Observatoire des media

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Pierre Rosanvallon, un évangéliste du marché omniprésent dans les médias

par Denis Souchon,

Le 27 août 2015 paraît Le bon gouvernement, un ouvrage du professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon. Pour comprendre le chaleureux accueil médiatique réservé à cet opus il faut prendre en compte la trajectoire indissociablement politique, médiatique et académique, de son auteur : « "Penseur" de la CFDT dans les années 1970 puis chroniqueur économique à Libération, secrétaire général de la fondation Saint-Simon [1], membre de la "commission Minc" en 1994, signataire de la pétition pro-Juppé en novembre 1995, Rosanvallon est parvenu à se faire élire au Collège de France [en 2001]. Peu après, il était promu "éditorialiste associé" au Monde, apportant sa caution savante au journal des élites contre la possibilité de publier à la "une" des articles d’influence. »

Des affinités et des proximités, notamment - mais pas seulement - via la fréquentation de la Fondation Saint-Simon, qui peuvent servir d’utile éclairage quant à la célébration unanime de son dernier opus, et quant à l’infinie variété des commentaires qui l’ont accompagnée. On peut ainsi se rendre compte, en étudiant l’accueil médiatique de l’ouvrage de Pierre Rosanvallon, de l’étroitesse de l’univers intellectuel dans lequel évoluent nombre de « grands » journalistes et « grands médias ».

Le clan des saint-simoniens ou saint-simonisés

- Le 20 août L’Obs publie un « entretien exclusif  » avec Pierre Rosanvallon [2].

Jean Daniel (co-fondateur en 1964 du Nouvel Observateur et toujours éditorialiste à L’Obs), Jacques Julliard (éditorialiste de 1978 à 2010 au Nouvel Observateur), Franz-Olivier Giesbert (directeur de la rédaction du Nouvel Observateur de 1985 à 1988), Laurent Joffrin (directeur de la rédaction du Nouvel Observateur de 1988 à1996, de 1999 à 2006 et de 2011 à 2014) furent membres de la Fondation Saint-Simon.

Denis Olivennes (directeur général délégué et directeur de la publication du Nouvel Observateur de 2008 à 2010) fit une entrée fracassante dans la confrérie des « briseurs de tabous  » en 1993 en écrivant une note pour la Fondation Saint-Simon : « La préférence française pour le chômage  » [3].

L’historien François Furet, co-président de la Fondation Saint-Simon, fut aussi journaliste au Nouvel Observateur.



- Le 23 août Libération publie un entretien avec Pierre Rosanvallon.

Laurent Joffrin (journaliste à Libération de 1981 à 1988, directeur de la rédaction de 1996 à 1999, directeur de la publication de 2006 à 2011, directeur de la rédaction depuis 2014), Serge July (patron de Libération de 1974 à 2006) et Alain Duhamel (chroniqueur à Libération depuis 1992) furent membres de la Fondation Saint-Simon.

À propos de « l’inféodation idéologique - volontaire - [des journaux] aux think tanks néo-conservateurs [comme la Fondation Saint-Simon] et la manière dont elle s’est mise en place » Didier Eribon [4] raconte : « Quand Libération recruta Pierre Rosanvallon comme chroniqueur puis comme responsable de sa rubrique "Idées" en 1982-1983, ce fut explicitement (j’insiste sur ce point) pour se débarrasser de l’influence des intellectuels critiques (Foucault et Bourdieu) et se donner les moyens d’être en phase avec le nouveau personnel politique qui occupait les ministères. » [5]

Nous ajouterons que Pierre Rosanvallon fut actionnaire de Libération en 1982 [6].



- Le 28 août, Le Monde consacre un article signé Gérard Courtois au dernier livre de Rosanvallon et un autre de Serge Audier consacré à son « oeuvre  ».

Alain Minc (président de la Société des lecteurs du Monde entre 1985 et 2003, puis président du Conseil de surveillance du Monde SA de 1994 à 2007) fut le trésorier de la Fondation Saint-Simon. Jean-Marie Colombani (directeur du Monde de 1994 à 2007) en fut, quant à lui, un simple membre.

