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« On peut se demander pourquoi les filtres de l’information [...] ont si mal fonctionnĂ©s. C’est une question qui est posĂ©e Ă l’ensemble de nos concitoyens et pas seulement aux journalistes. »
Ivan LevaĂŻ (France Inter, 15.07.2004, 19h20)
Les autocritiques superficielles [2], presque unanimes, ont eu en commun de prĂ©senter « l’affaire » comme un incident exceptionnel, explicable par un fâcheux concours de circonstances. Or les « dĂ©rapages » mĂ©diatiques se succèdent, et devant leur multiplication, après tant d’appels Ă la fermetĂ© contre une agression imaginaire, on serait presque tentĂ© d’en appeler Ă la rĂ©pression contre les diffuseurs et commentateurs de fausses nouvelles pressĂ©s de tirer des conclusions avant mĂŞme que les faits ne soient Ă©tablis. Voici quelques raisons de s’en dispenser.
I. Des aveux de dépendance
Si, comme le prĂ©conisent les chartes dĂ©ontologiques du journalisme, « les faits sont sacrĂ©s », encore faut-il qu’ils soient sĂ©rieusement vĂ©rifiĂ©s. Et comme le rappelle le mĂ©diateur du Monde Ă l’occasion de cette affaire, une information, pour ĂŞtre publiĂ©e, doit ĂŞtre validĂ©e par deux sources diffĂ©rentes, ce qui n’Ă©tait pas le cas en l’espèce.
Bien que la faute professionnelle soit indiscutable, fort peu de journalistes l’ont reconnue. C’Ă©tait pourtant indispensable, non pour le simple plaisir de battre sa coulpe, mais pour tenter de l’Ă©viter Ă l’avenir. Encore faut-il comprendre ce qui l’a rendue possible.
1. L’urgence et la routine
La vérification par recoupement est difficile à effectuer pour deux raisons.
Première raison : la survalorisation de l’urgence. L’intensification de la concurrence entre mĂ©dias crĂ©e une situation permanente d’urgence qui pousse chaque mĂ©dia Ă essayer d’ĂŞtre sans cesse plus rapide que les autres. Si le dĂ©sir d’ĂŞtre « le premier » Ă publier une information est depuis longtemps un challenge qui fait partie de la concurrence entre mĂ©dias, cet indicatif est devenu dĂ©sormais un impĂ©ratif.
Hubert Beuve-MĂ©ry, fondateur-directeur du quotidien Le Monde, rappelait aux journalistes de sa rĂ©daction que la vĂ©ritĂ© d’une information pouvait bien attendre le temps nĂ©cessaire Ă sa vĂ©rification. Ce temps semble rĂ©volu. Le dĂ©lai qui sĂ©pare l’information brute de sa diffusion doit dĂ©sormais ĂŞtre de plus en plus court, ce qui rend difficile un contrĂ´le systĂ©matique auprès de deux sources diffĂ©rentes. Quand c’est possible, on le fait, mais quand ce n’est pas possible, on passe outre si l’information paraĂ®t « plausible » comme cela a Ă©tĂ© dit Ă propos de cette affaire. Pourtant cet impĂ©ratif de rapiditĂ© n’est pas une fatalitĂ©...
Cette survalorisation de l’urgence est confortĂ©e par la prĂ©pondĂ©rance de l’information en temps rĂ©el, c’est-Ă -dire en fait par le poids dĂ©sormais dominant des mĂ©dias audiovisuels.
La simple succession des faits ne vaut pas explication. Mais ici la chronologie Ă©claire la frĂ©nĂ©sie d’information en direct et l’emprise des radios et tĂ©lĂ©vision sur la production de l’information.
