Observatoire des media

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RER D - 2. Des « pitbulls aveugles » à l’assaut d’une dépêche ?

par Arnaud Rindel,

Il a suffit d’une dépêche de l’AFP, le samedi 10 juillet 2004, pour que la quasi-totalité des médias accréditent le récit de la prétendue agression livré par Marie L.

André Bercoff, dans un bref (et exceptionnel) moment de réflexion autocritique, rappelait à ses confrères dans France Soir (14.07.2004) : « Il nous appartient, à nous autres transmetteurs et hauts parleurs, d’être particulièrement minutieux et de ne pas nous jeter sur l’os de la première dépêche venue comme un pitbull aveugle ».

Les journalistes - des journalistes - se sont-ils vraiment comportés en « pitbulls aveugles » ? Examen des faits.

Samedi 10 juillet : Une (dés)information qui coule de « source » ... policière

Pour les médias, tout commence donc le samedi 10 juillet 2004.

Dans l’après midi, l’agence France-Presse (AFP) est « alertée par hasard, selon Libération (14.07.2004), par une source judiciaire indirecte », à 15h.
L’agence confirmera plus tard : « L’AFP, qui avait été alertée samedi par une source non officielle, a pu avoir confirmation de l’agression, mais les premières versions données de sources policières et préfectorale démentaient sa dimension antisémite au prétexte que la victime n’était pas juive. Interrogé, le CRIF [Conseil Représentatif des Institutions Juives de France] n’avait pas non plus eu connaissance de cette agression » (AFP, 11.07.2004, 16h43).

A 19h42, l’agence sort néanmoins une première dépêche, titrée « Ils agressent une femme et lui dessinent des croix gammées sur le ventre  » :

« Six hommes ont violemment agressé, vendredi matin dans le RER D, entre Louvres et Sarcelles (Val-d’Oise), une jeune femme de 23 ans qu’ils croyaient juive, avant de lui dessiner des croix gammées sur le ventre, a-t-on appris samedi de sources policières .
Les six agresseurs, d’origine maghrébine et armés de couteaux, ont coupé les cheveux de la jeune femme, accompagnée de son bébé de 13 mois, puis ont lacéré son tee-shirt et son pantalon, avant de dessiner au feutre noir trois croix gammées sur son ventre.
Les six jeunes hommes, qui étaient montés dans le train à la gare de Louvres, avaient commencé par bousculer la jeune mère, puis lui avaient dérobé son sac à dos, qui contenait ses papiers d’identité.
C’est en voyant qu’elle avait une adresse dans le XVIe arrondissement de Paris - où elle n’habite plus - qu’ils auraient déduit qu’elle était juive,
ce qui n’est pas le cas, a-t-on précisé de sources policières .
"Dans le XVIe il y a que des juifs", avait alors lâché un des six hommes, avant que le groupe ne commence à agresser la jeune femme,
a-t-on précisé de mêmes sources .
Les agresseurs avaient ensuite pris la fuite en renversant la poussette, faisant tomber le bébé à terre, et en emportant le sac de la victime qui contenait, outre ses papiers d’identité, sa carte bancaire et une somme de 200 euros.
La police judiciaire de Versailles (Yvelines) a été saisie de l’affaire
 » [souligné par nous]

Certes, les « sources policières » sont indiquées, mais uniquement pour nous signaler que ces sources nous « apprennent » ou « précisent » des détails. Et le récit est à l’indicatif. Il s’agit donc uniquement d’indiquer la provenance des informations dontl’AFP a eu connaissance sur une réalité qui, elle, est présentée sans ambiguïté comme un fait avéré.
D’autre part, à aucun moment, les journalistes ne précisent que le récit de l’agression repose uniquement sur le témoignage de la victime présumée.

Cette première dépêche est rapidement suivie de deux autres, rapportant l’indignation et les condamnations « fermes » du ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin (21h54) puis du président de la république Jacques Chirac (22h11).

Dimanche 11 juillet : Terreur sur la ligne

Dès le lendemain matin, les rouages de la mécanique médiatique se mettent en branle. La plupart relaient l’information comme émanant de « source policière » mais presque tous, nous allons le voir, la présentent néanmoins comme un fait avéré.

Dès le petit matin les radios relaient l’information en boucle, chacun y ajoutant sa petite touche personnelle [1].