Connaissant la saine gestion du Monde par le trio Colombani-Minc-Plenel et sachant que Pierre Rosanvallon fut « éditorialiste associé » au Monde, comment ne pas sourire en lisant sous la plume de Serge Audier : « Faire vivre au quotidien une démocratie délibérante en évitant les captations oligarchiques  [7] - n’est-ce pas là, aujourd’hui encore, la vocation civique qui anime le travail de Rosanvallon ?  » ? Et comment ne pas éclater de rire en lisant sous celle de Gérard Courtois : « Rosanvallon rappelle qu’il y a urgence à s’attaquer au désenchantement démocratique. Il s’y emploie avec une salutaire lucidité et une inépuisable ténacité intellectuelle. » quand on sait que ledit Courtois fut l’un des animateurs d’une opération de « marketing idéologique  » pompeusement baptisée forum « La nouvelle critique sociale », forum organisé en 2006 par « La république des idées » [8] et l’Agence nouvelle des solidarités actives ?



- Le 30 août, Le Huffington Post, qui appartient au Groupe Le Monde, met en ligne un article dans lequel Nicolas Matyjasik écrit à propos du chef-d’oeuvre rosanvallonnien « Tout cela est bienvenu et s’inscrit dans une position, trop souvent oubliée par les sciences sociales depuis les figures d’intellectuels engagés comme Albert Camus ou Michel Foucault, où le savant éclaire le politique.  » Des comparaisons qui ne devraient pas trop fâcher la nouvelle égérie des penseurs médiatiques...

À noter aussi qu’Anne Sinclair (directrice éditoriale du Huffington Post) a été membre de la Fondation Saint-Simon.



- Le 18 septembre Pierre Rosanvallon est l’invité du Club de la presse d’Europe 1.

Il y est notamment amicalement interrogé par Michèle Cotta et Serge July qui furent membres de la Fondation Saint-Simon. Laquelle compta également parmi ses membres éminents Jean-Luc Lagardère, propriétaire d’Europe 1 de 1974 à 2003. De même, Jean-Pierre Elkabbach, ancien président d’Europe 1 et éternel interviewer matinal sur cette station, fut membre de la Fondation Saint-Simon.

Denis Olivennes, PDG d’Europe 1 depuis 2010, et qui fut, comme nous l’évoquions plus haut, un saint-simonien distingué, est par ailleurs le président du directoire de Lagardère Active auquel appartient Le JDD. JDD dans lequel Patrice Drapier montrait le 20 septembre dernier qu’il ne hait point Pierre Rosanvallon : « Un ouvrage très dense, passionnant de bout en bout (...) Pierre Rosanvallon est un intellectuel comme on n’en fait plus guère, un savant engagé. Professeur au Collège de France, il mène des recherches inlassablement sur l’histoire et la pratique de la démocratie. (...) Son analyse des architectures aux antipodes des Parlements britanniques (l’étroitesse y interdit tout discours écrit) et français (marqué par une pompe solennelle) est réjouissante. » . Une critique dérangeante ...



- Le 18 septembre le site La Vie des idées, dirigé par Pierre Rosanvallon, met en ligne un compte-rendu sans concession signé Ivan Jablonka du dernier livre d’Edwy Plenel, le directeur de Mediapart : « Un livre de souvenirs aux allures de thriller (...) Cette leçon de journalisme indique les liens qui existent entre investigation, démocratie et sciences sociales. (...) » .

Edwy Plenel fut directeur de la rédaction du Monde de 1996 à 2004, et à ce titre il fut très accueillant pour les membres de la Fondation Saint-Simon [9]. Hasard (ou renvoi d’ascenseur ?), le 20 septembre Mediapart met en ligne l’émission Contre-courant qui a pour invité... Rosanvallon Pierre.