Les faits sont censĂ©s s’ĂŞtre passĂ©s un vendredi matin. L’AFP, qui (selon l’enquĂŞte rĂ©alisĂ©e après coup par la presse [3]) avait Ă©tĂ© alertĂ©e « par hasard » par une source policière « informelle » le samedi Ă 15 heures, publie une première dĂ©pĂŞche Ă 19h42, c’est-Ă -dire en plein week-end alors que radios et tĂ©lĂ©visions sont pratiquement les seules sources d’information actives [4]. Toute la journĂ©e de dimanche, la dĂ©pĂŞche de l’AFP sera mise en forme, diffusĂ©e et commentĂ©e par les radios qui multiplieront les flashs, ressassant le « calvaire » de la jeune mère, spĂ©culant sur le dĂ©roulement de l’enquĂŞte, sollicitant des prises de position des politiques et des responsables d’associations et de syndicats, appelant mĂŞme les tĂ©moins Ă se manifester auprès de la police. Les tĂ©lĂ©visions feront de mĂŞme, rĂ©alisant en outre des reportages sur les lieux supposĂ©s de l’agression. [5]. Après une journĂ©e entière de ce traitement, il Ă©tait particulièrement difficile (mais pas impossible) pour la presse Ă©crite paraissant le lundi de ne pas emboĂ®ter le pas aux mĂ©dias audiovisuels bien que certains doutes aient commencĂ© Ă s’exprimer.
Deuxième raison : la validation par l’expĂ©rience. Les journalistes ont des sources qui - Ă leurs yeux et d’expĂ©rience - se rĂ©vèlent gĂ©nĂ©ralement fiables. Ils disposent Ă©galement des dĂ©pĂŞches de l’AFP qui sont censĂ©es avoir Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ©es et qu’ils reprennent donc de confiance, d’autant que dans la majoritĂ© des cas, elles s’avèrent, d’un point de vue factuel, exactes ou Ă peu près. Pourquoi, dès lors, s’astreindre Ă des vĂ©rifications qui, souvent longues et fastidieuses, se rĂ©vèlent en dĂ©finitive inutiles ? Bref, pourquoi perdre du temps, qui est une marchandise si prĂ©cieuse dans l’univers mĂ©diatique actuel ?
De surcroĂ®t, parmi les sources, rĂ©ellement ou apparemment, dignes de confiance, figurent les autres mĂ©dias et les autres journalistes ou, du moins, certains d’entre eux. La diffusion par les uns de l’information vaut donc validation pour les autres. L’effet d’entraĂ®nement est alors garanti : la « circulation circulaire de l’information », dont parlait Pierre Bourdieu, a pour consĂ©quence la validation circulaire de cette mĂŞme information.
Cette validation routinière et circulaire qui tient lieu de recoupement est confortĂ©e ici par l’effet de lĂ©gitimation par les autoritĂ©s : policières, politiques, associatives, religieuses. La plupart des rĂ©cits partiellement ou totalement auto justificatifs proposĂ©s par les journalistes soulignent que c’est la confiance accordĂ©e aux sources policières et aux « plus hautes instances de l’Etat » qui les a induits en erreur. Ce faisant, ces journalistes reconnaissent implicitement qu’une « information », est notamment ce que d’autres tiennent pour tel. C’est dire que « l’information » n’est pas une donnĂ©e qui existe par elle mĂŞme et que les journalistes ne feraient que diffuser ; elle est socialement construite par un ensemble d’instances et d’acteurs qui sont habilitĂ©s Ă dire ce qui mĂ©rite d’ĂŞtre une information ; parmi ces acteurs, les journalistes ne sont que les producteurs les plus apparents, mais pas nĂ©cessairement les plus importants.
2. L’interdĂ©pendance des agendas
On le devine : si, quelles qu’aient Ă©tĂ© les prĂ©cautions prises, une information fausse a Ă©tĂ© divulguĂ©e, c’est parce que, tout simplement, on a considĂ©rĂ© qu’il s’agissait, au sens journalistique du terme, d’une information.