Nous serons donc, au choix, informés sur cette « agression particulièrement sauvage » (Europe 1, 5h30) ou effarés par cette « effroyable agression antisémite » (France Inter, 7h), commise dans tous les cas par « Six hommes d’origine maghrébine ».
Sur France Inter (Flash de 6h), nous apprendrons que les agresseurs lui ont « dit » : « Dans le 16ème il n’y a que des juifs », puis à 7h (sans doute mieux réveillés), ils « se déchaînent au cri de "dans le 16ème il n’y a que des juifs" ». En zappant sur Europe 1, pour le journal de 8h, on nous expliquera cette fois plus sobrement qu’ils lui ont « lancé » : « Dans le 16ème il n’y a que des juifs ».
Certains récits sont encore plus pittoresques. Sur Europe 1, l’une des journalistes (flash de 6h30, puis journal de 8h) présente ainsi des agresseurs méthodiques, très professionnels, qui « épluchent les papiers d’identité » de leur victime, et conclut avec une pointe de lyrisme : « ils laissent la victime par terre, le corps griffé par les lames de couteau ».

Clotilde Dumetz parle également de ce fait divers dans sa revue de presse de 8h30 (France Inter). « Cette affaire n’a été connue qu’hier soir, du coup vos journaux, ce matin, n’ont pas pu vraiment la développer [...] en pages intérieures à chaque fois guère plus que les faits bruts ».
Peu d’information, mais la journaliste accrédite l’idée que nous aurions « les faits bruts ».

Toute la journée les flashs, revues de presse et journaux relaient l’information comme un fait avéré.
On peut bien sûr (on peut toujours...) trouver ici ou là quelques nuances, comme cette journaliste qui précise sur Europe 1, que « pas un passager ne bouge, selon le récit des policiers » mais ces précautions ne portent que sur des points précis (ici la passivité des passagers) sans remettre en cause la réalité des faits. Et ils relaient également sans la moindre réserve des propos pour le moins douteux.
Ainsi sur RTL, Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) se désole d’« un regain de l’antisémitisme d’extrême droite qu’on ne peut pas nier ».
Et si d’après l’AFP, « la faible proportion d’interpellations suivant les agressions antisémites ne permet pas de tirer des conclusions générales sur les profils de leurs auteurs » (AFP, 19h34), cela ne l’empêche pas, tout en « se défendant de stigmatiser une communauté », de « [constater] que dans les agressions antisémites qui ont été causées ces derniers temps il y a beaucoup de jeunes beurs ».
Il concède cependant, magnanime, « mais il n’y a pas qu’eux, c’est évident.  » (Repris par l’AFP-15h50)

Dimanche 11 juillet : la presse se précipite, l’AFP enfonce le clou

Certains journaux ayant une édition paraissant le dimanche, le Journal du Dimanche, le Parisien Dimanche, les Dernières Nouvelles D’Alsace, en font eux aussi état.

Le Journal du Dimanche titre en Une « Une effroyable agression antisémite » et sous titre « Une femme et son bébé molestés par six voyous vendredi dans le RER [D]. » [2]

Les Dernières Nouvelles d’Alsace relaient brièvement l’information sous le titre « agression antisémite », reprenant essentiellement la première dépêche de l’AFP et reproduisant la réaction du président de la république.

Le Parisien Dimanche titre sur l’« ignoble agression dans le RER D ». L’article, classé d’emblée à la rubrique « antisémitisme », reprend les informations de la dépêche AFP et relaie les condamnations de Villepin et Chirac.
Dès le départ, le quotidien rapporte « l’étonnement » d’un responsable de la SNCF : « Aucun signal d’alarme n’a été tiré, aucun témoin ne s’est manifesté vendredi. [...] C’est d’autant plus incompréhensible qu’à cette heure et sur cette ligne, il y a forcément du monde dans les trains. Et les faits se sont étalés entre dix et quinze minutes, puisque le train s’est arrêté dans quatre gares. » [souligné par nous]
Mais cela n’interpelle pas les journalistes.

De son côté l’AFP relaie, tout au long de la journée, les réactions des personnalités politiques et des responsables associatifs qui se succèdent à un rythme régulier - du ministre délégué aux anciens combattants (10h36), aux francs-maçons (22h10) - le tout entrecoupés de « synthèses » incluant petit à petit les informations (essentiellement de nouvelles réactions) des dernières dépêches.
A aucun moment la réalité des faits n’est remise en cause. Jamais le moindre conditionnel n’est employé par les journalistes.

