croissante jusqu’au 30 mai, un rĂ´le considĂ©rable dans les Ă©vènements […] un peu trop considĂ©rable , si je puis en juger aujourd’hui. »

Un rĂ´le dont s’enorgueillit HervĂ© BĂ©roud, directeur de la rĂ©daction de RTL qui prĂ©sente ainsi le CD rĂ©alisĂ© en collaboration avec TĂ©lĂ©rama, pour en faire la promotion : « Mai 68 c’est avant tout le temps des radios privĂ©es pĂ©riphĂ©riques […] C’est Ă  la radio que le dĂ©bat politique se noue et se joue. C’est Ă  la radio, sur RTL, que l’histoire s’écoute […]. » Et on peut lire, sur le site de RTL, du mĂŞme BĂ©roud : « En 1968, l’ORTF Ă©tait en grève, tĂ©lĂ© et radio publiques muettes. Pour vivre en direct, minute par minute les Ă©vĂ©nements du Printemps, les Français avaient donc l’oreille collĂ©e aux radios “ pĂ©riphĂ©riques ”, Europe 1 et la toute jeune RTL.[…] Quand on se plonge, comme je l’ai fait, dans les archives sonores de RTL, on perçoit le privilège des journalistes de la station, dirigĂ©s Ă  l’époque par Jean-Pierre Farkas. Tout ou presque passe par eux, le pouvoir gaulliste et les manifestants dialoguent en direct Ă  l’antenne, la France vit au rythme de leurs reportages, cĹ“ur battant ou cĹ“ur serrĂ©. » . Rien que ça ! Dans l’euphorie gĂ©nĂ©rale, Patrick Pesnot reconnaĂ®t pourtant le 25 avril que l’omniprĂ©sence mĂ©diatique de la station ne rimait pas forcĂ©ment avec qualitĂ©, et que la surenchère spectaculaire rĂ´dait : « On nous donnait exagĂ©rĂ©ment l’antenne, Paris n’Ă©tait pas non plus Ă  feu et Ă  sang. » [2].

ConcĂ©der cette « exagĂ©ration » permet de mieux cĂ©lĂ©brer un enfantement. Est-ce RTL qui a fait Mai 68 ? Rien n’est moins sĂ»r…Est-ce Mai 68 qui a fait RTL ? C’est peu probable... Ce qui est certain c’est que Mai 68 fut l’acte de naissance de la libertĂ© radiophonique… façon RTL. C’est du moins ce que, Ă  l’antenne de RTL, quarante ans après, on ne cesse de dire et de rĂ©pĂ©ter. : Mai 68 c’est d’abord et avant tout la naissance de la radio libre, et ajoute Vincent Parizot le 1er avril « la naissance finalement de la radio moderne », « la rĂ©volution mĂ©diatique » puisque « l’actualitĂ© se fait en direct » et Ă©chappe Ă  la censure Ă©tatique qui frappait France Inter. La dĂ©esse Aphrodite Ă©tait sortie des ondes…en 68, ce sont les ondes qui s’échappent du chaos de la rue ! RTL qui se glorifie d’être une radio populaire et une des plus Ă©coutĂ©es encore aujourd’hui se donne une naissance quasiment mythique, non pas fruit du pouvoir des dieux qui contrĂ´lent le monde mais fruit du peuple dĂ©chaĂ®nĂ© : c’est grandiose et Ă©mouvant. RTL ce ne serait pas Radio TĂ©lĂ© Luxembourg, mais R comme rebelle, T comme transistor, L comme libertĂ©.

Transistor ? C’est vrai : si l’explosion du transistor qui a dĂ©trĂ´nĂ© le gros poste de TSF, siĂ©geant sur le buffet dans la maison, pour aller s’encanailler dans la rue n’a pas Ă©tĂ© la cause des Ă©vènements, elle a contribuĂ© Ă  sa diffusion.

LibertĂ© ? C’est pour le moins discutable : si les deux radios alors qualifiĂ©es de « pĂ©riphĂ©riques » (RTL et Europe 1) Ă©chappaient Ă  la censure ministĂ©rielle sur l’information, la suite prouva qu’elles sont en libertĂ© conditionnelle : RTL n’est pas plus « libre » que l’Ecole (privĂ©e) qui se qualifie ainsi par opposition Ă  l’Ecole publique ; elle n’échappe pas au contrĂ´le de ses propriĂ©taires et actionnaires [3].

