EtĂ© 1992. Charlie Hebdo, journal « mythique » des annĂ©es 70, mort en dĂ©cembre 1981 et enterrĂ© le 2 janvier 1982, chez Michel Polac sur TF1, renaĂ®t de ses cendres. A l’essentiel de l’Ă©quipe des anciens (Cavanna, Cabu, GĂ©bĂ©, Willem, Wolinski, Delfeil de Ton et SinĂ©), s’ajoutent des nouveaux (Charb, Luz, Riss, HonorĂ©, Bernar, Tignous, Plantu, Olivier Cyran, Oncle Bernard, etc.), des artistes du music-hall (Renaud et Patrick Font), et le chansonnier et ex-rĂ©dacteur en chef de La Grosse Bertha : Philippe Val. Le programme s’annonce allĂ©chant. Un absent de marque toutefois : Georges Bernier, alias le Professeur Choron. Un signe.
EtĂ© 2008. Le journal « mythique » des annĂ©es 70 n’est plus que la pâle copie de ce qu’il Ă©tait seize annĂ©es plus tĂ´t. Figure emblĂ©matique de l’hebdo, le dessinateur GĂ©bĂ© est mort, ainsi que Bernar et Pasquini. Des journalistes de talent ont pris la porte : au revoir Olivier Cyran, au revoir François CamĂ© et Anne Kerloc’h, au revoir Michel Boujut, au revoir Mona Chollet… Un dessin de Lefred Thouron sur Patrick Font (en procès pour pĂ©dophilie) ne passe pas : Lefred quitte le navire (le dessin sera publiĂ© après son dĂ©part, avec un mot de Philippe Val). Renaud, un des principaux actionnaires, abandonne aussi l’hebdo. Patrick Font, condamnĂ© Ă une peine de prison, disparaĂ®t rapidement des photos de son ex-comparse, Philippe Val. Wolinski dessine pour Paris Match, Le Journal du Dimanche et les publicitĂ©s St Yorre, Cabu donne ses meilleures caricatures au concurrent d’en face, le Canard EnchaĂ®nĂ© et les jeunes (Jul, Charb, Tignous, etc.) font la queue pour griffonner pour la tĂ©lĂ©vision, dans des Ă©missions de bas de gamme.
Engraissée par les euros et les repas mondains, notabilisée par les soirées chez Ardisson et les cocktails avec BHL, glorifiée avec le procès des caricatures et la montée des marches à Cannes, l’équipe de Charlie Hebdo décide, à la quasi-unanimité, de renvoyer Siné pour propos prétendument antisémites [3].
On ne rigole plus Ă Charlie Hebdo. Avec son impertinence, l’équipe restante a aussi gommĂ© de sa mĂ©moire ses Ă©clats de rire d’autrefois et les nĂ´tres par la mĂŞme occasion... Ainsi de cette brève parue dans son numĂ©ro 1, le 1er juillet 1992 : « Les premières mesures de la gauche au pouvoir en IsraĂ«l : pour pallier la pĂ©nurie de calamars, le gouvernement lance une grande campagne de rĂ©cupĂ©ration des prĂ©puces. » Une brève qui, selon le rĂ©dacteur en chef adjoint, Charb, avec lequel nous nous sommes entretenus par tĂ©lĂ©phone, « ne passerait plus aujourd’hui » [4].
Pourquoi, et comment, un hebdomadaire satirique, mariant humour acide et critique sociétale, a-t-il subi une telle dérive ?
I. Le ver était déjà dans le fruit
Le processus de normalisation avait déjà commencé au sein de la Grosse Bertha, avant même la renaissance du titre Charlie Hebdo.