A 12h23 on ne trouve même plus l’indication des sources policières. « Six hommes ont violemment agressé, vendredi matin dans le RER D, entre Louvres et Sarcelles (Val-d’Oise), une jeune femme de 23 ans qui était accompagnée de son bébé de 13 mois et qu’ils croyaient juive, avant de lui dessiner au feutre noir des croix gammées sur le ventre » précise simplement la dépêche.
A 13h46 puis à 14h18, on observe toutefois deux retours ponctuels de ces « sources » au milieu d’un récit toujours à l’indicatif.
En cherchant bien on peut également apercevoir, à 17h58, une note furtive indiquant que le récit repose en partie sur le témoignage de la victime présumée. Mais cette indication ne porte cette fois encore que sur un point très précis : « Selon ses déclarations, quatre seraient d’origine maghrébines et les autres africains, certains armés de couteaux »

En dehors de cette exception, toutes les dépêches du jour, le plus souvent sans même indiquer de source, martèlent l’information comme un fait avéré : « Une jeune femme de 23 ans [...] a été violemment agressée », « Six hommes ont violemment agressé [...] une jeune femme de 23 ans », « après l’agression d’une jeune femme vendredi dans le RER D », « L’agression à caractère antisémite [...] commise vendredi », l’agression « dont a été victime vendredi (...) », « les actes commis contre la jeune femme », etc.

Et l’AFP enfonce le clou avec un encadré intitulé « Agressions antisémites : des précédents depuis 2002 » (13h04) ».
L’un des journalistes de l’agence, Edouard Guihaire, réalise un reportage sur le RER D, « une ligne "à risques" » (16h25) où il nous explique qu’« Yvette Courcellas sert fort contre elle son sac-à-main » car d’après elle « c’est un vrai coupe gorge ».
Une autre journaliste écrit également pour l’AFP deux « papiers d’angle » [sic]. Des “angles” que les titres résument parfaitement : « Agressions à caractère antisémite : la partie immergée de l’iceberg » (16h43) et « L’antisémitisme se banalise dans les quartiers à forte population maghrébine  » (19h34)

Dimanche 11 juillet, 13 heures : des spectateurs bien désinformés.

A 13h les journaux de TF1, France 2 et France 3 relaient l’information. Les trois chaînes nous offrent à cette occasion une démonstration exemplaire de la diversité de l’information à la télévision française.

Sur France 2, Béatrice Schonberg ouvre le journal de 13h avec « cette terrible agression antisémite » tandis qu’au même moment, sur TF1, Claire Chazal entame le sien sur... l’« agression antisémite dans le RER ». Une heure auparavant le présentateur du journal de France 3 évoquait quant à lui en ouverture ce « nouvel acte antisémite particulièrement odieux » accompagné à l’image d’un titre éloquent : « barbarie ».

Sur France 2, la condamnation de la classe politique est « unanime », sur France 3 elle est « générale », tandis que TF1 se contente d’insister lourdement sur la réaction de Jacques Chirac et d’évoquer furtivement celle du ministre de l’intérieur.

Sur France 2, il s’agit d’une « jeune femme », sur France 3 d’une « jeune maman » ou d’une « jeune mère de famille » et pour TF1, subtilité journalistique, c’est « une jeune femme accompagnée d’un bébé ».
Sur France 2 elle a été « prise à partie » par « six hommes ».
Sur France 3 ils l’ont « prise pour cible ». Sur TF1 ils s’en « s’en sont pris violemment  » à elle. France 2 et TF1 parlent, à l’unisson cette fois, de « six hommes armés de couteaux », « jeunes » (France 2) ou « âgés de 15 à 20 ans » (TF1), sans autre « mention d’origine ». France 3 en revanche, portée, n’en doutons pas, par un souci de rigueur journalistique précise que les agresseurs « [sont] d’origine maghrébine »