Mais qu’appelle-t-on ici « information » ? Les faits ou Ă©vĂ©nements que les journalistes sĂ©lectionnent parmi les milliers de faits qui se produisent chaque jour, et qu’ils jugent dignes de retenir l’attention des journalistes dignes de ce nom, et par lĂ celle des citoyens, au point de les faire figurer dans les colonnes de leurs journaux, dans les flashs des radios et dans les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s. Pourquoi, en effet, avoir Ă©rigĂ© en « information » ce qui aurait pu ĂŞtre perçu comme un simple fait divers local, comme une agression stupide commise par des imbĂ©ciles comme il en existe sans doute des centaines chaque jour, qui ne donnent pas lieu Ă dĂ©pĂ´t de plainte ou alors Ă des plaintes classĂ©es sans suite ? Suffit-il d’invoquer son caractère antisĂ©mite ? Ce serait naĂŻvetĂ© de croire que l’antisĂ©mitisme et le racisme attirent toujours et spontanĂ©ment l’attention.
Mais justement, la multiplication des injures et agressions Ă caractère antisĂ©mite a fait l’objet d’une construction mĂ©diatique (sur laquelle nous reviendrons), qui a contribuĂ© amplement Ă placer le « problème de l’antisĂ©mitisme » sur l’agenda des responsables politiques, dans les termes mĂŞmes oĂą la plupart des mĂ©dias ont prĂ©sentĂ© ce problème. Et rĂ©ciproquement la communication des responsables politiques a contribuĂ© Ă prĂ©ciser le contenu et la place accordĂ©e au problème de l’antisĂ©mitisme sur l’agenda des journalistes. Autrement dit, agenda mĂ©diatique et agenda politique sont interdĂ©pendants. C’est un fait dont les consĂ©quences ne sont pas toujours nocives, mais qui peuvent l’ĂŞtre souvent.
La concordance dans la prĂ©sentation et l’interprĂ©tation des faits, la lĂ©gitimation rĂ©ciproque des informations et des commentaires, la construction d’un consensus quasi-unanime, la mĂ©diatisation systĂ©matique qui se prĂ©vaut de l’importance de l’enjeu : tout cela concourt Ă produire et Ă construire l’information.
Et cela d’autant plus que les mĂ©dias contribuent Ă faire advenir les Ă©vĂ©nements qu’ils prĂ©tendent seulement rapporter.
Certains jeunes des citĂ©s brĂ»lent des voitures parce que cela attire les mĂ©dias (les tĂ©lĂ©visions notamment pour le spectacle). De mĂŞme, on peut penser que la multiplication rĂ©cente des profanations de cimetières doit quelque chose Ă la mĂ©diatisation de ce type d’action et Ă l’Ă©motion collective qu’elles suscitent, comme l’a montrĂ© l’affaire « PhinĂ©as ». Ce jeune homme « cherchant Ă se faire remarquer » (Le Figaro, 16.08.2004), agresse le 5 aoĂ»t un homme « maghrĂ©bin ». Mais « L’agression [...] n’ayant fait que quelques lignes dans la presse locale, Phineas a cherchĂ© une “action plus mĂ©diatique” » (LibĂ©ration, 15.08.2004). C’est ainsi que le 10 AoĂ»t, « il aurait choisi de s’en prendre Ă un cimetière juif pour obtenir plus “d’audience” », confirme Le Figaro (16.08.2004).
La production d’Ă©vĂ©nements mĂ©diatiques est, du mĂŞme coup, une production d’informations qui leurs sont ajustĂ©s. Une mĂŞme logique gouverne les stratĂ©gie de communication les plus diverses.
Et le monde politique, aujourd’hui comme hier, cherche inĂ©vitablement Ă instrumentaliser les mĂ©dias ; il essaye d’imposer sa conception de l’information afin que les mĂ©dias traitent au moins des sujets que les responsables politiques considèrent comme importants et qu’ils en parlent « spontanĂ©ment », sans que les politiques le demandent : des vacances studieuses des ministres, du dĂ©placement de tel ministre pour prĂ©sider telle cĂ©rĂ©monie, de la loi de dĂ©centralisation, des conflits de personnes Ă l’intĂ©rieur de la majoritĂ©, etc. On imagine difficilement des journalistes ne jugeant pas utile de faire Ă©tat de l’agression du RER D et surtout des rĂ©actions du ministre de l’intĂ©rieur et du prĂ©sident de la RĂ©publique Ă ce fait divers Ă©rigĂ© par les politiques, pour des raisons Ă©lectorales, en « problème de sociĂ©tĂ© ». Et ils le feront d’autant moins que eux-mĂŞmes ont contribuĂ© Ă placer sur l’agenda des responsables politiques la question de l’antisĂ©mitisme dans les termes choisis par les mĂ©dias.