Les dessous de La Grosse
Hebdomadaire satirique et « bordĂ©lique », La Grosse Bertha est nĂ©e au dĂ©but de la guerre du Golfe, en janvier 1991. Quelques mois après le lancement, Philippe Val, tout droit venu de la scène, emprunte l’habit de rĂ©dacteur en chef. Et les querelles ne se font pas attendre : « On Ă©tait partis avec “Un Ă©clat de rire par page” et on se retrouvait sermonnĂ©s au nom du prĂ©cepte : “Il faut des indignations.” » [5] Certains rĂ©dacteurs sont mis sur la touche. Et l’autoritarisme de Val en irrite (dĂ©jĂ ) plus d’un. « Un jour, Godefroy [Jean-Cyrille Godefroy Ă©tait le directeur de la publication] eut la surprise d’entendre de la bouche du rĂ©dacteur en chef : “Je te prĂ©viens, au prochain conflit entre nous, je te vire.” Un rĂ©dac’ chef virant le propriĂ©taire du journal [6], c’eĂ»t Ă©tĂ© une grande date de l’histoire de la presse. Du coup, Godefroy demanda Ă Philippe Val de rentrer dans le rang, pour que le journal retrouve son ambiance dĂ©connante, sa joyeuse anarchie, l’excitation des bouclages oĂą tout te monde dit son mot sur la couverture. » Val reste inflexible : « Refus outrĂ©. Ă€ notre grand dĂ©sarroi, nous vĂ®mes alors le doux Cabu faire bloc avec Val, ce gĂ©nie mĂ©connu, accusant Godefroy et quelques autres d’entraĂ®ner le journal “Ă droite”. Une accusation dont les lecteurs peuvent vĂ©rifier après coup la stupidité… SidĂ©rĂ©s, ne comprenant pas grand-chose au conflit dont ils Ă©taient pour la plupart Ă©loignĂ©s, beaucoup de copains de la rĂ©daction virent Cabu claquer la porte et appeler les masses Ă le suivre, avec un mauvais rictus qu’on ne lui connaissait pas. Quelques jours plus tard, l’opinion Ă©tonnĂ©e vit sortir du caveau le dĂ©funt Charlie Hebdo, un titre d’ailleurs piquĂ© sans vergogne Ă son propriĂ©taire, le professeur Choron. » [7]
La suite, on la connaĂ®t. Philippe Val, Cabu et les anciens, et avec le renfort de quelques jeunes talents, lancent Charlie Hebdo, deuxième Ă©poque. « Pour faire quel journal ? », s’interroge Val. « Eh bien nous avons fait un sondage reprĂ©sentatif de mille cons, pour solliciter leur avis, et on a fait le contraire. [8] » Le contraire, vraiment ?
Quinze ans plus tard, Charb ne semble pas en ĂŞtre convaincu. Devant ses potes, lors du festival de Groland en septembre 2007, il affiche son dĂ©saccord : « Le truc qui est dur pour les gens de Charlie c’est que Val est tellement atypique dans Charlie Hebdo... c’est lui le directeur et c’est lui qui ressemble le moins au journal quasiment [9] (...) Si j’Ă©tais directeur d’un journal et si j’avais les moyens de faire un journal, il n’y aurait pas Val dans le journal. En tout cas, ce qu’il exprime dans le journal, ça n’existerait pas . » [10]
Extrait de « Charlie Hebdo se fait Hara-Kiri », montage de Pierre Carles, Ă voir sur le site du Plan B.
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Il affiche son dĂ©saccord… Mais il reste rue Turbigo. ContactĂ© par Acrimed, il s’explique : « Dire que Charlie Hebdo est le journal parfait dans lequel je rĂŞve de travailler est Ă©videmment faux (…). Mais j’ai moins de libertĂ© dans des journaux qui me sont plus proches politiquement que dans un journal dirigĂ© par Val. » Nous voilĂ rassurĂ©s.