RĂ©bellion ? Le 1er avril Nathalie Portevin, directrice des hors-sĂ©rie de TĂ©lĂ©rama, s’est enflammĂ©e jusqu’à surnommer RTL « radio barricades » C’est aller un peu vite en besogne ! Pensait-elle Ă  Radio Planton [4], cette radio qui, avec d’autres, lors des journĂ©es d’émeutes Ă  Oaxaca contre les forces de police, contribuait Ă  organiser les barricades signalant les lieux menacĂ©s par les paramilitaires et les casseurs ? Une diffĂ©rence de taille : ses animateurs Ă©taient avant tout des militants engagĂ©s consciemment dans la lutte contre le pouvoir en place…Ce qu’on ne peut pas dire des reporters de RTL en 68, mĂŞme s’il est probable que certains d’entre eux sympathisaient avec le mouvement Ă©tudiant.

Jean-Pierre Farkas, rĂ©dacteur en chef de l’information Ă  l’époque, rĂ©agit avant tout comme un professionnel, lucide quant aux dĂ©rives possibles de son mĂ©tier, et non comme un militant engagĂ©. Il l’explique sur France Culture le 5 mai dans « La fabrique de l’histoire » :

« Le vendredi matin quand ça commence Ă  castagner, tout de suite je me rends compte que la clĂ© va ĂŞtre dans du direct, y a la surprise de mon Ă©quipe, des jeunes reporters qui Ă©taient lĂ  devant tant de violence […] LĂ  quand ça commence Ă  Ă©clater dans le Quartier Latin, j’entends encore Pesnot qui rĂ©agit comme quelqu’un qui a peur,[…] il faut savoir qu’un reporter, surtout un reporter radio, c’est comme un photographe, il peut pas tricher, il est obligĂ© d’être sur le coup[… ]C’est-Ă -dire que faire du direct Ă  la radio ça a quand mĂŞme quelques inconvĂ©nients. Le premier c’est que Ă  l’oreille on ne distingue pas une manifestation de gauche d’une manifestation de droite, deuxièmement quand vous dites au flash de 14h, bon il y a place de l’OdĂ©on, au carrefour machin 300 personnes qui sont lĂ , vous pouvez ĂŞtre sĂ»r qu’au flash de 3 h ils sont 10 000 donc il y a un effet dĂ©multiplicateur et d’autre part le fait que ce que vous dites est portĂ© directement dans la rue . »

Patrick Pesnot, prĂ©sent Ă  la mĂŞme Ă©mission, complète un peu après ces propos, honnĂŞtement, sans chercher Ă  se donner un rĂ´le qui n’était pas le sien :

« On n’était pas fautif, si on nous a offert pendant un mois la libertĂ© des ondes on en a profitĂ© , moi j’ai jamais Ă©tĂ© chroniqueur sportif mais y avait un peu de ça quand mĂŞme ; on nous permettait soir après soir de dĂ©crire comme on aurait dĂ©crit un match de foot les affrontements entre les policiers et les Ă©tudiants[…] Faut pas le cacher on y a pris un vĂ©ritable plaisir ; tant qu’on nous a pas interdit de parler on a parlĂ©, c’était notre boulot au fond. »

Comme quoi la libertĂ© laissĂ©e aux reporters ne rimait pas forcĂ©ment avec qualitĂ© de l’information mais souvent aussi et dĂ©jĂ  avec spectacle. Quelques semaines plus tĂ´t, le 25 avril, Patrick Pesnot confesse Ă©galement que l’omniprĂ©sence mĂ©diatique de la station avait pour consĂ©quence de favoriser une forme de surenchère : « On nous donnait exagĂ©rĂ©ment l’antenne, Paris n’Ă©tait pas non plus Ă  feu et Ă  sang  » [5].


II. Interprétations

RTL ne dispose pas seulement d’une rĂ©serve d’archives ; la station dispose Ă©galement de chroniqueurs attitrĂ©s. Pluralisme garanti, avec : Serge July, dans le rĂ´le de l’historien de gauche ; Alain Duhamel, dans le rĂ´le de l’équilibriste du centre et Franz-Olivier Giesbert,, dans le rĂ´le de l’imprĂ©cateur de droite. Autant dire : diversitĂ© des services d’enterrement.

