|
|
VOUS ÊTES ICI :
Les « infos »
> Société
> Les médias et les mobilisations sociales
> Mai 68... Quarante ans après
Mai 68 – Journalisme d’entente cordiale sur RTL
Chaque samedi, de 12h 30 à 13h30, Laurence Ferrari présente, sur RTL, « Le Journal inattendu » que le site de la station présente ainsi : « Ce rendez-vous chaleureux de la mi-journée est empreint de la rigueur et de la spontanéité de Laurence Ferrari. Chaque samedi, la journaliste confie les rênes de son émission à une personnalité emblématique de l’actualité culturelle ou politique. » Le 1er mars 2008, Laurence Ferrari avait réuni, pour une « Spéciale Mai 68 », en guise de personnalités emblématiques et aussi inattendues que son journal : l’inévitable Daniel Cohn-Bendit, l’incontournable Serge July (chroniqueur à RTL et en tournée de promotion d’un livre qu’il a préfacé), Christian Brincourt (Reporter à RTL en 1968… et très longtemps employé de la station) et… l’inusable Charles Pasqua (co-fondateur du SAC – Service d’Action Civique – en 1959 et l’un des organisateurs de la contre-manifestation gaulliste du 30 mai 1968). Les adversaires politiques d’hier (et pour partie d’aujourd’hui) se font face. Pour confronter leurs versions et interprétations de mai 68 ? Non. Pour s’amuser de leurs souvenirs et d’eux-mêmes. En guise d’informations et de débats, une émission de divertissement ; en guise de confrontation, une émission de conciliation. I. Une émission de divertissement L’émission a commencé depuis 12 h30, quand après le journal de 13 heures, Laurence se réjouit de l’ambiance qui règne sur le plateau - Laurence Ferrari : - « Voilà et nous sommes toujours avec Daniel Cohn-Bendit, Christian Brincourt, Charles Pasqua et Serge July qui se parlent beaucoup. Y a une bonne ambiance , hein, Serge July, dans le studio ? » br>
Ce qui nous est alors proposé est une émission de divertissement dont on retiendra d’abord quelques moments particulièrement désopilants, puisque que 68 n’est plus qu’une occasion de rire. De l’impertinence subversive de Cohn-Bendit, en effet, il ne reste que les espiègleries dont il gratifie complaisamment Charles Pasqua. Laurence Ferrari présente ce dernier : br>
Un peu plus tard, à propos des slogans de 68, nouveau sketch : - Charles Pasqua : - « Y avait une certaine créativité. » br>
C’est assez drôle, en effet. Puis quand ils évoquent, quasiment tous en chœur le même slogan - « Jouir sans entraves » -, c’est pour l’attribuer à Nicolas Sarkozy. Et ça les a fait bien rire. Bonne humeur de potaches… … Et souvenir d’anciens combattants : - Christian Brincourt : - « Tu as été arrêté le 3 mai, je l’avais relaté à l’antenne. » br>
… Et tous de s’esclaffer. Au concours de « bons mots », Daniel Cohn-Bendit l’emporte et de loin. La preuve ? br>
Ne boudons pas notre plaisir. Le moment viendra peut-être de parler, sans abuser de l’esprit de sérieux, de choses sérieuses. Laurence Ferrari, dont c’est le rôle, en sa qualité d’animatrice, certes, mais surtout de journaliste, va certainement s’y employer ! Et elle sera sans doute secondée par cet autre journaliste, présent dans le studio : Serge July. Mais auparavant : - Laurence Ferrari : - « Daniel Cohn-Bendit a un scoop. » br>
… et de raconter enfin ce scoop exceptionnel : que Madelin lui aurait expliqué comment il avait été prévu, le 3 mai, de procéder à l’arrestation à la fois des gauchistes et des militants d’extrême-droite…mais le vrai scoop n’est-il pas d’apprendre qu’entre Madelin, ex- d’Occident, et Cohn-Bendit, ex-anar, le courant passe plutôt bien au point de se faire des confidences ? ! Un problème ? Pas pour Cohn-Bendit en tous cas : « Il me dit ils sont rentrés lui, Longuet, Robert, qui sont des personnages politiques intéressants aujourd’hui ou pas, c’est pas ça notre problème. » Serge July, en sa qualité de chroniqueur de la station, conclut cet épisode édifiant : « C’est mieux qu’un scoop, c’est une info aujourd’hui. » C’est assez dire ce que l’ancien directeur de Libération appelle une « information ». II. Une émission de conciliation Dans une telle « ambiance », tout devient futile. La grève générale, les affrontements, les pavés qui volent ? C’est pour les archives. Dans le studio, Laurence Ferrari veille soigneusement à désamorcer toute polémique. Sans difficultés : les invités communient de bonne grâce à tous propos.