Les coulisses de Charlie
A peine paru en 1992, le journal Ă©cope d’un procès. Delfeil de Ton, aujourd’hui chroniqueur au Nouvel Observateur, membre de l’équipe du premier Charlie Hebdo, prĂ©sent lors de la crĂ©ation du deuxième, fait Ă©tat de souvenirs que nous ne pouvons pas vĂ©rifier, mais qui tĂ©moignent de l’opacitĂ© du contexte : « Bernier (alias Professeur Choron) proteste mais, en fait, il n’avait pas la propriĂ©tĂ©, le titre n’ayant jamais Ă©tĂ© dĂ©posĂ©. Procès. Nous tĂ©moignons tous, sur le conseil de l’avocat Richard Malka, que Cavanna a inventĂ© le titre. En rĂ©alitĂ©, bien malin celui qui pourrait dire qui l’a inventĂ©. Tout le monde a tout de suite pensĂ© Ă faire un « Charlie- Hebdo », en 70, quand « l’Hebdo hara-kiri » a Ă©tĂ© interdit [11], puisque outre le mensuel « Hara-Kiri » on avait un autre mensuel qui s’appelait « Charlie », que j’avais d’ailleurs fondĂ©. » (Le Nouvel Observateur, 14 aoĂ»t 2008) « L’astuce de Malka, poursuit Delfeil de Ton, c’Ă©tait que, comme il n’y avait pas de propriĂ©tĂ© commerciale Ă©tablie, il fallait jouer le droit d’auteur. Donc, tous ensemble, lettres au tribunal, comme un seul homme et tous fabulateurs : « C’est Cavanna qui a inventĂ© le titre. » VoilĂ Cavanna proclamĂ© auteur du titre par le tribunal. ConsĂ©quemment, il se retrouve Ă©galement propriĂ©taire de la valeur patrimoniale de « Charlie-Hebdo », de la marque « Charlie-Hebdo » comme disent les Ă©conomistes. »
Et la conception de Charlie Hebdo nĂ©cessite un capital. Au dĂ©but de 2 000 francs, « il est aujourd’hui de 240 euros, prĂ©cise Le Monde [12], chacune des 1 500 parts valant symboliquement 16 centimes. » Les actionnaires de dĂ©part sont GĂ©bĂ©, Val, Cabu, Bernard Maris et Renaud. Le dĂ©part de Renaud et la mort de GĂ©bĂ© ont rĂ©organisĂ© la rĂ©partition : 600 parts pour Val, 600 pour Cabu, 200 pour Maris et 100 pour Eric Portheault, le comptable. La situation est telle, qu’en 2006, « les Editions Rotative, Ă©ditrices de Charlie Hebdo, ont enregistrĂ© un rĂ©sultat bĂ©nĂ©ficiaire de 968 501 euros. (…) [Et] 85% de cette somme ont Ă©tĂ© redistribuĂ©s en dividendes. » [13] Ainsi, Val et Cabu ont chacun perçu 330 000 euros en 2006. Une broutille.
Comment en est-on arrivĂ© lĂ ? Delfeil de Ton replonge dans ses souvenirs [14] : « Un jour, Cavanna, Val et moi, on se retrouve chez Malka. Pour Cavanna et moi, il Ă©tait notre avocat Ă tous. En fait, il Ă©tait l’avocat de Cabu et Val. Nous lui demandons de prĂ©parer des statuts Ă la manière de ce que nous pensions ĂŞtre ceux du Canard enchaĂ®nĂ© : les sept (dont Cabu) fondateurs encore vivants de Hara-Kiri hebdo (notre premier titre), puis de Charlie Hebdo, plus Val, seraient propriĂ©taires temporaires Ă parts Ă©gales. Chaque part reviendrait Ă un collaborateur du journal choisi par les survivants après chaque dĂ©cès. (…) Les semaines succèdent aux semaines et rien ne vient. Je fais irruption chez Malka. Je lui demande oĂą il en est de ces statuts pour une sociĂ©tĂ©. Il me sort un brouillon de charte. J’ai compris qu’on se foutait de nous. » [15] Le ver Ă©tait dĂ©jĂ dans le fruit. Et l’hĂ©gĂ©monie du chef ne s’affaiblissait pas… « Comme, dĂ©jĂ , l’autoritarisme de Val m’Ă©tait insupportable, sa morgue, sa prĂ©tention, Ă quoi s’ajoutait l’ennui qui rĂ©gnait dans la salle de rĂ©daction, j’ai foutu le camp sans phrase, après cinq mois de collaboration, me contentant un dimanche de bouclage de ne pas envoyer mon article. Le mardi je recevais par la poste, sans un mot d’accompagnement, un « pour solde de tous comptes ». C’Ă©tait en mars 1993. »
Charlie Hebdo, hebdomadaire décalé, bête et méchant ? Non. Charlie Hebdo, parodie de satire, et réelle entreprise capitaliste.