Il y a dĂ©jĂ bien longtemps, LibĂ©ration première manière avait alors construit sa propre conception de l’information, faisant systĂ©matiquement sa « une » sur ce dont les autres mĂ©dias ne parlaient jamais avant que, progressivement, avec la « professionnalisation » de la rĂ©daction, il ne rentre dans le champ Ă son tour, et, Ă quelques variantes près, il ne hiĂ©rarchise l’information comme ses « confrères », et ne parle, lui aussi, des mĂŞmes sujets. Il y avait pourtant lĂ une vĂ©ritable avancĂ©e dans ce processus d’autonomisation que les journalistes appellent de leurs vĹ“ux.
Autant le dire clairement : les conditions gĂ©nĂ©rales d’exercice du journalisme accroissent sa vulnĂ©rabilitĂ©. Et les fautes professionnelles sont les sous-produits de l’urgence et de la routine. Mais ni l’urgence ni la routine ne sont des fatalitĂ©s...
Ces fautes professionnelles, on le voit, sont de vĂ©ritables aveux de la dĂ©pendance des journalistes. Celle-ci est peut-ĂŞtre un mal, mais c’est avant tout un fait. Et ce qui d’ordinaire est masquĂ© est ici mis en lumière.
Contrairement Ă la lĂ©gende que le journalisme entretient souvent sur lui-mĂŞme, Ă la fois pour y croire et pour le faire croire, l’information n’est pas un produit du journaliste individuel. L’information est un produit collectif et un produit social. L’information est co-produite par des journalistes, des sources et aussi par leur public. Aux journalistes revient - ce n’est pas rien, ce n’est pas peu - le travail de vĂ©rification, de mĂ©diation et de mise en forme.
C’est assez dire que l’indĂ©pendance des journalistes n’est pas un fait mais une conquĂŞte toujours recommencĂ©e et jamais totalement accomplie. Ce qui fait la fragilitĂ© du mĂ©tier ne peut ĂŞtre combattue qu’Ă la condition d’ĂŞtre vraiment reconnue.
II. Des questions sur l’information
Mais ce n’est encore lĂ qu’un aspect des problèmes posĂ©s, car le dĂ©bat sur la vĂ©rification de l’information masque un dĂ©bat plus essentiel. Pour le saisir, il suffit de se poser deux questions.
- Première question : quelles critiques demeureraient lĂ©gitimes, malgrĂ© tout, si l’information avait Ă©tĂ© exacte ? Car si le rĂ©cit de l’agression par la victime prĂ©sumĂ©e s’Ă©tait avĂ©rĂ© vĂ©ridique, il est peu probable que son traitement par les mĂ©dias eut soulevĂ© beaucoup de critiques. Pourtant, certaines seraient demeurĂ©es fondĂ©es.
- Deuxième question : pourquoi est-ce cette information lĂ , et pas une autre - vraie ou fausse, d’ailleurs peu importe - qui a entraĂ®nĂ© pareil engouement, pareil aveuglement et pareille surenchère ?
1. L’inflation de la narration et l’outrance des commentaires
Première question : quelle critiques demeureraient lĂ©gitimes si l’information avait Ă©tĂ© exacte ?
L’affabulation de Marie L. a involontairement exercĂ© un effet analyseur sur le fonctionnement de la presse. Elle a notamment permis de mettre en Ă©vidence deux aspects du fonctionnement ordinaire des mĂ©dias : la transformation d’une pure fiction en information invite en particulier Ă s’interroger sur la part de fiction que peut comporter l’information et sur la force des croyances qui organisent les commentaires, mĂŞme en l’absence d’un quelconque « dĂ©rapage ».