Serge July, l’ex soixante-huitard, le reconverti au « libĂ©ralisme-libertaire » , celui qui dans son Ă©dito de LibĂ©ration, le 3 mai 1978, disait dĂ©jĂ  qu’il y en avait « Ras l’mai » , a choisi 14 mots pour nous raconter Son Mai 68 (Nanterre, Cohn-Bendit, la Sorbonne, pavĂ©, barricades, CRS, manifs, grèves, imagination, chienlit, Grenelle, crise, de Gaulle, juin). PrĂ©sentĂ© comme « un acteur important de mai 68 », un de ceux « qui ont fortement politisĂ© le mouvement » , il ne semble pas avoir laissĂ© de trace dans la mĂ©moire collective des participants aux Ă©vènements. Une chose est sĂ»re, en 2008, il s’attache avant tout Ă  prendre le ton le plus neutre possible et s’empĂŞtre dans l’épineuse question du pouvoir. Il dĂ©clare le 5 mai que « La question du pouvoir est posĂ©e au cours des discussions, la cogestion est Ă©voquĂ©e, certains parlent mĂŞme d’autogestion » , se reprend le 6 mai en disant que « La France Ă  partir du 13 mai s’intĂ©resse plus Ă  la prise de parole qu’à la prise du pouvoir » , hĂ©site Ă  nouveau dans sa chronique du 9 mai en commençant par reconnaĂ®tre que « Du 24 au 30 mai la question du pouvoir est posĂ©e » pour s’empresser de conclure « Ils (les Ă©tudiants) ne veulent dĂ©cidĂ©ment ni du pouvoir, ni de l’insurrection »  : On chasse comme on peut ses vieux dĂ©mons ! Notons au passage que, bien que censĂ© « avoir vĂ©cu mai 68 de l’intĂ©rieur » , il a pris de la hauteur et ne dit plus « nous » mais « ils » …

Alain Duhamel, pas franchement contre mais pas franchement pour non plus est tout aussi pĂ©remptoire dans sa chronique du 1er mai, dans RTL matin. Il voit 68 «  Comme un psychodrame gigantesque et comme une rupture profondĂ©ment anti autoritaire.[…] C’’tait d’abord un mouvement, une aspiration culturelle, profondĂ©ment culturelle, profondĂ©ment nouvelle, profondĂ©ment incohĂ©rente d’ailleurs aussi. Ce qui Ă©tait frappant c’est qu’à cette Ă©poque-lĂ  les deux principaux protagonistes qu’étaient les Ă©tudiants et les ouvriers voulaient exactement le contraire. Les ouvriers voulaient la sociĂ©tĂ© de consommation, l’accès Ă  la sociĂ©tĂ© de consommation et les Ă©tudiants voulaient la fin de la sociĂ©tĂ© de consommation. » .

Franz-Olivier Giesbert, lui, est franchement contre et ne cache pas sa haine des soixante-huitards : « Notre pays qui aime tant se pencher sur son passĂ© […] est en effet atteint de commĂ©morite aigĂĽe, Ă©gotisme et passĂ©isme sont en effet les deux symptĂ´mes de ce mal Ă©trange, il n’y a pas de jour sans que nous ayons Ă  commĂ©morer quelque chose : la mort de Sacha Distel, la première dent de Staline[…]C’est une gĂ©nĂ©ration qui s’auto cĂ©lèbre, la mienne, une gĂ©nĂ©ration narcissique, très contente d’elle[…] Elle a bien profitĂ© cette gĂ©nĂ©ration, elle s’est bien servi et elle a dĂ©cidĂ© de faire payer ses avancĂ©es sociales, ses retraites, son train de vie, ses 35 heures et tout le toutim par les gĂ©nĂ©rations futures Ă  qui elles laisseront, soit dit en passant, une dette de l’état maousse. Excusez-moi de gâcher la fĂŞte, mais la gĂ©nĂ©ration de 68 est bien celle qui a mis la France dans la situation difficile d’oĂą elle peine Ă  sortir aujourd’hui. Cela n’empĂŞche pas cette gĂ©nĂ©ration, la mienne, je le rĂ©pète, de s’auto commĂ©morer et de s’élever elle-mĂŞme ses statues, on n’est jamais mieux servi que par soi-mĂŞme.[…] Souvent recyclĂ©s depuis dans le gotha des affaires, de la banque, ou des mĂ©dias, les anciens combattants de mai 68 font doucement rigoler quand mĂŞme avec leurs faits d’armes.[…] »

Mais qui sont donc ces anciens combattants recyclĂ©s auxquels il fait allusion ? Serge July, peut-ĂŞtre !

III. Confrontations

Parmi les porteurs de paroles autorisĂ©es et les souffleurs de bougies labellisĂ©es, figurent non seulement les chroniqueurs, mais Ă©galement les invitĂ©s. Pour de vastes dĂ©bats !