II. Et le fruit a pourri le panier
Adaptations à l’air du temps et normalisation interne produisent leurs effets : Charlie se transforme en hebdomadaire recentré, consensuel, convenable, déontologique, respectable.
- RecentrĂ©. Dans le Charlie Hebdo du 21 mai 1997, avant les Ă©lections lĂ©gislatives, un sondage interne au journal dĂ©voilait : « A "Charlie", 9 votent Vert, 7 PC, 4 s’abstiennent, 1 LO, 1 LCR et ... 2 PS », et un personnage dessinĂ© par Charb s’inquiĂ©tait dĂ©jĂ : « 2 PS ? Merde... Je pensais pas que la droite avait infiltrĂ© "Charlie". » [16] Une inquiĂ©tude ironique largement confirmĂ©e depuis, puisqu’une brève du 18 avril 2007 signale que « sur 38 collaborateurs de Charlie Hebdo : 18 votent Royal , 9 votent Voynet, 3 votent Buffet, 3 votent Besancenot, 3 votent Bayrou , 1 vote BovĂ©, 1 vote blanc. » Soient 21 collaborateurs qui votent Ă « droite » et 16 Ă gauche. Charlie Hebdo, de droite ? Oui, si l’on en croit Philippe Val lui-mĂŞme, puisque ce dernier, en juin 1998 Ă©crivait que « la vraie droite aujourd’hui, c’est le PS. » Neuf ans plus tard, le 9 fĂ©vrier 2007, il lâche chez Pascale Clark sur Canal+ (« en apartĂ© ») : « Je voterai pour le candidat de gauche le mieux placĂ©. » Le mieux placĂ© ? Comprendre SĂ©golène Royal.
- Consensuel. Sur les principales questions internationales, Charlie hebdo reproduit peu Ă peu les positions dominantes. Ainsi sur le Kosovo. Alors que dans les annĂ©es 70, Cabu s’insurgeait « contre toutes les guerres » et collectionnait les procès intentĂ©s par l’armĂ©e, en 1999, il soutient, avec toute l’équipe de Charlie Hebdo, exception faite de SinĂ© et Charb, l’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo. Dans le n°361 de Charlie Hebdo (19 mai 1999), en lieu et place de la chronique de Charb, un texte de Riss (qui n’écrit pas d’ordinaire) reproche mĂŞme aux pacifistes d’être des collabos ! De mĂŞme sur le traitĂ© constitutionnel europĂ©en : si d’autres voix que celle de Philippe Val se font entendre, c’est lui qui conduit une campagne vĂ©hĂ©mente et caricaturale contre les partisans du « non » au rĂ©fĂ©rendum.