Le premier aspect concerne l’information proprement dite. La mise en scène des faits, la dramatisation de la narration, la multiplication des dĂ©tails inventĂ©s et ajoutĂ©s pour donner du piquant au rĂ©cit des Ă©vĂ©nements : tout cela Ă©tait destinĂ© Ă impliquer les lecteurs et tĂ©lĂ©spectateurs dans les Ă©vĂ©nements au mĂ©pris d’une rĂ©alitĂ© plus triviale ou banale.
Nous ne pouvons que reprendre ici ce que nous avons dĂ©jĂ relevĂ© ailleurs [6] : si la narration est souvent nĂ©cessaire et mĂŞme indispensable pour traiter les faits divers, « le goĂ»t immodĂ©rĂ© de certains journalistes pour la narration les pousse du mĂŞme coup Ă privilĂ©gier systĂ©matiquement les faits divers au dĂ©triment du reste de l’actualitĂ©. Et si la narration est un piège, force est de constater que, en l’occurrence, nombre de journalistes ont choisi, consciemment ou pas (pour certains, exceptionnellement ?), d’y tomber et d’ajouter Ă la fabulation de Marie L. leurs propres imaginaires. A croire qu’il mieux quand les informations sont rares et incertaines, inventer ce que l’on ne sait pas, dramatiser ce que l’on suppute, amplifier ce que l’on dĂ©nonce.. La frontière est alors franchie entre le journalisme et la fiction... »
Le second aspect concerne les commentaires. Nous l’avons dĂ©jĂ soulignĂ© [7] : la dĂ©bauches de commentaires qui ne reposent sur rien permet de comprendre, de façon plus triviale, comment les commentaires, plus ou moins indiffĂ©rents Ă la rĂ©alitĂ©, la taillent Ă leur mesure. Dès lors, comment s’Ă©tonner si la libre expression des opinions n’est souvent que l’alibi qui permet aux commentaires de dĂ©vorer l’information au point mĂŞme de la remplacer ?
La libertĂ© que les Ă©ditorialistes et commentateurs prennent avec les faits, du moins tels qu’ils sont rapportĂ©s par les journalistes d’information, montre que tout leur est prĂ©texte pour accrĂ©diter, conforter et prescrire leurs croyances, pour dĂ©biter des lieux communs ou pour dire ce que « l’opinion publique » est censĂ©e penser. La surenchère dans la dramatisation de l’information se double d’une surenchère dans l’affichage des convictions. Tous rivalisent dans l’expression de leur indignation, dans la fermetĂ© de leurs condamnations et dans la radicalitĂ© des remèdes qu’ils prĂ©conisent pour Ă©radiquer le mal et pour faire en sorte que de tels faits « ne se reproduisent plus ». Les faits ne sont alors que de simples prĂ©textes. Loin d’aider Ă comprendre les informations brutes qui font l’actualitĂ©, les commentateurs ne font que les recouvrir de leurs propres croyances et prĂ©jugĂ©s.
Ce constat incite Ă aller plus loin et Ă poser une autre question.
2. L’empire de la croyance et des constructions mĂ©diatiques
Deuxième question : pourquoi est-ce cette information là , qui a entraîné pareil engouement, pareil aveuglement et pareille surenchère ?
Deux raisons concourent Ă les expliquer, qui mettent en Ă©vidence l’empire de la croyance et des constructions mĂ©diatiques
Première raison : l’effet de miroir. L’affabulation de Marie L. a fabriquĂ©, sans vraiment le savoir, un vĂ©ritable piège pour journalistes, multipliant les dĂ©tails qui, tel un chiffon rouge dans l’arène, ont furieusement attirĂ© la presse.
Chaque dĂ©tail prenait sens pour les journalistes : l’agression dans un RER, par des jeunes issus de l’immigration (des beurs et des noirs pour n’oublier personne), nazis de surcroĂ®t, qui s’attaquent Ă une femme, pire, Ă une jeune mère avec son bĂ©bĂ©, l’agressent physiquement (lacĂ©ration des vĂŞtements, mèche de cheveux coupĂ©e, croix gammĂ©es faites sur le ventre), qui tiennent des propos antisĂ©mites et enfin, consĂ©quence involontaire du mensonge, des voyageurs qui, apparemment, assistent Ă la scène sans rien faire et sans rien dire pendant et mĂŞme après.