Comment ne pas en convenir ? Mais c’est oublier un peu vite, ce que rappelait Christian Brincourt qui, à la différence de Serge July, a gardé en mémoire sa qualité de journaliste : br />
Une toute autre version du rôle des forces de l’ordre qui sera classée « sans suites », non seulement par les invités politiques, mais surtout par les journalistes de RTL : Laurence Ferrari et Serge July. Il est vrai qu’il est désormais médiatiquement convenable de présenter les CRS comme les nouveaux héros de 68 [1] Les faits, quand Serge July papote avec Charles Pasqua, se dissolvent aux contacts de commentaires conciliants. Autre sujet de discorde possible : les tentatives du pouvoir de verrouiller complètement l’information. Là encore, c’est Christian Brincourt qui avait tenté d’amorcer le débat, en citant les injonctions de Peyrefitte : « Dites à votre ami Farkas de cesser de radioguider les manifestants, il nous complique la tâche », il rappelle que les 250 journalistes de l’ORTF sont sur le point d’être virés, et July signale que les deux radios Europe 1 et RTL ont fini par s’arrêter ce qui entraîne cet aveu de Charles Pasqua : « Parce qu’on s’est décidé à leur couper le sifflet. » Pasqua en rigole, Laurence Ferrari aussi : et le même Pasqua ajoute un peu après, avec un aplomb qui ne choque personne : « Dieu merci, on tient l’ORTF. » Laurence Ferrari se contente d’en rire : « C’est la vision de Charles Pasqua qui est pour la liberté de la presse. » Serge July, lui (journaliste : on ne se lasse pas de le répéter…) n’a pas retenu la censure, mais les reportages des radios comme RTL ou Europe1 : br>
Fallait-il donc inviter les reporters à plus de retenue, voire au silence (auquel ont été contraints les journalistes de l’ORTF) ? En tout cas, sur le licenciement des journalistes, pas d’objection. Et Charles Pasqua peut se pavaner sans susciter la moindre critique ni de Cohn-Bendit ni – il faut le souligner – des journalistes présents dans le studio. S’agit-il d’évoquer les objectifs et les enjeux politiques du mouvement étudiant et de la grève générale ? Il suffira de constater que ce n’était pas une révolution qui était à l’ordre du jour [2]. Laurence Ferrari laisse dire… S’agit-il d’analyser le discours de De Gaulle après son retour de Baden Baden et sa décision de dissoudre l’Assemblée Nationale ? Ce sera pour saluer un « coup de génie » [3]. Pas de doute : « Les passions sont retombées », comme s’en félicitait Laurence Ferrari au début de l’émission. Un cri du cœur que les journalistes-animateurs partagent avec leurs aimables invités, les uns et les autres étant bien décidés à gommer les points de « divergences » pour mettre l’accent sur ce qui fait consensus. Laurence Ferrari s’affole vite lorsqu’elle sent qu’une dispute pourrait éclater et s’empresse d’y mettre fin : « Messieurs, on va avancer un petit peu », dit-elle alors, à plusieurs reprises. Que peut-il ressortir d’un tel débat dont les enjeux n’ont cessé d’être masqués par des rires et des plaisanteries ? Pas grand-chose si ce n’est que les adversaires d’hier sont devenus ce qu’on attend qu’ils soient dorénavant : des partenaires à peine rivaux qui, du même coup, sont les « bons clients » du journalisme complaisant. Pour ce journalisme-là, mettre mai 68 en débat, c’est désamorcer, sous un flot de paroles, toutes les questions que ce mouvement pourrait encore soulever. C’est aussi commémorer l’inoubliable… pour le faire oublier, ainsi que le suggère Daniel Cohn-Bendit dans sa dernière intervention : « Oubliez 68. C’est un autre monde, une autre société, on a changé. 68 a permis que ce monde change et maintenant on a d’autres problèmes. Et d’ailleurs je me suis retrouvé avec Charles Pasqua . Lui il était président d’un groupe un peu de droite, un peu beaucoup, au Parlement européen, moi des Verts. On est dans une autre situation, et qu’on arrête maintenant avec 68. » Oublier 68 ? Laurence Ferrari peut être satisfaite ; son émission – une variante souriante de « l’Union sacrée » - aura contribué à donner raison à Daniel Cohn-Bendit [4] : bavarder sur 68 est à l’évidence, du moins sur RTL, le meilleur moyen de ne rien en dire et de ne rien dire ni de son éventuelle actualité, ni des problèmes d’aujourd’hui. Laurence Ferarri était ravie : « C’était formidable, on aurait encore pu faire deux heures d’émission … On va continuer le débat en studio. » Un débat, vraiment ? Nadine Floury et Henri Maler _________________________________________________ [1] C’était l’objet d’un reportage diffusé dans l’émission « Droit d’inventaire » du 23 janvier 2008 sur France3. [2] « Débat » : br>
[3] « Débat » : br>
[4] Qui renouvelle son invitation à oublier Mai 68 dans Télérama du 26 mars 2006 : « Discuter sans fin sur Mai 68 est une manière d’éviter de parler des problèmes d’aujourd’hui ». |
Nous contacter - Mentions légales - Plan du site - Administration - Site hébergé par samizdat.net, réalisé avec Spip et optimisé pour Firefox. |