Sur France 2 ils l’ont « molesté », sur TF1 ils « la bousculent, l’insultent » puis « la plaquent contre le sol ». Pour France 2 ils lui « [extorquent] ses papiers d’identité », sur TF1 et France 3 ils lui « volent son sac  ». Selon les versions, ils lui « lacèrent » ses vêtements (France 2, TF1, France 3) puis lui « coupent » les cheveux (France 2, France 3) ou lui « arrachent » (TF1).
Lorsqu’ils découvrent qu’elle a une adresse dans le 16e, sur TF1 « un des agresseurs lui crie dessus : “de toute façon dans le 16e, il n’y a que des juifs.”  ». Sur France 2 comme sur France 3 les agresseurs, plus cérébraux, « en déduisent qu’elle est juive ». Et c’est l’« escalade antisémite » (France 3)

En fin d’après midi, les enquêteurs n’auront toujours aucune indication sur la présence d’autre passagers, selon les informations communiquée par l’AFP à 15h58 : « La jeune femme n’a pas pu préciser si à l’heure où elle a été agressée d’autres voyageurs étaient dans le wagon et s’il y avait des passagers à l’étage ».
Pourtant, dès 13h les journalistes fustigent déjà la passivité supposée de ces hypothétiques passagers.

Sur France 3, on constate que « les agresseurs [...] n’ont pas été inquiété » et les journalistes nous affirment par deux fois que « de nombreux témoins ont pourtant assisté à la scène, mais personne n’est intervenu ». Sur France 2 le journaliste, un peu plus prudent, se contente de noter que « c’était l’heure de pointe » et de laisser à Ariel Goldman (Crif) le soin de compléter l’information en fustigeant la « lâcheté de tous ceux qui assistent à ce genre d’acte sans bouger ». Quand à TF1, le commentaire est lapidaire et catégorique : « Il est 9 H 50 vendredi matin, il y a du monde dans le RER. Personne ne bouge ». D’ailleurs la chaîne - comme d’autres médias - n’hésite pas à inventer purement et simplement des témoins qui n’ont jamais existés. Ainsi, les reporters de TF1 nous expliquent que les agresseurs sont « six âgés de 15 à vingt ans selon des témoins . » (souligné par nous) Il n’y aura pourtant jamais aucun témoin (ni aucune excuse). Et pour cause...

Le choix des intervenants est pour les chaînes une nouvelle occasion de se distinguer.

TF1 choisit de faire parler la « France d’en bas ». Nous avons ainsi droit à la réaction de plusieurs passagers du RER qui, ayant pris connaissance des réalités présentées par les journalistes, s’offusquent de la lâcheté supposée des passagers ou confient leur inquiétude d’être agressés [3].

Sur France 2 en revanche, la priorité est donnée aux associations de défense contre l’antisémitisme avec des images d’André Scemama, secrétaire général du bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, et d’Ariel Goldman, conseil représentatif des institutions juives de France, qui commentent ce fait divers « horrible », « atroce », « abject » comme un fait avéré.

Sur France 3, qui est celle qui consacre le plus de temps à l’affaire (3’50 d’antenne, sans compter le générique ni l’annonce des autres titres [4]) les journalistes choisissent l’option « fromage et dessert ». Nous avons donc d’abord les réactions de la « France d’en bas », car « ce matin à Louvres, c’est l’indignation ». « J’ai peur de prendre le RER » confie une passante. Puis le présentateur signale les condamnations de Chirac, Villepin, des députés à l’Assemblée nationale, avant de nous montrer Jean-louis Debré en image suivi de Douste-Blazy, Jean-Marie le Guen (député PS) et Hervé Morin (président du groupe UDF à l’assemblée nationale).

Une fois le sujet achevé les trois chaînes poursuivent leur course-poursuite à la diversité. Béatrice Schonberg enchaîne ainsi sur le sujet suivant : « En Haute Savoie, les recherches ont repris ce matin, mais elle n’ont toujours rien donné. Un alpiniste accompagné d’un guide ont été probablement ensevelis par une coulée de neige (...) » Claire Chazal, elle, préfère nous annoncer que « les recherches se poursuivent dans le Massif du Mont Blanc (...) », tandis que sur France 3, le présentateur choisit plutôt de nous informer sur « un nouveau drame de la montagne »...

Ces différences microscopiques, aveuglantes pour certains professionnels (qui ne manquent pas de les pointer en réponse à la moindre critique), ont en réalité - on le constate ici - peu à voir avec la rigueur et la qualité de l’information. Elles ne sauraient, dans ce cas comme dans bien d’autres, masquer la consternante uniformité des médias dans leur approche des faits : une circulation circulaire de la désinformation, et plus significatif encore, une « mise en perspective » qui ne fait apparaître aucune différence notable de traitement de l’information.

