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Les violences conjugales : un divertissement médiatique

par Un collectif d’Acrimed,

Les faits divers, qui monopolisent avec des anecdotes un large espace dans les médias, alors que cet espace pourrait servir à l’information et à la discussion démocratique, posent comme anodins, divers et divertissants, des phénomènes sociaux et donc politiques. C’est le cas par exemple des violences conjugales, dont le traitement médiatique sera l’un des objets du Jeudi d’Acrimed consacré aux violences faites aux femmes, organisé en présence d’Audrey Guiller et Lénaïg Bredoux le 26 novembre.

La presse quotidienne régionale (PQR) offre une large place aux « faits divers ». Que le lectorat désire être informé sur ce qui se passe dans son environnement social le plus proche, c’est tout à fait légitime. C’est même une nécessité que de le connaitre, pour s’y impliquer et exercer ses droits démocratiques. Pourtant, face à un tel enjeu, la PQR traite souvent de la vie sociale locale comme d’un empilement de faits « divers ». Tendance que l’on retrouve dans la presse dite gratuite.

Mais un sujet aussi grave que les violences conjugales, qu’elles soient verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles [1], pourrait, et devrait, faire l’objet à la fois d’une information précise sur la possible qualification délictuelle ou criminelle des faits [2], et d’une analyse plaçant chaque cas dans le contexte plus général des violences faites aux femmes.

Le fait de présenter les violences conjugales – et plus largement les violences patriarcales, comme le sexisme, le harcèlement de rue ou les discriminations – comme ponctuelles, est une démarche qui masque la récurrence de ces violences, gomme ce qu’elles ont d’horriblement ordinaire. Cela trompe le public et lui suggère deux idées antinomiques et néanmoins dévastatrices : que les violences conjugales sont des actes sortant de l’ordinaire, qui n’arriveraient pas à des personnes normales ; que la violence en elle-même, si tristement banale, n’est pas intéressante à relater.


Un rubriquage à charge

Par le simple fait de placer les violences conjugales dans la rubrique des « Faits divers », les rédactions prennent le parti de les mesurer à des informations de nature bien différente. Par exemple, si le « Fait divers du jour » de Metronews se veut toujours décalé, il peut être à connotation sociale (« Elle conserve le cadavre de sa mère de 93 ans pour toucher ses allocations » le 2 octobre 2015), sexuelle (« La partie de sexe entre deux profs a été enregistrée par un élève » le 11 septembre) ou carrément loufoque (« Ils déterrent un cadavre et font de son crâne… un cendrier » le 13 octobre). Quel message cela renvoie-t-il aux lecteurs quotidiens de ces titres ? Que les violences conjugales sont des événements un peu fous qui arrivent à des gens différents d’eux.

Par ailleurs, en l’absence d’analyse, les violences conjugales n’émergent dans la lumière médiatique qu’à l’occasion des faits les plus graves, tandis que tout le continuum de la violence, qui rend possibles ces issues fatales, est occulté. Exit l’isolement progressif de la victime, exit la destruction de son ego, des techniques pourtant quasiment toujours mises en œuvres par les auteurs de ces violences. De cela, le MetroNews du 12 décembre 2014 ne retiendra qu’une fin sordide.


The show must go on

Pour être aussi divertissantes que les autres faits « divers », les violences conjugales sont souvent mises en spectacle. Première conséquence : les violences les plus tristement ordinaires sont donc les moins traitées, et les moins dénoncées ; en revanche, les « affaires » sortant de l’ordinaire – ou l’aspect extra-ordinaire d’affaires par ailleurs ordinaires – sont surtraitées.

Il faut aussi noter que l’événement mis en avant n’est jamais la violence en elle-même, mais plutôt son contexte décalé : le jour de la Saint-Valentin, la permission d’un militaire, les deux chatons victimes collatérales, le collier du chien, l’ivresse et l’accumulation. Ainsi, l’acte de violence est placé au rang de simple circonstance, ce qui le banalise.

Contrairement à ce que ces articles pourraient laisser croire, rappelons que, dans 70 % des cas de violences conjugales, l’alcool n’est pas impliqué.