Mais oĂą Marie L. a-t-elle Ă©tĂ© chercher tous ces dĂ©tails sinon dans les mĂ©dias eux-mĂŞmes ? Certes, elle a pu, comme l’ont rapportĂ© certains mĂ©dias, puiser certains aspect de son histoire dans le rĂ©cit qui lui a Ă©tĂ© fait de l’agression d’une connaissance, mais les stĂ©rĂ©otypes et certains dĂ©tails de son rĂ©cit lui ont Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©s - de son propre aveu - par ce qu’elle voyait et entendait dans les mĂ©dias.
C’est notamment un reportage sur les profanations de cimetières qu’elle avait regardĂ© avec son compagnon, Christophe, qui a attirĂ© son attention sur la judĂ©ophobie comme thème « porteur ». « J’ai pensĂ© que si je me dessinais des croix gammĂ©es sur le ventre, Christophe prĂŞterait davantage attention Ă moi. Je voulais qu’il y ait quelque chose en plus d’une agression normale, un truc qui puisse attirer l’Ĺ“il. » (Le Monde, 25.07.2004). Quant Ă la raison pour laquelle elle a accusĂ© des « maghrĂ©bins », elle explique que « quand on les voit Ă la tĂ©lĂ©, c’est toujours eux qu’on accuse » (Le Figaro, 26.07.2004).
Si les journalistes l’ont crue, c’est donc parce que la fabulatrice leur a renvoyĂ©, par un effet de miroir, leur propre conception de l’information et de la sociĂ©tĂ© : ils pouvaient reconnaĂ®tre, Ă cette concentration de dĂ©tails pertinents - Ă leurs yeux - une information plausible, c’est-Ă -dire une information qui ressemblait Ă celles qu’ils avaient dĂ©jĂ donnĂ©es cent fois par le passĂ© sous la rubrique « insĂ©curitĂ© » ou sous la rubrique « antisĂ©mitisme »
Ainsi, Marie L. était, à sa manière, journaliste : elle a trompé les journalistes, comme des journalistes peuvent tromper leur confrères par de faux reportages.
Deuxième raison : l’effet de preuve. Mais si le rĂ©cit de Marie L. a paru crĂ©dible aux yeux des journalistes [8], c’est aussi parce que chaque dĂ©tail prĂ©disposait ce rĂ©cit Ă des explications prĂ©alablement disponibles et Ă des commentaires dont il Ă©tait comme une confirmation a posteriori. Toutes les sĂ©quences de l’agression, les auteurs et leurs actes, leur violence s’offraient comme consĂ©quences ou effets : de la dĂ©rive des jeunes des banlieue, de la montĂ©e de la dĂ©linquance, de l’insĂ©curitĂ© dans les transports en commun, de la banalisation du sexisme, de l’Ă©chec de l’intĂ©gration des jeunes issus de l’immigration, de l’indiffĂ©rence collective. La victime Ă©missaire de tous les maux de la sociĂ©tĂ© offrait ainsi Ă tous ces rebouteux l’occasion d’exercer leurs talents.