Le rosanvallonnisme, cet horizon indépassable de la pensée (médiatique)

Le fait que L’Obs, Le Monde, Libération, le groupe Lagardère et Mediapart fassent chorus pour louanger le livre de Pierre Rosanvallon suffit pour produire un effet d’entraînement dans quasiment tout l’espace médiatique comme en témoigne la liste ci-dessous des lieux où trouvent refuge Pierre Rosanvallon et son livre [10].

- Le 25 août dans Les Inrocks Jean-Marie Durand publie un compte-rendu tout en retenue : « Le grand livre politique de cette rentrée » .

- Le 31 août Pierre Rosanvallon est l’invité des « Matins » de France Culture.

- Le 2 septembre Pierre Rosanvallon est l’invité du « Téléphone sonne » de France Inter pour y être interrogé sur le « désenchantement démocratique » , dixit le producteur/animateur de cette émission, Nicolas Demorand, un grand spécialiste de la démocratie, lui qui en juin 2011 se maintenait à la tête de Libération alors qu’il venait de faire l’objet d’une motion de défiance de la part du personnel du journal réunissant 78 % des suffrages exprimés.

On se souvient de l’ancienneté des liens entre Nicolas Demorand et l’avant-garde rosanvalonnienne : « Nicolas Demorand a animé "le 6.30/10" (qui pendant un temps a été "le 7/9" puis "le 7/10") de France Inter du 4 septembre 2006 au 2 juillet 2010 (...) pendant les 46 mois durant lesquels Nicolas Demorand a été l’animateur principal d’Inter activ’ les auteurs de la collection La République des idées [co-dirigée par Pierre Rosanvallon] ont été invités à 51 reprises. »

- Le 13 septembre Pierre Rosanvallon est l’un des invités d’« Agora », une émission de France Inter présentée par Stéphane Paoli.

- Le 23 septembre l’hebdomadaire Réforme publie une interview de Pierre Rosanvallon.

- Le 24 septembre La Marseillaise publie une interview de Pierre Rosanvallon.

- Le 25 septembre L’Humanité publie un compte-rendu de Pierre Chaillan.

- Le 27 septembre Pierre Rosanvallon est l’invité d’Idées, une émission de RFI présentée par Pierre-Edouard Deldique.

***

Cette tournée médiatique triomphale de Pierre Rosanvallon est un terrible révélateur. D’une part, du suivisme des rédactions, de l’uniformité des orientations éditoriales et de la pauvreté de l’offre médiatique qui en découle. D’autre part, et ce n’est évidemment pas sans lien, de l’étroitesse des univers sociaux et idéologiques dans lesquels ont évolué et évoluent encore les patrons et les chefferies rédactionnelles de la plupart des « grands » médias. Pierre Rosanvallon est leur ami et leur complice intellectuel depuis 20, parfois 30 ans, il fut leur entremetteur et il a partagé avec eux ses convictions et son militantisme libéral. Devenu un cacique de l’université, il est donc tout « naturel » qu’il constitue une référence intellectuelle médiatique incontournable et indiscutable…

On pourrait esquisser un parallèle entre cette mobilisation médiatique en faveur de Pierre Rosanvallon et de son ouvrage avec une autre mobilisation médiatique, celle qu’a déclenchéé la campagne de Jeremy Corbyn pour la direction du Labour. Il y a simplement inversion de signe : les chiens de garde chassent en meute contre Corbyn, et avec Rosanvallon ils lèchent en groupe. Dans les deux cas ils expriment les intérêts des dominants.