- Convenable. La normalisation du journal s’accompagne donc d’une rĂ©orientation de la ligne Ă©ditoriale. Celle-ci prend pour cibles prioritaires l’islamisme et le mouvement de contestation de la mondialisation libĂ©rale, gĂ©nĂ©reusement amalgamĂ©s. Cette dĂ©rive a Ă©tĂ© renforcĂ©e avec l’arrivĂ©e en force de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, toutes deux en lutte contre « l’islamo-gauchisme ». Des positions qui plaisent. Ajoutez Ă cela, le procès des caricatures de Mahomet, et pour tout soutien celui, sans risques, Ă des causes très populaires – Ingrid Betancourt, Florence Aubenas, Ayaan Hirsi Ali… Et vous ne tarderez pas Ă voir rappliquer les mondains, Bernard-Henri LĂ©vy en tĂŞte. BHL adore les livres de Caroline et de Philippe, et c’est rĂ©ciproque. Il est loin le temps oĂą le philosophe des beaux quartiers, « l’AimĂ© Jacquet de la pensĂ©e », selon Val, Ă©tait hebdomadairement croquĂ© par Luz et raillĂ© par Val. « Prononcer le nom de nos tĂŞtes pensantes – BHL, PPDA, Finkielkraut, Luc Ferry, Johnny Hallyday, Comte Sponville, Alain Minc… - dans un amphi d’universitĂ©, Ă©crivait alors le patron de Charlie Hebdo, aujourd’hui, provoque Ă tous les coups une hilaritĂ© libĂ©ratrice. (…) Le film de BHL avec Alain Delon, promu par tous les mĂ©dias, a fait un bide. Le livre de Bourdieu sur la domination masculine, promu par personne, fait un triomphe. Si ça ne vous rend pas joyeux au point d’éclater de rire, c’est que vous avez vraiment mauvais caractère. » (« Les BHL se rebiffent », Charlie Hebdo, 23 septembre 1998) Charlie Hebdo est devenu convenable.
Libres aux journalistes de Charlie Hebdo et aux lecteurs d’approuver sans haut-le-cĹ“ur cette nouvelle « offre politique » et cette entrĂ©e par la petite porte dans la cour des « grands ». Mais force est de constater qu’il s’agit d’un dĂ©tournement d’hĂ©ritage qui n’a pas Ă©tĂ© sans consĂ©quences.
Ce glissement politique de gauche Ă droite, de la paix vers la guerre, de la subversion vers l’orthodoxie, s’est fait progressivement, mais sĂ»rement. On voit ainsi disparaĂ®tre, dans le silence quasi-gĂ©nĂ©ral, des signatures talentueuses (Cyran, CamĂ©, Boujut,…) au profit de plumes conventionnelles et/ou mĂ©diatiquement plus « reluisantes » : le dessinateur Joan Sfar, l’ex-patron de France Inter Jean-Luc Hees, le sociologue mĂ©diatique Philippe Corcuff (lui mĂŞme acculĂ© Ă dĂ©missionner [17]), Renaud DĂ©ly venant de LibĂ©ration, Philippe Lançon du mĂŞme, Anne Jouan du Figaro, etc.
- Respectable. Cette normalisation contribue Ă une notabilisation du journal que Philippe Val justifie comme un choix majeur en 2005 : « J’ai de la chance, explique le patron de Charlie Hebdo, car j’ai en quelque sorte “hĂ©ritĂ©” d’un titre lĂ©gendaire que j’exploite. [...] Son image est assez complexe et pas toujours porteuse. Son existence est lĂ©gitime, mais son contenu pas toujours. C’est le paradoxe. [...] » (Entretien accordĂ© au magazine TOC en fĂ©vrier 2005). Parmi les options destinĂ©es Ă dĂ©nouer ce paradoxe, celle-ci : « lĂ©gitimer le titre aux yeux des gens qui constituent le milieu de l’information et avec qui j’entretiens des rapports cordiaux . » [C’est nous qui soulignons] Pour entretenir les « rapports cordiaux » avec les « gens » qui permettent de lĂ©gitimer le titre, non seulement il faut Ă©mousser voire taire toute critique, mais surenchĂ©rir dans la dĂ©nonciation de la critique des mĂ©dias. A quoi Philippe Val s’emploie dans ce mĂŞme entretien, comme on peut le lire ici mĂŞme sous le titre « Philippe Val, critique, stratège et ... psychiatre », et dans l’ensemble de son Ĺ“uvre [18].
Telle est la dure loi du « milieu de l’information » : les arrivistes doivent payer au prix fort leur arrivĂ©e.