A sa façon (c’est-Ă -dire sans en tirer la moindre consĂ©quence), l’Ă©ditorialiste du Monde le reconnaissait : « Cela s’appelle un mauvais rĂŞve. Durant quarante-huit heures, tout le monde a cru au rĂ©cit de Marie L. [...] Les ingrĂ©dients composant ce fait divers Ă©taient bien de nature Ă frapper les imaginations. Un bĂ©bĂ© violemment renversĂ© avec sa poussette. Une jeune femme en butte Ă une bande composĂ©e d’une demi-douzaine de "sauvageons" dĂ©signĂ©s comme maghrĂ©bins et noirs. Des coups et des estafilades au visage portĂ©es avec des couteaux. Des injures contre les juifs et des croix gammĂ©es dessinĂ©es au feutre sur la victime. Le tout dans la rame d’un RER de banlieue, devant des passagers inertes. Ce fait divers sonnait trop juste. Comme un rĂ©vĂ©lateur d’une Ă©poque marquĂ©e par la persistance du rejet de l’autre, la montĂ©e des agressions racistes et antisĂ©mites, de la violence et de la peur. Comme le signe d’un nĂ©cessaire sursaut civique et rĂ©publicain. » (« La faute et le dĂ©fi », Ă©ditorial du Monde datĂ© du 15 juillet 2004)
Comme tous les problèmes construits par les mĂ©dias, celui de l’antisĂ©mitisme existe bien sĂ»r indĂ©pendamment de sa construction mĂ©diatique. Personne ne songe Ă nier la multiplication des injures et des agressions antisĂ©mites. En revanche, leur signification et leur portĂ©e ne relèvent pas de l’information brute, mais d’interprĂ©tations et d’explications qui relèvent du dĂ©bat public. Ce qui est en cause, c’est la mise en forme, le plus souvent relativement homogène, d’une version mĂ©diatique du problème.
Cette construction mĂ©diatique finit par prĂ©cĂ©der l’Ă©vĂ©nement. Tout fait divers devient un « rĂ©vĂ©lateur », un « signe » ou un « symptĂ´me ». La condamnation des actes antisĂ©mites et la stigmatisation prĂ©alables de leurs auteurs prĂ©sumĂ©s culminent dans ce que le sociologue Laurent Mucchielli nomme fort justement une « construction fantasmatique », avant d’en analyser la principale consĂ©quence : « Personne ne nie les problèmes de dĂ©linquance et les formes de racisme qui traverse la sociĂ©tĂ© française. Mais il est Ă©vident que la façon dont ils sont prĂ©sentĂ©s dans le dĂ©bat public les renforce au lieu de les diminuer. » [9]. Or, dĂ©gât collatĂ©ral si l’on veut, ces constructions mĂ©diatiques conditionnent la prĂ©sentation des faits eux-mĂŞmes qui n’en sont plus que l’illustration ou la confirmation, qu’ils soient vĂ©rifiĂ©s... ou non.
III. Des explications en trompe l’oeil
La fausse agression du RER D est un puissant rĂ©vĂ©lateur du fonctionnement ordinaire du journalisme dont les journalistes ne sont pas directement responsables. Ou plus exactement : dont ils sont responsables dans la mesure oĂą ils le confortent ou se bornent Ă l’accompagner, alors qu’il n’est en rien une fatalitĂ©.
C’est ce fonctionnement ordinaire qui permet de comprendre ce qui paraĂ®t exceptionnel : de prĂ©tendus « dĂ©rapages » qui ne sont pas exceptionnels et ne s’expliquent pas par des circonstances occasionnelles.
1. Des exceptions ?
Les cas de dĂ©sinformation se succèdent et se ressemblent Ă©trangement : les fausses accusations de terrorisme, en dĂ©cembre 2002, envers Abderrezak Besseghir, bagagiste Ă l’aĂ©roport de Roissy, l’annonce erronĂ©e, en fĂ©vrier 2004, du retrait d’Alain JuppĂ© de la vie politique, l’attribution, le 11 mars dernier, des attentats de Madrid Ă l’ETA, etc. [10] ; cela sans compter les cas avĂ©rĂ©s de dĂ©sinformation massive - qui confinent Ă de la pure propagande - dont nous sommes victimes Ă chaque nouveau conflit international, depuis les faux charniers de Timisoara lors de la rĂ©volution roumaine de 1989 jusqu’Ă la rĂ©cente intervention amĂ©ricaine en Irak (2003), en passant par la première guerre du Golfe en 1991, le gĂ©nocide rwandais en 1994, la guerre du Kosovo en 1999 ou celle d’Afghanistan en 2002 [11]. Et si l’on considère uniquement les informations sur de prĂ©tendues agressions, les multiples prĂ©cĂ©dents excluent une faute ponctuelle relevant de difficultĂ©s spĂ©cifiques au traitement de ce sujet et qui auraient Ă©tĂ© jusqu’alors inconnues des journalistes.