Tous, malgré quelques précautions ponctuelles et limitées, ont relaté les faits à l’indicatif. Aucun n’a précisé que tout le récit repose uniquement sur le témoignage de la jeune femme, que rien ne corroborait. Tous ont utilisé le même style visuel (récits en voix off sur des images filmées dans le RER, plans montrant une voyageuse dont on ne voit pas le visage etc.). Tous ont interrogé leurs « intervenants » sur la base de faits avérés.
Tous ont, sous une forme ou sous une autre, développé les mêmes thèmes, diffusées les mêmes points de vue, véhiculé la même idéologie sécuritaire, se faisant ainsi servilement l’écho, sans la moindre distance critique, des thèmes développés par la classe politique (Voir le « Rappel des faits »).

Dimanche 11 juillet, 20 heures : « « la France a peur ».

Le dimanche soir, le temps d’antenne consacré à l’affaire par les journaux télévisés est en nette augmentation. France 3 est à nouveau la chaîne qui consacre le plus de temps à l’affaire (7’04, avec 3 reportages), mais cette fois c’est TF1 (qui se rattrape en doublant son temps d’antenne) qui vient en deuxième position (4’30), suivi par France 2 (4’05).

Sur les trois chaînes l’information est en première position à nouveau. Sur France 2 un bandeau rouge souligne en gros titre : « agression antisémite. L’effroi ». France 3 titre « La haine ». Acte « odieux » (TF1), « infâme » (France 2), ou « odieuse agression » (France 3) : nous assistons à une nouvelle démonstration ébouriffante d’unanimité et d’uniformité.

Mais cette fois, les journalistes ont commencé à enjoliver leur récit :

« Ce matin là, à la station Louvres [...] », commence France 2, sur un ton dramatique, en poursuivant peu après : « Sous la menace, elle donne son argent et ses papiers, mais l’agression ne fait que commencer ». Toujours sur la deuxième chaîne, c’est le très médiatique Franck Carabin, du syndicat « Synergie officiers » (déjà présent au « 19/20 » et que l’on reverra au « Soir 3 »...), qui raconte la suite. Il nous présente cette fois une version très « analytique » des agresseurs : « Un des individus [...] a remarqué qu’elle habitait dans le 16e arrondissement. Et là, il en a fait une déduction. Il s’est dit “Le seizième, il y a de l’argent. Et donc elle est juive” »

C’est alors que « Les agresseurs [...] s’acharnent sur leur victime » reprend le journaliste de France 2. Pour TF1, c’est un « cauchemar ». Pour France 3, un « calvaire ».

France 3 se distingue dans la façon dont elle relaie consciencieusement l’idéologie sécuritaire mise en avant par les politiques. Alors qu’à 19h un passant confiait à la caméra « on a tous peur », la présentatrice du « Soir 3 » continue dans la même veine sécuritaire en précisant que cette agression « survient sur un tronçon où la délinquance est quotidienne. Une ligne à risque de l’aveu même des policiers.. »
Elle nous présente cela comme un aveu. Serait-ce donc, par hasard, une de ces « réalités qui dérangent » que pourfendent régulièrement les éditorialistes et essayistes les plus réactionnaires ?

De l’appel à la sévérité requise contre les auteurs d’agressions antisémites, on passe gaillardement à l’appel au « tout sécuritaire ». Une oreille particulièrement attentive sera également prêtée par France 3 à Ariel Goldman (également présent au « 20h » de France 2) pour qui « aujourd’hui on le voit bien, physiquement, pratiquement sur cette action, les actes antijuifs, ne touchent plus la seule population juive. C’est le problème de toute la société française, de la démocratie toute entière. Et il faut que toute la démocratie, toute la société réagisse en conséquence. »

Dimanche, 20 heures : Une superproduction de TF1

Mais pour le récit de l’agression proprement dit, la palme revient sans conteste à TF1 qui ne lésine sur aucun moyen pour nous narrer les déboires de la « jeune femme », devenue depuis l’édition de 13h « une jeune mère de 23 ans », aux prises avec les « malfaiteurs ».

Plan du réseau indiquant la situation géographique des lieux, images du quai et du RER, travelling subjectif [5], images d’une mystérieuse mère avec sa poussette dont on ne voit son visage, reconstitution par ordinateur du déroulement de l’agression (voir les images ci-dessous)... Le téléspectateur est ébloui par cette superproduction de l’entreprise Bouygues et une telle débauche d’effets spéciaux...