- Déontologique. Au prix fort… En effet l’évolution conjointe des positions politiques et du positionnement médiatique n’a pas été sans effet sur les pratiques journalistiques de l’hebdomadaire, et, au premier chef, de Philippe Val lui même : calomnies et mensonges (notamment sur Noam Chomsky), fausses rumeurs (par exemple sur le Forum social européen), diffamations de membres de l’Observatoire français des médias, refus des droits de réponse, que nous avons plusieurs fois relevés ici-même [19]…
- Pacifié. De telles pratiques journalistiques, la normalisation du journal et les prises de position de Val, auraient pu, auraient dû, susciter réaction et rébellion à Charlie Hebdo, et l’exclusion de Siné aurait peut-être permis à ceux qui pensaient tout bas, de sortir tout haut du rang. Il n’en a rien été. Même le rédacteur en chef adjoint du journal et (ex-)ami de Siné, Charb, est resté silencieux. Parce qu’il est celui qui semblait être le plus indomptable de tous, ses choix personnels, entre compromis et compromission, ont donc valeur d’exemple…
Charb a estimĂ©, le 16 juillet 2008, que SinĂ© avait portĂ© – c’est un comble - « atteinte » aux « valeurs essentielles » de Charlie Hebdo. Et c’est pourtant le mĂŞme Charb qui dans sa chronique « Charb n’aime pas les gens » datĂ©e du 30 juillet 2008 Ă©crit : « Personne n’a dit que SinĂ© Ă©tait antisĂ©mite (…) parce que ça n’a jamais Ă©tĂ© le sujet du dĂ©bat. Aurait-on travaillĂ© durant seize ans avec un antisĂ©mite ? Moi, non. » Si cela n’a jamais Ă©tĂ© le sujet du dĂ©bat, alors pourquoi Philippe Val, dans son Ă©ditorial du mĂŞme jour se pose la question et ressort une affaire vieille de 26 ans ? « AntisĂ©mite, SinĂ© ? Ce n’est pas Ă moi d’en juger. Mais au lendemain de l’attentat de la rue des Rosiers, en 1982, c’est lui-mĂŞme qui dĂ©clarait sur la radio Carbone 14 : "Je suis antisĂ©mite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorĂ©navant des croix gammĂ©es sur tous les murs… Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est pro palestinien. Qu’ils meurent." [20] » Le prĂ©tendu antisĂ©mitisme de SinĂ©, a bien Ă©tĂ© le sujet du dĂ©bat Ă Charlie Hebdo et le prĂ©texte de son exclusion.
Dans la mĂŞme chronique, Charb Ă©crit : « Val aurait cessĂ© de publier les chroniques de SinĂ© parce qu’il critiquait la politique d’IsraĂ«l dans les territoires occupĂ©s, (…) je serais parti du journal. » Cependant, dix ans auparavant, SinĂ© a Ă©crit une chronique sur le conflit israĂ©lo-palestinien, qui Ă©tait passĂ©e Ă la trappe (n°319, 29 juillet 1998). Le libelliste a ensuite publiĂ© une version modifiĂ©e – plus courte et plus Ă©dulcorĂ©e - dans sa zone du 5 aoĂ»t 1998 (n°320). Charb n’avait pas dĂ©missionnĂ© pour autant. Compromis indispensable ? [21]
De mĂŞme, lorsqu’on rappelle Ă Charb ses positions sur les mĂ©dias, celui-ci explique : « Je ne suis pas un spĂ©cialiste des mĂ©dias (…). Quant au travail de Pierre Carles, l’affiche que j’ai faite pour son film [« Enfin Pris ? »], etc. Je ne renie rien et puis suivant ce que les uns et les autres sortent ou produisent … ça m’arrive de bien aimer leur boulot encore. Je n’ai pas changĂ© de position lĂ -dessus. Je n’ai pas l’impression que ce soit moi qui ai changĂ© de position. C’est sĂ»r qu’on ne me demande plus d’affiche pour Pierre Carles, mais enfin pourquoi pas ? » [22] Pourtant, quand Val prend violemment Ă parti Serge Halimi en 2004, alors qu’il l’avait soutenu 7 ans plus tĂ´t [23], Charb regarde ailleurs.