2. Des circonstances ?
Dans l’affaire du RER D, comme dans toutes celles qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, c’est le « dĂ©rapage » occasionnel qui focalise l’attention, et non la rĂ©pĂ©tition de ces « dĂ©rapages ». Avec cette consĂ©quence : le recours Ă des explications conjoncturelles qui, mĂ©langent, pĂŞle-mĂŞle, le « climat » et les circonstances, les dĂ©faillances personnelles ou institutionnelles, de prĂ©fĂ©rence extĂ©rieures Ă la profession ou au mĂ©dia concernĂ©.
Une fausse question n’admet que de mauvaises rĂ©ponses. Car la vĂ©ritable question n’est pas de savoir quels sont les motifs particuliers de ce dĂ©rapage, mais pourquoi a-t-on affaire Ă des « dĂ©rapages » Ă rĂ©pĂ©tition ? Et les rĂ©ponses doivent ĂŞtre cherchĂ©es non pas uniquement du cĂ´tĂ© des facteurs conjoncturels, mais d’abord du cĂ´tĂ© des causes structurelles.
... Sans se dĂ©fausser sur la notion d’« emballement » sous couvert de diagnostiquer non des dĂ©faillance partielles mais une faillite gĂ©nĂ©rale et rĂ©pĂ©titive.
3. Un emballement ?
Les notions mĂŞmes de « dĂ©rapage » ou d’« emballement » - relayĂ©es par leurs versions psychologiques et pathologiques : « cauchemar mĂ©diatique », « bouffĂ©e dĂ©lirante », « hystĂ©rie collective » - Ă©voquent le dysfonctionnement ponctuel d’une mĂ©canique ou d’un organisme qui fonctionne correctement en temps normal. Ces notions que les journalistes - et les spĂ©cialistes des mĂ©dias qui recueillent leurs faveurs - affectionnent sont, au sens fort, des notions journalistiques. Ce n’est pas particulier au journalisme : la plupart des professions recourent Ă des notions indigènes destinĂ©es Ă les protĂ©ger contre une remise en cause des illusions protectrices.
De surcroĂ®t, la notion d’« emballement » permet de faire passer une simple description pour une explication. Les journalistes ont « des devoirs que les autres citoyens n’ont pas » soulignait justement Daniel Schneidermann lors de l’Ă©mission « Le tĂ©lĂ©phone sonne », sur France Inter, le 15 juillet 2004 [12]. Pourtant, il s’empressait aussitĂ´t d’expliquer l’emballement par l’emballement : « Qu’est-ce qui se passe dans cette affaire ? Il se passe qu’Ă tous les niveaux de la chaĂ®ne, et lĂ je parle des policiers, je parle des journalistes, je parle des hommes politiques, Ă tous les niveaux de la chaĂ®ne on s’emballe [...] ça vaut pour le gardien de la paix qui recueille le tĂ©moignage dans le commissariat [...] ça vaut pour le rubricard de l’AFP qui rĂ©dige sa dĂ©pĂŞche [...] ça vaut pour le cabinet de... du Ministre de l’IntĂ©rieur, ça vaut pour le cabinet du PrĂ©sident de la RĂ©publique [...] ».
Tant vaut le diagnostic, tant valent les remèdes. Que des explications aussi dĂ©faillantes, invoquent ou non une responsabilitĂ© collective, qu’elles incitent Ă blâmer certains responsables ou invitent toute une corporation Ă la prudence, leur portĂ©e semble bien faible. Non seulement les rĂ©cidives dĂ©montrent l’inefficacitĂ© de ces autocritiques, regrets et vĹ“ux pieux, mais surtout les dĂ©rapages les plus voyants laissent croire que le fonctionnement ordinaire du journalisme est exempt des difficultĂ©s et des maux dont les dĂ©sinformations ne sont pourtant que le rĂ©vĂ©lateur.
Patrick Champagne, Henri Maler et Arnaud Rindel