Récits sans fondement et explications sans retenue

Reste un problème de taille : il n’y a toujours aucune trace des agresseurs ni aucun témoin (ceux de TF1 s’étant mystérieusement volatilisés...). Béatrice Schonberg note que les agresseurs sont « toujours en fuite à l’heure actuelle ». Dans le reportage qui suit les journalistes précisent qu’ils « sont toujours introuvables » (et pour cause...). Et sur TF1, « Aucun voyageur n’a encore témoigné  » nous indique Claire Chazal qui ne semble pas douter que ce soit une question d’heures...

Alors qu’à 21h51, le « papier général réactualisé » de l’AFP indique toujours que « selon une source policière, on ignorait [...] si les passagers se trouvaient près d’elle ou dans une autre partie du wagon notamment à l’étage supérieur, au moment de l’agression », les journalistes sont beaucoup moins dubitatifs.

Et cette fois, leur lâcheté ne fait plus aucun doute pour Béatrice Schonberg qui lance en ouverture « Une jeune femme prise à parti sous les yeux des autres voyageurs qui n’ont pas bougé ». Peu après, elle confirme : « C’était vendredi matin à une heure d’affluence, personne n’a bougé. » Et le reportage martèlera à nouveau : « Il est 9H30. A cette heure, la ligne est relativement fréquentée, mais dans le wagon personne n’osera intervenir ». Tout cela à l’indicatif.

Sur TF1, quelques rares conditionnels font leur apparition, de manière très aléatoire. Néanmoins l’ensemble du récit reste à l’indicatif car « rien ne permet de mettre en doute ses dires », nous affirme le journaliste.

Même chose sur France 3 où le présentateur introduit une nuance de conditionnel : « de nombreux témoins auraient assisté à la scène sans réagir ». Le commentaire du reportage précise que l’agression a eu lieu « sous les yeux d’une vingtaine de passagers selon la police ». Mais, là encore, ces précautions sont aussitôt annihilées par la suite : « dans le wagon, personne n’intervient ». Les faits sont ensuite à nouveau relatés à l’indicatif.
Pourtant sur cette même chaîne, un passant note pertinemment que « quelqu’un qui n’est pas courageux peut au moins tirer la sonnette d’alarme, parce qu’il y a eu 4 stations, je crois, ça s’est déroulé en 4 stations ». Il ne s’agirait pas en effet de passagers bloqués dans un wagon mais de personnes qui auraient assisté à une agression, auraient pu circuler librement et même descendre du train et dont aucun n’auraient agit même une fois hors de danger.
Dans ces conditions, une telle indifférence serait plutôt ahurissante. Pourtant, les journalistes continuent d’en rendre compte comme d’une réalité que (voir plus haut) « rien ne permet de mettre en doute  ».

Plus tard, pendant le « Soir 3 » (à 23h11), Audrey Pulvar notera qu’« on s’interroge aussi beaucoup sur la passivité des autres passagers. » Il semblerait plutôt, précisément, que l’on s’interroge assez peu...

Mais pour l’heure, après cette nouvelle démonstration d’unanimité, France 2 choisit de nous informer sur « le corps du marin pêcheur retrouvé dans l’épave du Bugaled Breizh ». TF1 lui emboîte le pas, mais France 3 choisit... de s’en tenir au « nouveau drame de la montagne (...) » !

Cette fois, la diversité de l’information est à son comble !

La dénonciation de l’antisémitisme est, et reste, évidemment, légitime. Et ce quelles que soient les circonstances. Moins légitime en revanche est la surenchère sécuritaire qui prend le prétexte de cette dénonciation pour exacerber les peurs et les angoisses, en propageant une vision apocalyptique du monde social à base d’invasions barbares et d’explosions de violence. Des fantasmes naturellement opposés à l’impuissance, au manque de courage et à la passivité supposés de la société, et qui préparent efficacement les esprits à accepter, dans l’urgence, un passage à « l’action »...