Avant, Charb n’aimait pas les gens, mais maintenant, il a accepté, avec la pacification très relative de Charlie Hebdo, de monter les marches du festival de Cannes en compagnie de BHL et de Joffrin, de pérorer chez Ardisson ou de dessiner pour Marc-Olivier Fogiel… et, finalement, de renvoyer Siné.
Epilogue
L’exclusion de Siné pourrait bien sonner le glas de Charlie Hebdo.
SinĂ© s’est toujours rangĂ© du cĂ´tĂ© des « damnĂ©s de la terre », des « insoumis » et des « dominĂ©s », et toujours contre « tous les curĂ©s » et « les connards » du monde entier. Prendre prĂ©texte d’une phrase pour le virer de Charlie Hebdo est donc lourd de signification. Relisons-lĂ (une dernière fois) : « [Jean Sarkozy] vient de dĂ©clarer vouloir se convertir au judaĂŻsme avant d’épouser sa fiancĂ©e, juive, et hĂ©ritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » Aurait-elle suscitĂ© tant de haine et tant de passion si SinĂ© avait Ă©crit : « [Jean Sarkozy] vient de dĂ©clarer vouloir se convertir Ă l’Islam avant d’épouser sa fiancĂ©e, musulmane , et hĂ©ritière des puits de pĂ©trole d’Arabie Saoudite. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » ? Aurait-on vu les BHL, Adler, Bruckner, Badinter, Wiesel, DelanoĂ«, Voynet et consorts prendre leur plume et signer dans Le Monde un texte contre SinĂ©[1er aoĂ»t 2008..]] ? Non et non. Il n’était pas question de religion, mais simplement d’opportunisme. Les bien-pensants n’ont rien compris.
En 1981, SinĂ© Ă©crivait dans Charlie Hebdo, une phrase qui rĂ©sume assez bien ses parti-pris : « J’aime le pognon mais pas les riches, j’aime la paix mais je suis prĂŞt Ă tuer, (…) j’aime les juifs pas IsraĂ«l, les arabes pas les Ă©mirs, les prolos pas le PC. » A près de 80 ans, celui qui avait fondĂ© SinĂ© Massacre pendant la guerre d’AlgĂ©rie (dont la maquette inspira l’Hebdo Hara-Kiri, 7 annĂ©es plus tard) et qui a créé L’EnragĂ© en mai 68, s’apprĂŞte Ă sortir un nouveau journal. Son nom ? SinĂ© Hebdo, naturellement.
Et Charlie Hebdo ? De Charlie Hebdo, il ne reste que le titre…
Mathias Reymond
Post-scriptum (12 janvier 2015). Charlie hebdo a continuĂ©, mais ce n’Ă©tait plus le Charlie Hebdo des origines. Cet article, rĂ©digĂ© en 2008 suite au renvoi de SinĂ© de Charlie Hebdo, reconstituait une histoire de l’hebdomadaire satirique depuis sa reparution en 1992. Depuis 2001, et surtout 2005, Charlie Hebdo, sous la direction de Philippe Val, avait connu une involution conformiste (et parfois pire) qu’il convenait de souligner. C’est ce que nous avons fait, en mettant en Ă©vidence, dans plusieurs articles, des pratiques journalistiques indignes. Après le dĂ©part de Philippe Val pour la direction de France Inter, nous avions cessĂ© de le lire… et de le critiquer, comme l’aurait exigĂ© la libertĂ© d’expression dont nous avions fait preuve Ă son endroit. Après la tuerie, malgrĂ© la tuerie, Charlie Hebdo continue : tant mieux ! Nous ferons preuve Ă son Ă©gard de la mĂŞme indĂ©pendance que celle qu’il revendique.