Daniel Cohn-Bendit, incontournable, non seulement a occupĂ© une place de choix dans les archives sonores de la radio, mais le 1er mars, fait « l’ouverture » dans une Ă©mission de divertissement et de conciliation que, bon enfant, il a animĂ©e avec Charles Pasqua (et que nous avons dĂ©cryptĂ©e ici mĂŞme sous le titre « Journalisme d’entente cordiale sur RTL ».

Parmi les autres « tĂ©moins », invitĂ©s Ă  s’exprimer, Brice Lalonde et Henri Weber. C’est Ă  eux que, le 21 mars, il est confiĂ© de confirmer que – c’est le titre de l’émission - « Tout a commencĂ© le 22 mars » … et que de ce passĂ©, il fallait faire table rase pour frĂ©quenter les allĂ©es du pouvoir. Certes, on a pu entendre, le 11 avril, le dessinateur Tardi et la chanteuse Dominique Grange renoncer… au reniement et lancer un tout autre appel : « N’effacez pas nos trace ».. Un, appel que Bernard Poirette qui les interroge s’empresse de tourner en dĂ©rision : « Elle a encore le feu », dit-il en riant. Et de clore le dĂ©bat en dĂ©crĂ©tant : « 40 ans après, la grève illimitĂ©e, moi j’ai l’impression que ça n’existe plus […] Aujourd’hui, c’est l’individualisme qui prime. »

Quelques jours auparavant, le 8 avril dans l’émission « Laissez-vous tenter » , c’est Patrick Rotman, invitĂ© Ă  l’occasion de la diffusion de son documentaire « 68 » , qui avait dĂ» supporter le ton badin et dĂ©contractĂ© de Christophe Hondelatte et Isabelle Morini qui ont eu recours Ă  tous les registres du dĂ©samorçage

– Se lamenter sur les commĂ©morations auxquelles ils participent :

- Isabelle Morini : « on saute en France de commĂ©moration tĂ©lĂ© Ă  commĂ©moration tĂ©lĂ©, y a eu le disco, la disparition de Claude François, et chaque fois y a eu une telle Ă©ruption dans les mĂ©dias […]
- Christophe Hondelatte : « C’est vrai que c’est Ă©nervant »
- Isabelle Morini : « C’est vrai qu’on en a marre avant que l’évènement qu’on cĂ©lèbre ait eu lieu,[…]je me suis mise devant ma tĂ©lĂ© avec une certaine lassitude mĂŞme si le nom de Rotman est label de qualitĂ©[…] »

– Tourner en dĂ©rision le passĂ© que l’on prĂ©tend resituer :

- Christophe Hondelatte : « Est-ce donc que le vieux gauchiste que vous avez Ă©tĂ© rit des slogans, des discours, des envolĂ©es lyriques, des meetings de mai 68 qu’on voit dans votre documentaire qui paraissent aujourd’hui Ă  mourir de rire » . Il insiste : » Dans votre documentaire, c’est vraiment saisissant, y a des discours, des envolĂ©es lyriques des types en assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales […] »

– Papoter de tout un peu au cafĂ© du commerce :

- Isabelle Morini : « J’ai aussi beaucoup aimĂ© les dialogues, par exemple quand vous dites qu’en mai 68 la France s’est ouverte une immense psychanalyse »
- La mĂŞme : « C’est pas pour minimiser notre mouvement mais en passant du Vietnam Ă  mai 68 en France est-ce qu’on ne passe pas de l’infiniment grand Ă  l’infiniment petit, est-ce qu’on ne gonfle pas notre Ă©vènement Ă  nous jusqu’à en faire un Ă©vènement international ? »
- Christophe Hondelatte : « Les ouvriers des usines, Peugeot, Renault, chantant l’Internationale lorsqu’ils retournent Ă  l’usine, poing en l’air etc »
- Isabelle Morini enchaĂ®ne : « après avoir Ă©tĂ© contre les Ă©tudiants au dĂ©part […] »
- Patrick Rotman, visiblement un peu gĂŞnĂ© par ces propos dĂ©cousus : « C’est un peu compliquĂ©, il faudrait avoir beaucoup plus de temps y a eu plusieurs mouvements de mai en mai c’est ce que j’arrĂŞte pas de dire […] » . Il n’aura plus le temps d’en dire plus, l’émission s’achève.