Denis Souchon



Annexe : psittacisme journalistique

Les médias ne sont pas seulement unanimes pour s’extasier devant la supposée qualité du livre de Pierre Rosanvallon, ils font aussi preuve d’une grande variété de points de vue. Regardez bien :

- Dans L’Obs François Armanet interroge Pierre Rosanvallon :

«  "Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement. C’est le grand hiatus qui nourrit le désenchantement et le désarroi contemporains", ainsi commence votre livre. Ce déficit démocratique est-il la source de tous nos maux ?  »

- Dans Le Monde Gérard Courtois fait preuve d’originalité :

«  "Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement", assène-t-il d’entrée de jeu. »

- Dans Le JDD Patrice Trapier trouve un angle inédit :

«  "Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement", écrit l’historien et sociologue, qui décrit longuement l’avènement d’un régime présidentiel ultrapersonnalisé. »

- Dans Les Inrocks du 25 août Jean-Marie Durand surprend tout le monde : «  "Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas, en réalité, gouvernés démocratiquement", souligne-t-il d’emblée. »

- Sur le site de RFI le 25 septembre Pierre-Edouard Deldique montre toute son inventivité :« Dans Le bon gouvernement, Pierre Rosanvallon fait un constat : "nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement" ».

- Dans L’Humanité du 25 septembre Pierre Chaillan s’essaie à une lecture audacieuse de l’ouvrage : «  "Nos régimes sont dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement. C’est le grand hiatus qui nourrit le désenchantement et le désarroi contemporains. " C’est par ce cinglant diagnostic que Pierre Rosanvallon ouvre son nouvel essai politique. »

Étonnant, non ?

 
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Notes

[1Un think-tank qui a accompli de 1982 à 1999 [« un travail idéologique de dissimulation du travail politique (...) [qui visait] à créer les conditions de réalisation d’un projet conservateur, présenté notamment dans et par les médias dominants comme inéluctable ». Avec comme objectif avoué de faire se rencontrer et s’entendre élites économiques, politiques, administratives, intellectuelles et médiatiques, cette officine joua un rôle central dans la conversion de la gauche de gouvernement au libéralisme.

[2Entretien tellement exclusif que Pierre Rosanvallon accordera par la suite des entretiens à Libération, Réforme, La Marseillaise, et participera à des émissions de radio sur France Inter (deux fois), France Culture, Europe 1 et RFI.

[3Note qui fit atteindre le nirvana à Raymond Barre, qui, à la lecture de la brochure, se serait exclamé : « Enfin la vérité », ainsi que le rapporte un article des Échos de 1997,

[4Didier Eribon fut critique littéraire, spécialisé en sciences sociales et philosophie, à Libération de 1979 à 1983, puis, à partir de 1984, et jusqu’au milieu des années 1990, au Nouvel Observateur. Il mène par la suite une carrière académique aux États-Unis et en France. Il est aujourd’hui professeur à la faculté de philosophie, sciences humaines et sociales de l’université d’Amiens.

[5D’une révolution conservatrice, Léo Scheer, 2007, p.69.

[6Sans doute pour expérimenter les vertus de la démocratie actionnariale...

[7C’est nous qui soulignons.

[8«  Un think tank social-libéral fondé en 2001 par (...) Rosanvallon dans le but d’accomplir la "nécessaire refondation intellectuelle d’une gauche réformiste" grâce aux subventions de grandes entreprises (...). Ce club organise des séminaires réunissant une brochette d’intellectuels, de politiques et de diplomates triés sur le volet. » Source : « Les rapports entre journalistes et intellectuels : cul et chemise ? » par Pierre Rimbert, Acrimed, lundi 8 Novembre 2004.

[9Didier Eribon, lui, n’est pas amnésique : « Je me souviens de la manière dont Le Monde, sous la direction de Plenel, a promu, inlassablement la révolution néo-conservatrice (Furet et ses acolytes de l’époque, Gauchet et Rosanvallon). Le Monde organisait des "Forum" avec Esprit et la Fondation Saint Simon (à Grenoble), et ouvrait ses pages aux auteurs que ces organismes de promotion invitaient à parler - contre la gauche critique. Je me souviens que chaque « Note » de la Fondation Saint Simon se voyait célébrée sur une pleine page du Monde, même les plus ridicules (...) »

[10On appréciera en annexe l’infinie variété des « angles » journalistiques pour analyser l’ouvrage.

Pseudo-journalisme politique au Parisien : ça va durer encore longtemps ?

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