La rédaction s’en tient à l’anecdote, et le lecteur, attiré par le titre racoleur, n’apprendra rien, ni du phénomène social que sont les violences conjugales, ni de leurs causes et conséquences dans la société, ni même sur la fréquence des faits évoqués… Sans parler de la manière de lutter contre ces violences ou d’une quelconque information aux lectrices potentiellement concernées [3].


Une sémantique lourde de sens

« Sa femme » : notons l’emploi de l’adjectif possessif et l’usage systématique de la désignation « femme », réduisant encore davantage l’identité de la victime à sa seule qualité d’épouse, occultant ainsi le reste de son existence. À l’opposé, on pourra retrouver bien légitimement pour d’autres assassiné-e-s, une courte description de leur vie, de type « il avait deux enfants », « elle rendait toujours service à ses voisins ».

Mais ici, c’est bien l’agresseur qui marque l’histoire et, dès le titre, c’est son histoire à lui qui est exposée au lecteur. En témoigne l’utilisation de la troisième personne du singulier, assortie parfois de guillemets donnant directement la parole à l’agresseur. Ainsi dans La Voix du Nord le 21 février 2015.

Certaines descriptions vont jusqu’à minimiser la violence, parlant de simple « dispute » :

En l’absence d’analyse sociologique, la recherche des causes de ces violences ne se fait que dans les individus impliqués : l’auteur, voire la victime elle-même. Ainsi, « s’il bat sa femme, c’est parce qu’il est jaloux » ou encore, « parce qu’elle fait de la sorcellerie ».

La palme revenant probablement à cette « Une » de L’Indépendant :

No comment.


***



Rappelons que dans les faits, invariablement, les violences conjugales se répètent à travers des scénarios similaires, à l’opposé du simple fait « divers », qui au contraire comporte un caractère sortant de l’ordinaire. Une enquête de l’INSEE de 2011 sur les violences physiques et sexuelles montre par exemple que plus de 30 % de ces agressions sont perpétrées par un conjoint ou ex-conjoint. De même, les chiffres officiels relèvent que près de 40% des viols, tentatives de viols et autres agressions sexuelles sont le fait d’un conjoint et que, chaque année, au moins 216 000 femmes de 18 à 75 ans sont agressées par un conjoint ou ex-conjoint. Ces chiffres ne varient pas depuis de nombreuses années.

Soulignons également qu’à de rares exceptions près, les médias se refusent à employer, ou même à simplement interroger, un qualificatif pourtant de plus en plus usité, celui de féminicide. Ce terme, défini dans le Robert comme le « meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe », qui place d’emblée les violences faites aux femmes dans un contexte sociopolitique général, celui du patriarcat, a été reconnu juridiquement dans plusieurs pays, comme la Bolivie, le Brésil ou l’Espagne, et actuellement plusieurs associations se battent pour qu’il en soit de même en France [4]. Un sujet probablement moins « vendeur » que des « faits divers extraordinaires »…

À l’heure où les violences conjugales sont souvent dissimulées par les victimes elles-mêmes, qui sont isolées et peinent à trouver une écoute bienveillante de la société, les médias ont une responsabilité quant à la façon dont ils mettent en récit le monde social. Traiter les agressions patriarcales comme des accidents épars, exceptionnels, qui seraient le fait d’individus malades, alcoolisés et marginaux, conduit les victimes à garder le silence, et fait le jeu de la perpétuation de ces violences.



Un collectif d’Acrimed


Annexe

La presse nationale n’est bien sûr pas exempte de ce type de traitement. Deux exemples parmi bien d’autres : Le Parisien-Aujourd’hui en France et ses pages locales et Europe 1.

 
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Notes

[1Les violences conjugales désignent, selon la loi, toute violence verbale, psychologique, physique ou sexuelle exercée sur une personne par son conjoint (marié ou pacsé) ou par son concubin, même après la séparation du couple. Circulaire n° 2014/0130/C16 relative à la lutte contre les violences au sein du couple.

[2La qualité de conjoint, concubin ou ex, est une circonstance aggravante : des violences physiques (Code pénal : articles 222-7 à 222-16-3) ; du harcèlement moral (Code pénal : articles 222-33-2 à 222-33-2-2) ; du viol (Code pénal : articles 222-23 à 222-26).

[3Violences conjugales info : 39 19 ; viol femmes information : 0800 05 95 95.

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