Et les invitĂ©s sans titre de gloire ? Ils ont eu le droit de se glisser dans la fĂŞte, mais très, très vite. Nous avons entendu, paritĂ© oblige, des vieux : un vieux commissaire d’arrondissement traumatisĂ© par 68 (le 12 mai), une poignĂ©e d’irrĂ©ductibles vieux soixante-huitards qui autogèrent leur HLM Ă  Angers mais semblent vivre repliĂ©s sur eux-mĂŞmes puisque, nous est-il prĂ©cisĂ©, « Ne rentre pas qui veut ». Des jeunes : « Qui ont du mal Ă  trouver des slogans originaux », nous signale Vincent Parizot le 1er avril ; par contre ceux de l’UMP n’ont pas de mal Ă  en trouver, nous est-il dit le 15 avril. Et Ă  Nanterre ? Nous apprenons juste que lĂ -bas « il y a toujours des sujets de grogne », mais qu’il n’y a pas eu assez de volontaires pour cĂ©lĂ©brer le mouvement du 22 mars.

Le 8 avril, un sujet attire notre attention : Laurent Marsick croise les regards d’un ancien manifestant et d’un ancien CRS. Le premier, devenu Ă©ducateur, est restĂ© fidèle Ă  ses convictions (…c’est donc possible !), le deuxième a abandonnĂ© la police et s’occupe de jeunes en entreprise. Nous n’en saurons pas plus : les mĂŞme-pas-deux-minutes rĂ©glementaires sont Ă©coulĂ©es…Dommage !

RĂ©capitulons : Nous avons entendu des journalistes (beaucoup), d’ex-Ă©tudiants, d’ex-policiers. Mais oĂą sont les autres ? OĂą sont les grĂ©vistes, oĂą sont les ouvriers ? Peut-ĂŞtre dans le CD ? Eh, bien, non ! Les archives sĂ©lectionnĂ©es font entendre longuement les discours de Cohn-Bendit et ceux du gĂ©nĂ©ral de Gaulle, les dirigeants politiques et les dirigeants syndicaux…et l’archevĂŞque Marty. Nous entendons les reporters tantĂ´t derrière les Ă©tudiants, tantĂ´t derrière les CRS qui crient « Ouille » et « AĂŻe » et ceux qui pistent le gĂ©nĂ©ral enfui. Une fois seulement la parole est donnĂ©e Ă  un anonyme : c’est un Ă©tudiant Ă  qui on pose cette question « Un ouvrier, pour un Ă©tudiant, qu’est-ce que c’est ? » Les ouvriers n’ont pas la parole, ni dans les Ă©missions, ni dans le CD.

Alors, on s’interroge… Ou bien les reporters de RTL en 68 ont « oubliĂ© » d’interroger les acteurs de base du mouvement : ce qui contribuerait Ă  montrer que la radio n’avait rien de rebelle. Ou bien, ces archives ont Ă©tĂ© censurĂ©es 40 ans après : ce qui prouverait qu’elle n’est pas libre…

***

Que reste-t-il donc de Mai 68 sur RTL ? Les archives de RTL et « Des livres » , nous dit on, le 2 avril. Une liste figure sur le site, mais Ă  l’antenne sont Ă©voquĂ©s Ces jolies filles de mai , Pilote, Sous les pavĂ©s l’orage » : un polar prĂ©sentĂ© comme le « Mai 68 chez les Ch’tis » (il faut faire feu de tous bois). C’est maigre !

Quand on les met bout Ă  bout, il devient manifeste que les bribes d’interprĂ©tations entendues au fil de ces trois mois ont proposĂ© aux auditeurs, sans dĂ©bat contradictoire, une mĂŞme version de Mai 68 : un mouvement anti autoritaire et individualiste, une rĂ©volution des mĹ“urs et de la sexualitĂ©, un mouvement, somme toute, apolitique. Et surtout, la grève gĂ©nĂ©rale est Ă  peine mentionnĂ©e, jamais analysĂ©e. RTL a bien rĂ©gurgitĂ© le mouvement Ă©tudiant, l’a digĂ©ré…mais le mouvement populaire lui est, apparemment, restĂ© au travers de la gorge…

Sous les archives, l’amnĂ©sie ! … Et grâce aux archives ? « On voulait une vraie plus-value de RTL sur 68 et la vraie plus-value, c’était le son, c’était le direct » . De quelle « plus-value » parlait le directeur de la rĂ©daction, HervĂ© BĂ©roud, lorsqu’il prĂ©sentait ainsi le magazine et le CD consacrĂ©s Ă  68. Celle qui permet de parfaire la comprĂ©hension ou celle qui permet de rĂ©aliser des profits ?

Nadine Floury

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