Même en tenant compte du soucis (que l’on peut comprendre) de réagir à des faits qui semblaient d’une extrême gravité, on ne peut donc que regretter, en l’occurrence, que les journalistes s’associent sans le moindre recul critique aux propos les plus outranciers... comme ceux de Jean-Paul Huchon lorsqu’il remarque avec force sous entendus que « la France est quand même l’un des rares pays d’Europe qui ait donné des enfants à déporter aux allemands ! » en stigmatisant « cette passivité, cette complicité, cette peur du plus fort etc. » (France 2, 20h).
Non seulement les reporters de France 2 ne lui feront pas la moindre réflexion, se contentant de noter que M. Huchon « évoque les heures noires de la guerre » (comme s’il était naturel d’assimiler l’ensemble des français à des collabos), mais la rédaction choisira de diffuser ses propos et Béatrice Schonberg de forcer encore le trait après le reportage en évoquant à nouveau « L’effarement devant une telle barbarie, une agression ignoble , lourde de symboles  » [souligné par nous]

Sur TF1, le reportage se conclut de façon lapidaire par un propos d’un porte-parole de la LICRA, lui aussi « lourd » de sous-entendus : « Etre juif aujourd’hui en France, c’est devenu une circonstance aggravante. »

Sur France 3, à 19 heures, le présentateur signale la multiplication des actes antisémites : ses propos sont illustrés par un reportage et complétés par une interview de Christophe Bourseiller :
« Il est important de faire une distinction entre l’antisémitisme traditionnel, qui émane de l’extrême droite pour la plupart et qui malheureusement constitue une vieille tradition européenne et principalement française, et la judéophobie, qui constitue un phénomène relativement nouveau, dans la mesure où elle est liée au conflit israélo-arabe et ses dégâts collatéraux. ».
Pour bien enfoncer le clou, le journaliste rajoutera au montage une petite introduction : « Parmi les actes anti-juifs recensés ces derniers mois, se distinguent deux phénomènes. L’antisémitisme de l’extrême droite, et l’agressivité de jeunes pro-palestiniens, nourrie par le conflit au proche-orient. ».

Qu’importe alors de savoir si cette analyse éclaire la prétendue agression, dont on nous a dit jusqu’alors que le motif premier était le vol. Pendant le « Soir 3 » la présentatrice, Audrey Pulvar, conclut la fabuleuse enquête de ses confrères : la jeune femme a été agressée « au seul motif qu’elle paraissait juive »...


Des « pitbulls aveugles » à l’assaut d’une dépêche ? Pas exactement. Plutôt et avant tout, un puissant révélateur des conditions d’exercice du journalisme ordinaire, même quand les « faits » sont vérifiés et lui donnent « raison ». Nous y reviendrons.

Arnaud Rindel

- Lire la suite : « RER D - 3. L’info en différé : de la « sobriété » de la presse écrite... [1] »

 
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Notes

[1Pour un relevé plus détaillé des prouesses accomplies par les journaux radiophoniques, voir la première partie du dossier de PLPL. L’omniprésence de l’affaire sur les chaînes de radio est du reste confirmée par l’AFP (« RER D : chronologie d’une affaire qui a enflammé politiques et médias » - AFP, 17h13)

[2Avec une légère erreur relevée par les observateurs chevronnés de Pour Lire Pas Lu (PLPL). Pour le Journal du dimanche, l’agression se serait en effet produite sur le RER « B » (voir [http://www.homme-moderne.org/plpl/l0704/01I.html]).

[3Le micro-trottoir est « l’arnaque » médiatique par excellence. D’une part, il produit l’illusion d’une « consultation démocratique » (puisque l’on demande l’avis des « vrais gens ») et de neutralité des journalistes (qui se contentent de rapporter des propos), et d’autre part il donne l’impression de refléter l’opinion générale (puisqu’il va sans dire que le journaliste choisit les personnes au hasard et en donne dans son sujet un échantillon représentatif...). En réalité, dans ce type d’exercice l’opinion véhiculée est laissée à l’entière discrétion du journaliste, qui peut orienter à sa guise l’opinion d’ensemble sans se mouiller.

[4Viennent ensuite France 2 (2’47) puis TF1 (2’05)

[5Lorsque la caméra, en mouvement, semble se mettre à la place d’un personnage et nous montrer ce qu’il est censé voir.

Sexisme médiatique ordinaire chez Thierry Ardisson

Salut les sexistes !

Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin

Des « jours heureux » aux mauvais jours de la presse.

Plantu, éditorialiste mondain, combat le Front national

… en raison de son amicale complicité avec La France Insoumise ?